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Bernard VILLIEN,Ingénieur

La science étant par essence guidée par le doute, faire la différence entre l’opinion et la connaissance s’avère de plus en plus difficile dans une époque envahie de biais idéologiques, financiers et politiques.

Opinion versus connaissance : paresse intellectuelle et jeux de dupes

Michel Onfray fait, à juste titre, régulièrement appel à la raison pragmatique, au devoir de recherche de la vérité, à la réalité et ses représentations (science, connaissances) plutôt qu’aux affects ou aux opinions empruntées. Cela aide à maintenir, au-delà d’une utile pertinence, une décence dans les propos antagonistes que peuvent échanger les hommes. Mais il faut bien se demander comment faire la différence, tout d’abord, entre connaissance scientifique et opinion émise par une « autorité ».

Car l’époque exhibe une confusion mentale inquiétante, comme l’atteste cette déclaration du plus haut responsable politique du pays en novembre 2020 : « Le débat scientifique est clos. » Et nous restons, en ce XXIe siècle, les dignes héritiers du XIXe : en quête de légitimité, les beaux parleurs imbibés d’idéologie progressiste se collent aisément l’étiquette « scientifique » ; souvent dans l’ignorance parfaite de ce qu’est la science. Dans les faits, notre société, avec une vision trop abstraite qui survalorise la Raison, s’est sclérosée dans cette forme de rationalisme nommée « scientisme ». Elle confond le travail du scientifique avec la construction de raisonnements. Mais, si la connaissance ne peut échapper à l’emprise de la raison, elle ne s’établit que dans la confrontation au réel. Au contraire des systèmes philosophiques ou idéologiques qui sont des constructions se voulant logiques, mais reposant sur des postulats ineptes et restant imperméables aux démentis du terrain, la connaissance valide ses représentations par l’observation passive ou active (expérimentation) des phénomènes. C’est la capacité prédictive des phénomènes et le caractère reproductif de l’observation qui apportent cette validité. Ainsi, toute observation incompatible avec le modèle de représentation invalide celui-ci. La vérité scientifique n’existe donc que dans l’absence de fait contradictoire et résulte de la confrontation des modèles descriptifs des phénomènes. La pratique de la controverse publique des chercheurs est indispensable à sa constitution. Toute limitation ou entrave à ces disputes constitue un obstacle à la connaissance des phénomènes. C’est le cas de l’intervention d’Emmanuel Macron ci-dessus rapportée, injonction de nature obscurantiste donc.

La totalité de nos connaissances est ainsi le résultat du traitement selon une méthodologie rigoureuse d’un ensemble de données fournies par l’observation. Il en résulte que le contrôle par les pairs d’un travail doit porter à la fois sur le protocole mis en œuvre et sur les données utilisées ; la qualité de ces dernières est particulièrement critique, car souvent superficiellement inspectée. Ce travers est facilité par le travail confié aux ordinateurs malgré l’avertissement de l’adage américain « garbage in, garbage out » (littéralement : détritus en entrée, détritus en sortie). En conséquence, la première exigence imposée à un travail à prétention scientifique est la transparence. Le label ne peut pas faire l’économie de l’accès public donné à la méthode et aux données utilisées (l’outil et les matériaux). Qui se soustrait à l’évaluation par des tiers s’exclut du champ de la science.

Cette exigence a été parfaitement illustrée par l’épisode du « Lancet Gate », la publication par l’une des plus prestigieuses revues médicales d’une méta-étude gigantesque (impliquant plus de 96 000 dossiers-patients issus de 700 hôpitaux à travers le monde) qui concluait à la dangerosité (une létalité de 10 % !) et l’inefficacité de l’hydroxychloroquine contre le SARS-CoV-2 en mai 2020. Car c’est sur le refus du pourvoyeur des données médicales prétendument utilisées de les rendre accessibles que les trois médecins américains co-signataires furent conduits à renier leur accord et que l’article suspecté de falsification fut retiré de la revue. Un fait infamant qui a poussé Kamran Abbasi, directeur de publication du British Medical Journal, à rédiger un éditorial le 13 novembre 2020 au titre dénué de diplomatie : « Covid-19 : politisation, corruption et suppression de la science. » Plus récemment, l’Institut Pasteur refusait de rendre publiques les données brutes (questionnaires de patients) dans lesquelles avait été choisi le matériel d’une étude sociologique ayant servi (par le décret du 29 octobre 2020) à justifier la fermeture des bars et restaurants opté pour la non-science en refusant de fournir les formules de calcul utilisées à un mathématicien-statisticien qui voulait vérifier ce travail, en réponse à la demande d’un mathématicien, Vincent Pavan, qui avait relevé des incohérences et dont les critiques n’avaient rencontré qu’un vaste silence de la part des auteurs. À l’annonce de cette étude, Jean Castex s’était précipité dans un commentaire aussi hasardeux que révélateur de l’esprit de domination des décideurs politiques : « La science a rejoint le bon sens. »Une étude qui montre donc tous les stigmates de la fraude scientifique. Plainte contre X a été déposée pour contraindre les auteurs à la confrontation.

