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Historien et romancier, Olivier Delorme est notamment l’auteur de La Grèce et les Balkans (3 tomes, Gallimard, 2013) et de 30 bonnes raisons pour sortir de l’Europe (H&O, 2017). Nous l’avons interrogé sur les résultats du premier tour de l’élection présidentielle.

Front Populaire : Quel est l’élément fondamental à retenir de ce scrutin ?
Olivier Delorme : Il y en a plusieurs. Le premier, c’est évidemment l’effondrement des deux candidates représentant les deux partis qui ont dominé la vie politique française de 1974 à 2017. Présenter la maire de Paris et la présidente d’Île-de-France dans un pays où les périphéries sont en révolte contre les métropoles de la « mondialisation heureuse » constituait une provocation autant qu’un suicide. La nullité des deux candidates et la décrédibilisation de ces deux forces qui ont enfermé la France dans une impasse mortelle ont fait le reste.
Le deuxième enseignement, c’est le très bas niveau de ce qu’il est convenu d’appeler « les gauches » – terme qui ne signifie plus rien en régime d’Union européenne où une seule politique, de droite et conforme aux dogmes allemands, est possible. Ces gauches sont à peu près au niveau de la présidentielle de 1969 (31,14 % contre 31,64 % en 2022), avec un Jean-Luc Mélenchon hégémonique (21,95 %) en place du communiste Jacques Duclos (21,27 %), et des « autres gauches » atomisées (9,87 % en 1969, 9,68 % en 2022). Mais le PCF de l’époque était une force cohérente, héritière d’une culture et d’une contre-société profondément enracinées dans la réalité française.
Le vote Mélenchon est une agrégation gazeuse et instable des restes du « Midi rouge », d’anticapitalistes « traditionnels », de communautarismes et de jeunes bourgeois des centres-villes pétris de wokisme, d’écriture inclusive et de toutes les fadaises du pseudo-modernisme, auxquels se sont ajoutés des électeurs socialistes, communistes et écologistes qui, au dernier moment, si l’on en croit les sondages, ont choisi de « voter utile » et de tenter de permettre au candidat de « gauche » le mieux placé d’accéder au 2e tour – ce qui aurait eu pour principale conséquence d’offrir une réélection triomphale à Macron. Le tout baignait dans un irréalisme complet puisque les Français sont profondément attachés à la Ve République (même si elle a été défigurée par les révisions européennes et de convenance), et puisque le programme de l’Union populaire est incompatible avec les règles de l’Union européenne. Le sommet de l’incohérence fut atteint lorsque le candidat déclara qu’il ne voulait engager aucune épreuve de force avec l’UE, mais qu’il enverrait des collaborateurs en connaissant bien les rouages… négocier le droit d’appliquer son programme. Comme Tsipras et Varoufakis. La « gauche » française est en réalité un canard dont l’UE a coupé la tête, mais qui continue à courir.
Le troisième enseignement est que Marine Le Pen dispose d’un socle électoral stable et relativement homogène sur le plan national, avec une zone de force dans le Nord et le Grand Est et des zones de faiblesse en Ile-de-France, dans les grandes métropoles, l’Ouest, la Savoie, le sud du Massif central et l’extrême Sud-Ouest. Elle a l’électorat le plus populaire et arrive en tête dans les catégories d’âge intermédiaire : la France des salariés. Elle n’a pas pâti de la concurrence d’Éric Zemmour puisque, entre 2017 et 2022, elle gagne près de 458 000 voix (le nombre des votants a augmenté de 456 452). Ce dernier fait d’ailleurs ses meilleurs scores dans les villes et les quartiers de la bourgeoisie conservatrice.
FP : Macron semble survoler l’élection et était donné vainqueur contre n’importe quel candidat. Comment expliquez-vous ce paradoxe après un quinquennat pour le moins chaotique ?
OD : C’est le quatrième enseignement majeur de cette élection : non seulement Macron augmente son score de 2017 en pourcentage, mais il gagne plus d’un million de voix. En cinq ans, il a cimenté un électorat libéral (qui a toujours été minoritaire en France), les catholiques zombies de l’Ouest (selon l’expression d’Emmanuel Todd), la bourgeoisie des grandes métropoles (gagnante de la mondialisation et attachée à la poursuite du démontage de l’État social issu de la crise de 1929 et de la Deuxième Guerre mondiale), les retraités qui refusent de voir ce qui est arrivé à leurs homologues grecs sous le gouvernement de la Troïka – et qui constitue le programme de Macron.
Á l’instar de ce que l’on jugeait ici être des outrances de Trump et qui étaient en fait des messages envoyés à son électorat, les continuelles insultes adressées par l’actuel président de la République ou par ses ministres aux Français modestes ont la même fonction – comme les mains arrachées et les yeux crevés lors des manifestations des Gilets jaunes. Elles visent à rassurer son électorat sur le fait qu’il ne faiblira pas, que tout sera fait pour qu’ils s’enrichissent davantage et pour que les perdants de la mondialisation soient réduits au silence.
