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« Ce dérapage en réalité mal maîtrisé, a quelque chose de préoccupant sur le fond »

par Luc Ferry

De nombreux Français ont été choqués par la grossièreté plus ou moins affectée des termes employés par notre président pour stigmatiser les opposants à la vaccination. Certains se sont émus à juste titre de voir une partie de la population transformée en bouc émissaire, mais plus encore peut-être, c’est la notion d’envie qui est mal passée : qu’un président regrette de devoir recourir à des contraintes est compréhensible, mais qu’il ait « très envie d’emmerder » 5 millions de Français l’est moins, et ce d’autant plus qu’il affirme, avec cette arrogance qu’il affectionne, assumer pleinement ses propos.

Beaucoup ont cependant précisé que c’était avant tout sur la forme que portaient leurs réserves, attendu que les non-vaccinés commençaient à leur chauffer sérieusement les oreilles. On les comprend. Pourtant, ce dérapage en réalité mal maîtrisé, a quelque chose de préoccupant aussi sur le fond. En effet, contrairement à certains de nos voisins, notre président a clairement écarté l’hypothèse de la vaccination obligatoire. Il a fait le choix du passe, un choix qui, par définition même, autorise en toute légalité nos concitoyens qui le souhaitent à ne pas se faire vacciner. Je pense qu’il a eu raison et c’est dans cet esprit de liberté bien comprise que j’ai défendu sa décision parce qu’elle me semblait à la fois plus efficace et moins liberticide qu’une obligation vaccinale universelle.

À l’encontre de ce que prétendent ceux qui s’y opposent, le passe est tout à fait conforme aux principes fondamentaux de l’État de droit : il est en effet validé par le Parlement, puis, le cas échéant, par le Conseil d’État et le Conseil constitutionnel. Faire croire que nous vivons dans un régime totalitaire est donc une absurdité et ce d’autant plus que ce fichu passe est également conforme à notre philosophie républicaine de la liberté définie comme obéissance aux lois qu’on s’est prescrites, fût-ce indirectement par l’intermédiaire de parlementaires légitimement élus. Dire le contraire, c’est ne rien comprendre au fait qu’il n’existe nulle part des libertés illimitées, dépourvues de toute contrepartie, c’est tomber dans l’idéologie fallacieuse de cet individu moderne qui s’imagine disposer de tous les droits sans jamais avoir de devoirs de solidarité.

Le passe était la moins mauvaise solution et, du reste, si 90 % de nos concitoyens sont désormais vaccinés, c’est bel et bien à lui qu’on le doit

Je continue donc, précisément pour ces raisons, à penser que la vaccination obligatoire aurait été, du moins au début de la pandémie, quand près de la moitié des Français plus ou moins y étaient hostiles, à la fois liberticide et pratiquement inapplicable. Elle aurait sans nul doute suscité de violentes réactions de rejet et une prolifération de fausses attestations bien difficiles à contrôler. Le passe était donc la moins mauvaise solution et, du reste, si 90 % de nos concitoyens sont désormais vaccinés, c’est bel et bien à lui qu’on le doit. Or c’est hélas cette logique que notre président vient de bafouer, mettant en porte-à-faux tous ceux qui, bien que dans l’opposition, avaient eu, comme Valérie Pécresse, le courage de lui apporter leur soutien. En effet, à quel titre et de quel droit déclarer qu’étant « irresponsables », les antivax « ne sont plus des citoyens » ?

C’est à la fois un non-sens, nul n’ayant le pouvoir de les priver de leur citoyenneté, mais c’est qui plus est à tous égards contraire au principe même d’un passe qui les autorise justement à rester dans la légalité sans se vacciner! Le plus inquiétant dans les propos de notre président, ce n’est donc pas, ou pas seulement, leur grossièreté, pas même le fait qu’il s’agit à l’évidence d’une fâcheuse rechute dans des formules blessantes dont il avait pourtant promis de s’abstenir à l’avenir, mais c’est surtout qu’ils témoignent d’une incompréhension totale du sens des décisions qu’il a lui-même prises.

Le but du passe vaccinal n’a jamais été d’ »emmerder les non-vaccinés », encore moins d’en « avoir très envie », ce qui relève d’une confusion mi-monarchique, mi-infantile entre la fin et les moyens. Le but était simplement de protéger le plus possible nos concitoyens tout en incitant les antivax à se vacciner. Le passe leur laissait une liberté de choix que la vaccination obligatoire leur aurait retirée, mais il l’assortissait d’une juste contrepartie, de contraintes proportionnées aux effets désastreux qu’engendre pour tous le refus du vaccin. Au lieu de les insulter, un président pédagogue et maître de ses nerfs, aurait dû présenter calmement ces contraintes comme imposées, non de gaîté de cœur, encore moins par « envie », mais au nom de la raison et d’une regrettable nécessité.

Figaro Vox