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Régis de Castelnau

On prête à Georges Clemenceau la phrase suivante quand il était au pouvoir : « l’opposition m’approuve, j’ai dû dire une connerie ». Les acclamations dont fait l’objet aujourd’hui de la part du système politique et médiatique élitaire, devrait peut-être inciter à un peu de retenue et éviter de se raconter des histoires. Surtout que la percée médiatique de Fabien Roussel démontre une fois de plus que les adversaires stupides font les meilleurs agents électoraux. Cela avait été le cas pour Éric Zemmour à l’automne dernier, quand plus les repoussoirs habituels de la petite bourgeoisie bobo s’acharnaient contre le polémiste, plus celui-ci était légitimé et montait dans les sondages. Au point qu’on avait fini par se demander si leur temps de parole ne devrait pas être décompté à son profit. Même motif, même punition avec Fabien Roussel. Tout à fait inconnu il y a encore deux mois, il a suffi qu’il prononce une phrase – pourtant d’une grande banalité – sur les traditions gastronomiques françaises pour que tous les imbéciles de la gogôche se précipitent pour vitupérer le fasciste suprémaciste blanc militant du retour aux fameuses sœurs zombres. Le candidat communiste a parfaitement vu l’ouverture, dans laquelle il s’est engouffré pour en rajouter une couche. Provoquant d’une part le ravissement des gogos de droite tout contents de retrouver les sensations que procurait l’ancien PCF, en mode souvenirs d’enfance et madeleine de Proust. Chez ces gens-là, Georges Marchais qui pourtant prenait cher de son vivant est aujourd’hui au bord de la béatification. D’ailleurs, Éric Zemmour, qui sait que l’accès au deuxième tour va se jouer à peu de choses, a vu le problème. Qu’il essaye de conjurer à coup d’un anticommunisme old school qui semble ne plus impressionner grand monde. Mais la gogôche n’est pas en reste, qui délègue ses porte-parole les plus ineptes (comme Sandrine Rousseau ou Alice Coffin) pour rabâcher leurs accusations, sans mesurer l’effet positif pour Roussel de cette contre-publicité. Et comme d’habitude, le système médiatique s’est trouvé un nouveau storytelling finalement bien utile. D’abord, ça occupe les plateaux et alimente des débats ; on y discute doctement du fait de savoir si Roussel fera 3 ou 3,5 % et s’il passera devant Hidalgo. Ensuite, accroître le bazar à gauche et porter des coups à Mélenchon sont des opportunités dont on ne va pas se priver.

Après le meeting de Marseille, tout le monde aime Fabien Roussel. Il est couvert d’éloges, et même ses adversaires à gauche commencent à mesurer, sauf bien sûr, Rousseau et Coffin, que le mieux serait peut-être d’arrêter de le mettre en avant.

Bon, comme on a une certaine expérience de l’histoire du mouvement ouvrier français et notamment celle de sa branche communiste, on va peut-être un peu jouer les rabat-joie. La candidature de Fabien Roussel n’a bien sûr aucun autre objectif que de présenter à l’occasion du débat électoral une vitrine du PCF, et de le faire exister. Les intentions réelles sont prosaïques.

Le PCF, qui est aujourd’hui d’abord et avant tout une structure alimentaire, va jouer sur deux tableaux. Le premier, c’est de se présenter comme l’héritier du mouvement ouvrier français en captant l’héritage de son histoire et de ses conquêtes. Y compris dans le choix du slogan des « jours heureux », ceux de l’immédiat après-guerre, au moment où la force du Parti avait permis la mise en place de mesures sociales spécifiques, et en particulier la sécurité sociale avec Ambroise Croizat. Cette période a remplacé dans le discours celle du Front populaire. La pandémie étant passée par là, les questions de santé sont devenues prioritaires. Cette pratique de la captation d’héritage par l’actuel PCF est caractéristique. Alors que dans sa ligne et ses pratiques il a absolument tout jeté par-dessus bord, il va passer son temps à exalter certains éléments du passé et les revendiquer comme faisant partie de son patrimoine.