Ce tiers de la population a en réalité des aspirations totalitaires : réduire au silence et éliminer toute opposition par la propagande qui règne dans les médias de masse aux ordres, et si nécessaire par la schlague et la censure. Quelle qu’elle soit, cette opposition n’est pas combattue sur le fond, par le débat démocratique. Elle est discréditée pour ce qu’elle est censée être : fasciste ou assimilée pour Le Pen ou Zemmour ; gauchiste pour Mélenchon ; antirépublicaines pour toutes. La méthode, d’essence totalitaire, vise à éliminer l’adversaire du champ du débat et a été parfaitement illustrée par le refus d’Emmanuel Macron de débattre avant le premier tour avec les autres candidats.
Cela dit, il convient de relativiser le succès du président sortant qui est en partie dû à l’effondrement de la candidate LR. Alors que Macron gagne un peu plus d’un million de voix par rapport à 2017, François Fillon en réunissait plus de 7 millions cette année-là, quand Valérie Pécresse n’en recueille pas même 1,7 million. Le siphonnage par Macron des voix de LR au premier tour le place en tête, mais ses réserves pour le second tour ont fondu d’autant. Car on peut douter que le courant Ciotti, qui a dû constituer une part non négligeable de l’électorat résiduel de la candidate LR, aille en masse voter Macron.
FP : En 2017, la question “européenne” était au cœur des débats. Elle a pratiquement été absente de l’élection de 2022. Comment l’analysez-vous ?
OD : Soit les candidats sont pro-européens et ils ne veulent pas que le sujet soit discuté démocratiquement puisqu’ils appliquent la « méthode Monnet ». Il s’agit, en empilant les faits accomplis techniques dont le citoyen ne peut distinguer ni la logique ni la fin, d’avancer vers le fédéralisme, sans surtout le dire parce que les Français n’en veulent pas. Macron a d’ailleurs suffisamment marqué ce territoire pour que son électorat sache qu’il accélérera la marche forcée vers cette Europe fédérale et américaine. À cet égard, la véritable forfaiture consistant à faire flotter, par deux fois depuis le début de l’année, le drapeau européen sous l’Arc de triomphe – ce lieu entre tous symbolique des combats de la France pour son indépendance – est un marqueur à destination de cet électorat, comparable aux insultes adressées à la France des petites gens.
Soit les candidats sont inconscients que le carcan de l’euro et des traités européens rend impossible toute « autre politique » et considèrent qu’il n’y a pas matière à discuter.
Soit, tactiquement, ils pensent que si on parle ouvertement de la sortie de l’euro ou de l’Union, on perd automatiquement les élections. Ce qui est à mon avis une erreur lorsqu’on voit, dans les résultats du dernier eurobaromètre par exemple, que l’attachement à l’UE est minoritaire en France et, pour presque chaque question, le plus faible parmi les États membres, juste devant ou juste derrière la Grèce. C’est d’autant plus dommage, à l’heure où, à la faveur de la guerre en Ukraine, la Commission européenne, réalisant un véritable coup d’État, usurpe des pouvoirs – en matière d’interdiction de diffusion des médias ou de fourniture d’armes à un belligérant – que personne ne lui a conférés.
FP : Sur les 12 candidats en lice, le seul à poser réellement la question de notre appartenance à l’Union européenne était Nicolas Dupont-Aignan. Il a fait 2,1%. Le souverainisme est-il condamné à être inaudible ?
OD : Cela ne signifie rien et ce n’est pas sérieux. Nicolas Dupont-Aignan a dit tout et son contraire sur une sortie de l’UE. Il n’est pas crédible. Et ce n’est pas le fait de signer sur un coin de table, en plein milieu de la campagne, un engagement à organiser un référendum sur la sortie afin d’obtenir le soutien de Génération Frexit, elle-même issue d’une scission de l’UPR de François Asselineau, qui peut rendre ce discours audible.
Si l’on veut devenir crédible, il faut travailler en amont, en réunissant ceux qui, dans tout l’arc politique, sont d’accord sur le préalable d’une sortie afin de restaurer la République et la démocratie. Il faut arrêter de prétendre qu’on est celui derrière lequel il faut se ranger. Il faut bâtir un programme de législature et expliquer sans relâche à chacun pourquoi les maux dont il souffre viennent dans leur grande majorité de l’abdication volontaire des moyens d’action sur le réel par des politiques qui se bornent désormais à satisfaire aux injonctions idéologiques d’une technocratie non élue. La question du tribun qui devra incarner et porter cette parole ne peut se poser qu’une fois réalisé un travail intellectuel et politique qui n’a jamais été conduit. S’il ne l’est pas, le souverainisme restera groupusculaire.
