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Par Georges Kuzmanovic, paru sur sa page Facebook.

Les sanc­tions pour­raient nous coûter très cher, géo­po­li­ti­que­ment et économiquement.
Hier, le Kremlin a dévoilé la pre­mière contre-sanc­tion russe majeure : Poutine exige que les achats des pays euro­péens menant une guerre économique à la Russie soient payés en rou­bles. Il vise prio­ri­tai­re­ment les achats dont l’Union euro­péenne est dépen­dante, à savoir le gaz, le pétrole et char­bon. Cela concerne également les autres matiè­res pre­miè­res (le titane par exem­ple ou l’ura­nium) ou les pro­duits manu­fac­tu­rés.
Cette exi­gence à laquelle les pays de l’Union euro­péenne doi­vent se sou­met­tre sous une semaine fait suite à la volonté de la Russie de payer sa dette sou­ve­raine en rou­bles.
Conséquence : soit l’UE se coupe du gaz russe et détruit l’économie de toute la zone euro, soit elle s’exé­cute et saborde 4 semai­nes de sanc­tions contre la Russie.
C’est à ce stade que l’on cons­tate la com­pé­tence et la capa­cité d’anti­ci­pa­tion de notre minis­tre de l’Economie, Bruno Le Maire, qui vou­lait « déclen­cher une guerre économique contre la Russie et la mettre à genoux » – pour ce qui est de la guerre économique, nous l’avons ; quant à savoir qui va devoir mettre des genouillè­res, le combat est incer­tain…
L’un des prin­ci­paux pro­blè­mes de l’Union euro­péenne est qu’elle importe 40% de son gaz depuis la Russie, et aussi des quan­ti­tés fara­mi­neu­ses de pétrole, d’ura­nium, de char­bon, etc., et ne peut réor­ga­ni­ser ses appro­vi­sion­ne­ments avant long­temps.
La dépen­dance de l’Allemagne est encore pire : 55% ! Et pas que pour le chauf­fage – réduire le nombre de dou­ches ne suf­fira pas à régler le pro­blème –, c’est sur­tout son indus­trie (comme l’indus­trie ita­lienne) qui en dépend.
Et pour s’appro­vi­sion­ner ailleurs, il faut pou­voir négo­cier des parts de marché, alors que la demande est, sur tous les pro­duits, déjà forte. Et puis il faut des infra­struc­tu­res nou­vel­les. L’Allemagne par exem­ple, comme elle avait mis en place, dans son seul inté­rêt et sans deman­der son avis aux autres mem­bres de l’UE, les gazo­ducs Nord-Stream 1 & 2 pour s’appro­vi­sion­ner direc­te­ment en gaz russe, ne pos­sède pas de ter­mi­naux métha­niers aptes à rece­voir du gaz liqué­fie (GNL). Le GNL est ce que pro­dui­sent les Etats-Unis ou le Qatar : il faut liqué­fier le gaz pour le trans­por­ter dans des navi­res spé­ciaux, les métha­niers, puis le rame­ner à l’état gazeux dans des ter­mi­naux métha­niers (en allant au plus vite, il faut 18 mois pour les cons­truire, et les salles de réu­nion de la France Insoumise, bien que gazeuse, ne peu­vent rien y faire non plus). Passons sur les condi­tions écologiques abo­mi­na­bles, contrai­res à toute régu­la­tion de la pro­duc­tion de CO2, dans les­quel­les ce gaz est pro­duit aux USA par la frac­ture rocheuse… Hé oui, c’est du « gaz de schiste », celui-là même que Donald Trump a auto­risé, alors dans les cris d’orfraie de tous les soi-disant écolos (je me demande vrai­ment par­fois com­ment Yannick Jadot gère toutes ses contra­dic­tions).
De toute façon, pour rem­pla­cer le gaz russe, il fau­drait en plus lar­ge­ment aug­men­ter la flotte de métha­niers dis­po­ni­bles, une autre paire de man­ches.
C’est également à ce moment que l’on applau­dit tous les vision­nai­res qui, dans leur pro­gramme, ont l’idée géniale de « sortir du nucléaire » – c’est un posi­tion­ne­ment idéo­lo­gi­que qui se heurte au mur du réel.
On le voit, rien de cela n’est pos­si­ble dans l’immé­diat et l’Union euro­péenne devra accep­ter. Le prin­ci­pal effet de cette mesure sera donc… un sou­tien de facto du cours du rouble par une UE qui ne peut choi­sir de sabor­der son économie.
Malgré les rodo­mon­ta­des, l’UE est dans la main de Poutine sur ce coup et d’autres contre-sanc­tions plus graves encore pour­raient suivre… comme par exem­ple l’arrêt volon­taire des livrai­sons de gaz russe.
Ce serait l’effon­dre­ment assuré de la zone euro où les économies natio­na­les sont lar­ge­ment ter­tia­ri­sées, finan­cia­ri­sées, dépen­dan­tes du tou­risme.