Parce que le deuxième tableau est celui qui a consisté pour le PCF, avec la fameuse « mutation » de Robert Hue passé depuis au macronisme, à faire siennes toutes les trahisons sociales-démocrates. En particulier, et c’est la première de ces trahisons, en ralliant l’UE et la monnaie unique, pourtant outils inflexibles du néolibéralisme. On dénonce Jean Monnet pour ensuite dérouler un programme impossible à appliquer tant que la France reste dans l’UE et l’euro tels qu’ils sont. Lorsqu’on lit les textes de travail du Parti et en particulier ceux de sa section économique, il n’est question que « d’Europe sociale », de « bon euro ».

Parce que cela va plus loin, et à l’incantation habituelle que l’on entend depuis 50 ans et désormais adoptée par les communistes selon laquelle il faut mettre en place une « Europe sociale », s’ajoute l’exigence de la mise en place d’un « bon » euro à la place de l’actuel. Là aussi, les moyens d’y arriver relèvent de l’incantation floue. Et pire, on fustige les souverainistes qui osent souhaiter l’abandon de la monnaie unique : « Face à ces blocages, certains agitent l’idée de sortir de l’euro. Cela reviendrait à fuir devant la lutte décisive pour une autre utilisation de celui-ci et de la BCE.» Bigre, tous ces prix Nobel, économistes, banquiers, savants, hommes politiques qui se prononcent ou s’interrogent sur cette voie, sont-ils des agitateurs et des couards ? Ils apprécieront. Et, hélas, oublié le mot d’ordre des premières élections européennes en 1979 : « Non à l’Europe allemande ».

Fabien Roussel est donc un opportuniste politique classique. Qui prit bruyamment le parti d’Assa Traoré en son temps, et dont le directeur de campagne est Ian Brossat, serviteur zélé d’Hidalgo à Paris, soutien de toutes les imbécillités bobos, et qu’on a pu voir au premier rang de la manifestation dite « de la honte », organisée par le CCIF (Collectif contre l’islamophobie, dissous en septembre dernier) le 10 novembre 2019. Rappelons qu’il avait été la tête de liste du PCF aux européennes quelques mois plus tôt. Ce à quoi s’ajoutent les connaissances politiques de Fabien Roussel, qui frisent volontiers avec l’approximatif, lorsqu’il affirme par exemple que le « président » de l’UE est de facto chef d’état-major de l’OTAN ! Au pire de la crise ukrainienne, c’est pour le moins inquiétant.

Alors, au-delà du caractère sympathique de certaines sorties de Roussel, il faut regarder les choses en face : l’objectif politique est bien sûr de conserver des structures élues qui fournissent de quoi manger aux cadres d’un parti devenu celui des fonctionnaires territoriaux. Pour cela, on va brandir Ambroise Croizat, et dans le même temps pratiquer dans les communes encore contrôlées par le PCF un clientélisme pro-islam souvent détestable. Enfourcher aussi toutes les coquecigrues sociétales du gauchisme culturel, et surtout éviter toute affirmation rédhibitoire pour les socialistes. Parce qu’il faudra faire « l’union » avec eux, d’abord pour les désistements de deuxième tour aux législatives et ensuite pour garder les gamelles dans les collectivités locales. Au point où en est arrivée la désagrégation politique dans notre pays, cette approche prosaïque n’est pas plus déshonorante qu’une autre. Se faire plaisir en chantant dans les meetings est une chose, mais le mieux serait de ne pas se raconter d’histoires.

On va quand même reconnaître, pour finir, que si le buzz autour du programme alimentaire de Roussel lui permettait de repasser électoralement devant Hidalgo et le PS, on boirait un coup à sa santé. Pour nous avoir rajeunis de 53 ans. Lorsque Jacques Duclos obtenait 21 % des voix à la présidentielle de 1969, pendant que pour le PS Gaston Defferre plafonnait à 5. C’était la dernière fois…

Vu du Droit