Même le domaine de la science dite dure (la mécanique, la physique) n’est pas à l’abri d’instrumentalisation par des chercheurs politisés ou carriéristes (sensibles donc aux pressions politiques), plus adeptes d’idéologie que de connaissance. En atteste le travail de simulation effectué par le NIST, bras technique de l’Administration fédérale américaine, devant expliquer la destruction de WTC7, la troisième tour totalement ruinée le 11 septembre 2001. Son rapport, publié en 2008, concluait que le désastre était entièrement dû aux incendies qui avaient parcouru cinq étages durant sept heures. Là aussi, ce travail, bien qu’adoubé par le système médiatique et accepté par tout ce qui ressemble à une Institution — y compris scientifique — ne peut être reconnu comme tel en raison de l’obscurité maintenue sur le processus de fabrication du résultat au prétexte de « sécurité nationale ». Et l’exemple opposé est venu de l’université de Fairbanks en Alaska, où le Pr Hulsey a conduit sur trois années une étude complète incluant de multiples simulations de la destruction de cette tour pour voir laquelle fonctionnait, permettant donc d’expliquer le phénomène (par la production d’un résultat identique aux enregistrements vidéo disponibles), ce en donnant accès complet aux calculs et aux données qui en ont produit le résultat, rendant sa thèse falsifiable, critère fondamental de scientificité. Aux USA aussi, la controverse scientifique esquivée par le NIST, pour espérer avoir lieu, doit passer par le recours judiciaire.

Ainsi, la vérité scientifique ne repose pas a priori dans les propos d’un expert, quelle que soit sa compétence, ni dans un consensus — même de spécialistes —, car un unique contestataire peut avoir raison contre la majorité (la science n’est pas démocratique), voire même l’unanimité des pairs, ni dans la parole d’autorité d’une institution. Elle est tirée du puits de l’ignorance par un travail (origine de toute compétence) intellectuel et la confrontation des modèles explicatifs construits par les laborieux. Quant aux autres humains, ils se trouvent dans la position du perroquet, poussés de par la loi économique de minimisation de l’effort à répéter l’opinion d’un tiers (généralement l’opinion dominante, celle qui a droit de citer; la doxa) qu’ils adoptent sur des critères aléatoires faute de s’être forgé la leur. Quelque part entre les deux, ceux qui, bien que non compétents dans les domaines concernés, tentent de trouver une clarté dans les controverses ne peuvent que s’attacher à observer l’attitude des participants et l’estimer en adéquation ou pas avec le code déontologique (répondre aux seuls arguments, s’abstenir d’attaques ad hominem). Il est triste de constater que tout semble s’être conjugué pour empêcher cette confrontation à l’occasion de l’épidémie en cours, car traiter le dissident de charlatan ou complotiste, c’est exactement lui refuser la controverse et signaler sa propre incapacité à argumenter, à tenir la position de la raison.

Questionner la doxa, investir temps et énergie dans la recherche de réponses, devrait aussi être le comportement du citoyen pour surmonter les insuffisances des informations délivrées par les grands médias, dorénavant gravement touchés par le syndrome de la Pravda, une forme de crispation face à leur perte de crédibilité, et leur attachement à la servitude (qui paie commande).

Reste que les sociétés humaines ne vivent que de croyances renouvelées et préfèrent le rêve à la réalité. L’être humain est fondamentalement fâché avec l’ordre naturel (ce qui échappe à sa maîtrise). Pour cette raison, les amoureux du réel des sociétés modernes, dans lesquelles la croyance religieuse est remplacée par des croyances politiques, se retrouvent malgré eux dans la position du dissident, bons au mieux pour le rôle de Cassandre (dont les prédictions se révélaient exactes), au pire de bouc émissaire dans les périodes difficiles, spectacle que chacun a présentement devant les yeux.

L’épisode Lyssenko n’était pas un accident de l’Histoire. Le complotisme est aux démocraties libérales ce que le déviationnisme était aux démocraties populaires de l’URSS, un simple outil d’inhibition et d’inaudibilité de toute critique. Les signes de l’asservissement de la science à la politique (asservissement exprimant la vraie hiérarchie des valeurs) peuvent être perçus en filigrane dans la déclaration attribuée au Tribunal révolutionnaire pour justifier l’exécution du chimiste Lavoisier : « La République n’a pas besoin de savants. » Ce n’est pas Emmanuel Macron qui, dans ses actes et décisions, ferait mentir cette proclamation.

Front Populaire