Mais même sans cette menace ultime, sanc­tions et contre-sanc­tions créent les condi­tions d’une poten­tielle double crise finan­cière et économique.
L’économie mon­dia­li­sée et finan­cia­ri­sée compte beau­coup trop de bulles finan­ciè­res, bien des ban­ques sys­té­mi­ques sont bran­lan­tes, comme la Deutsch Bank, qui mena­çait déjà de s’effon­drer AVANT la crise de la guerre en Ukraine. Les dettes sou­ve­rai­nes sont impor­tan­tes, mais, pire encore, les dettes des entre­pri­ses et des ména­ges, en par­ti­cu­lier en France, sont colos­sa­les. Tous les éléments sont en place pour un embra­se­ment et le moins que l’on puisse dire, c’est que les Etats euro­péens jouent avec des allu­met­tes à côté d’un baril de poudre avec ces sanc­tions mal pré­pa­rées contre une Russie qui, elle, s’est lar­ge­ment pré­pa­rée depuis 2014 à ce qui arrive et dont la struc­ture de l’économie est celle d’une économie de guerre, donc net­te­ment plus rési­liente que les nôtres.
La France en par­ti­cu­lier est fra­gile avec un défi­cit de la balance com­mer­ciale de 85 mil­liards d’euros en 2021 et en nette pro­gres­sion par rap­port à 2020 (77 mil­liards) et prévu à 95 mil­liards en 2022 !
Nous n’avons tout sim­ple­ment plus aucune sou­ve­rai­neté indus­trielle sérieuse. La crise de la covid a rendu cette triste vérité com­pré­hen­si­ble à tous. La guerre en Ukraine pour­rait avoir des consé­quen­ces très sévè­res pour notre pays en raison même de cette désin­dus­tria­li­sa­tion qui nous a rendus très peu rési­lients. Nous sommes très fra­gi­les et c’est pour­quoi un Etat fort, stra­tège orga­ni­sant la réin­dus­tria­li­sa­tion est urgent !
Mais cela ne peut évidemment se faire dans l’urgence et sur­tout pas le cou­teau sous la gorge.
Or, une Russie gorgée de res­sour­ces et une Chine usine du monde, c’est une alliance ter­ri­ble contre l’Occident et en par­ti­cu­lier contre les pays désin­dus­tria­li­sés.
Les USA, eux, sont beau­coup plus soli­des : 330 mil­lions d’habi­tants sur un pays conti­nent, regor­geant également de riches­ses, ayant tout de même conservé beau­coup de ses indus­tries, 1ère puis­sance mili­taire mon­diale, pro­tégé par deux océans et très très loin de ces guer­res qu’il fomente ou attise en Europe, sou­vent au détri­ment de celle-ci.
Car ne nous y trom­pons pas, nous sommes bien en guerre – économique. Nous avons (et les États-Unis plus encore) lar­ge­ment nos res­pon­sa­bi­li­tés dans l’actuelle guerre en Ukraine que la Russie a enva­hie. Mais si l’on allonge la focale plus loin que le drame que repré­sente cette guerre et la quasi-cer­ti­tude main­te­nant que l’Ukraine sera par­ti­tion­née en deux, ce n’est sûre­ment que le pre­mier mou­ve­ment d’une ten­ta­tive, par les BRICS (Brésil-Russie-Inde-Chine-Afrique du Sud), de reconfi­gu­ra­tion en pro­fon­deur de la mon­dia­li­sa­tion. Leur objec­tif est de bâtir un monde mul­ti­po­laire, éventuellement dominé par la Chine, sur les décom­bres d’une mon­dia­li­sa­tion domi­née de manière hégé­mo­ni­que par les Etats-Unis et leurs pro­ches alliés.
Ainsi, l’exi­gence de payer en rou­bles est d’abord une atta­que directe contre le dollar, arme prin­ci­pale de cette hégé­mo­nie. La soi-disant sanc­tion « Armageddon » de sortir les ban­ques russes du sys­tème SWIFT est sur­tout une rafale dans le pied. D’abord, cette sanc­tion ne s’appli­que pas à l’essen­tiel, les échanges sur le gaz et les autres hydro­car­bu­res, elle ne s’appli­quera cer­tai­ne­ment pas sur les céréa­les au risque de pro­vo­quer des fami­nes et des trou­bles sans fin dans le monde entier. Ensuite, la Russie et la Chine s’y sont pré­pa­rées en met­tant en place des sys­tè­mes ban­cai­res de contour­ne­ment, le CIPS en par­ti­cu­lier – les Russes ont leur propre sys­tème interne et avant le conflit, 84% des Russes étaient déten­teurs de cartes de crédit anti-SWIFT. Enfin, la Russie a lar­ge­ment dédol­la­risé son économie et com­merce avec la Chine avec la règle d’or de ne jamais faire aucun échange en dol­lars.
D’ailleurs, la nou­velle exi­gence russe fait suite à une série d’accords com­mer­ciaux passés ces trois der­niè­res semai­nes OSTENSIBLEMENT hors du dollar et de l’euro.
➡️Chine et Russie déve­lop­pent leurs par­te­na­riats com­mer­ciaux, visant l’équivalent de 200 mil­liards de dol­lars d’échanges en 2024 mais libel­lés au mieux en euros et le plus sou­vent en yuan-rouble.
➡️L’Iran et la Russie ont signé un accord com­mer­cial sur l’échange fruits-légu­mes (Iran) contre blé-viande (Russie) en rial-rouble.
➡️ L’Inde vient de signer un accord pétro­lier impor­tant avec la Russie en roupie-rouble.
Contrairement à ce que l’on entend com­mu­né­ment et de manière fausse dans nos médias, la Russie est peu isolée, à l’excep­tion de l’Occident (ce qui est évidemment beau­coup). Cette image inver­sée de la réa­lité est une sorte d’auto-hyp­nose dans laquelle les pays atlan­tis­tes s’enfer­ment. Elle est le fruit d’une vision géo­po­li­ti­que trop nom­bri­liste et sûre de soi qui empê­che de com­pren­dre les mou­ve­ments tec­to­ni­ques majeurs en cours.
Hier, Lavrov, minis­tre des affai­res étrangères de Russie, ren­contrait les ambas­sa­deurs des #BRICS. Or les BRICS coo­pè­rent dans de nom­breux domai­nes, mais depuis long­temps œuvrent pour casser la domi­na­tion occi­den­tale sur l’économie mon­diale en créant par exem­ple, dès 2016, la New Development Bank qui a été conçue comme une alter­na­tive à la Banque mon­diale et comme l’ins­tru­ment d’une gou­ver­nance glo­bale des pays dits émergents.
Nos diri­geants refu­sent de voir l’offen­sive inter­na­tio­nale contre l’hégé­mo­nie des États-Unis et de leurs alliés en matière de mon­dia­li­sa­tion.
De facto, l’ensem­ble des BRICS ne sanc­tion­nent pas la Russie, comme la plu­part des pays du monde, y com­pris ceux qui, à l’ONU, ont condamné for­mel­le­ment l’inva­sion de l’Ukraine – au contraire, ils s’empres­sent de tisser des liens com­mer­ciaux et géo­po­li­ti­ques alter­na­tifs avec la Russie. Plus de 34 pays, et pas des moin­dres, comme la Chine, l’Inde ou l’Afrique du Sud, se sont mêmes abs­te­nus de condam­ner cette inva­sion alors même que la Russie a objec­ti­ve­ment violé le droit inter­na­tio­nal. C’est colos­sal.
Dans le même temps, la France se fait sortir de l’Afrique par une Chine et une Russie en étroite coo­pé­ra­tion sur ce dos­sier-là également.
L’Organisation de coo­pé­ra­tion de Shanghaï (fondée par la Chine, la Russie, le Kazakhstan, le Kirghizistan, l’Ouzbékistan et le Tadjikistan) se ren­force, au point d’accueillir depuis 2016 des pays enne­mis comme le Pakistan et l’Inde et depuis 2021 l’Iran (merci aux génies qui ont rompu les accords de Vienne sur le nucléaire ira­nien).
A force de vou­loir faire plier la Russie, d’étendre l’OTAN malgré les aver­tis­se­ments de grands stra­tè­ges et géo­po­li­ti­ciens comme Henry Kissinger, Georges Kennan ou John Mearsheimer, et tant d’autres, nos élites diri­gean­tes, inféo­dées à une Amérique elle-même aveu­glée par la mis­sion mes­sia­ni­que de « LA nation utile » qu’elle s’est auto-attri­buée, ont commis une erreur stra­té­gi­que lourde de consé­quen­ces.
Quand il y a trois puis­san­ces comme les États-Unis, la Chine et la Russie, on ne commet pas l’erreur de pous­ser la Russie dans les bras de la Chine. C’est la base.
Les mois à venir seront déter­mi­nants pour notre avenir et celui du monde. L’hubris qui nous anime est la plus mau­vaise conseillère, or l’Occident s’y plonge avec délec­ta­tion.
N’oublions jamais que l’Occident (États-Unis, Europe, Japon et Australie) repré­sente 11% de la popu­la­tion mon­diale mais consomme 70% des res­sour­ces. La situa­tion hégé­mo­ni­que est agréa­ble (quoi­que fort peu démo­cra­ti­que et très injuste) mais sus­cite bien des convoi­ti­ses, bien des haines, légi­ti­mes ou pas, et sur­tout nous rend très fra­gi­les.
Il est urgent de penser le monde de demain et la manière de résis­ter, dans un pays comme la France, aux mul­ti­ples crises qui se pré­ci­sent. Notre classe poli­ti­que semble perdue dans le monde d’hier.

La Sociale