Front populaire est une première étape parce qu’il est un lieu qui permet la rencontre et la confrontation entre les différents courants et personnalités qui se réclament du souverainisme. Mais il faut aller bien au-delà pour construire un programme de gouvernement prenant en compte toutes les dimensions d’une sortie de l’euro et de l’UE, et renvoyant tout ce qui nous divise au moment où, une fois la sortie accomplie, la démocratie restaurée permettrait de nouveau au peuple de faire de vrais choix entre des politiques réellement différentes.
FP : Marine Le Pen est passée de l’euro-criticisme à la stratégie de « l’autre Europe » qu’il faudrait « changer de l’intérieur ». Peut-elle encore être qualifiée de souverainiste ?
OD : Marine Le Pen a renoncé, depuis 2017, à parler d’une sortie de l’euro. Son projet prévoit aujourd’hui de substituer progressivement une Alliance européenne des nations à l’actuelle UE. Quand ? Comment ?Par ailleurs, nombre des mesures qu’elle propose sont contraires au cadre européen tel qu’il est et qu’on ne changera pas. Qu’il s’agisse de la politique industrielle, des aides nationales qu’elle souhaite accorder aux agriculteurs français, du refus de la privatisation d’EDF et des barrages hydrauliques, de la priorité nationale pour les marchés publics, des mesures mettant fin à la gestion financière de l’hôpital public, de nombreuses propositions de son programme témoignent d’une volonté de reprendre en mains des leviers abandonnés à la technocratie de Bruxelles. Elles supposent également de rompre avec les méthodes de « new public management » imposées par l’UE avec la collaboration enthousiaste d’une technocratie nationale devenue ultralibérale, des méthodes qui font prévaloir les logiques financières sur les nécessités d’un service public efficace.
Certaines de ces mesures sont contraires aux traités européens, d’autres aux Grandes orientations de politiques économiques (GOPE) édictées par Bruxelles.
Marine Le Pen a également fait part de sa volonté que la France ne soit plus le seul État de l’Union, avec l’Italie, à payer pour les autres. En effet, parmi les gros contributeurs nets[1] de l’Union, seuls ces deux États payent la totalité de la contribution due, alors que l’Allemagne et les Pays-Bas – qui accumulent pourtant des excédents commerciaux grâce à la sous-évaluation de l’euro par rapport aux fondamentaux de leur économie –, mais aussi l’Autriche, le Danemark et la Suède, ont obtenu de substantiels rabais. Au contraire, la manière désastreuse dont Macron mène toute négociation européenne fait peser un poids de plus en plus lourd sur l’économie et sur le contribuable français. Marine Le Pen a réaffirmé à plusieurs reprises sa détermination à mettre fin à cet état de fait, à obtenir un rabais de cinq milliards pour la France et à allouer au soutien à l’économie française l’argent ainsi récupéré dans le puits sans fond de la technocratie bruxelloise.
Quelle stratégie adoptera-t-elle pour imposer cette politique ? Suivra-t-elle le salutaire exemple du général de Gaulle et de la crise de la « chaise vide » pour stopper les dérives supranationales permanentes de la Commission et de la Cour de justice ?
Le programme de Marine Le Pen prévoit également d’interrompre les coopérations industrielles avec l’Allemagne qui nuisent à notre souveraineté technologique et à nos intérêts industriels. Là encore, c’est une des multiples trahisons de Macron qui est en cause. L’actuel président n’a en effet cessé de pousser Dassault à procéder aux transferts de technologie que les Allemands ne cessent d’exiger en nombre toujours croissant, afin d’obtenir un succès politique : la construction d’un avion de combat « européen ». Peu importe que ce succès de sa précieuse personne soit obtenu au détriment des intérêts de notre industrie de défense !
Car en réalité, les besoins français et allemands en matière d’avion de combat sont divergents et la France est parfaitement capable de produire seule cet avion. Mais l’européiste fanatique Macron veut un « avion européen » et les Allemands ne finiront – peut-être – par accepter de le construire que s’ils obtiennent ce qui leur permettra de combler leur retard sur l’industrie aéronautique française. Comme pour le budget européen, la stratégie Macron est toujours la même : tout céder et faire de la France le dindon de la farce afin de paraître comme l’Européen modèle.
Alors oui, mettre un terme au bradage permanent de notre outil industriel et de nos capacités d’innovation relève incontestablement d’une politique souverainiste. De même en va-t-il pour la réforme de la Constitution qui devrait établir la supériorité des dispositions de celle-ci sur toute norme internationale.
L’accent mis sur notre rôle de membre permanent du Conseil de sécurité de l’ONU est en outre une garantie que ce siège ne sera pas abandonné à l’Union européenne, comme des responsables allemands le réclament de manière de plus en plus insistante, et comme des macronistes l’évoquent à mots de moins en moins couverts.
Enfin, la sortie de l’organisation militaire intégrée de l’OTAN prônée par Marine Le Pen, comme le discours équilibré de la candidate sur la guerre en Ukraine, indiquent qu’elle semble résolue à rompre avec l’alignement servile sur Washington dans lequel nous ont englués les trois derniers présidents.
Alors certes, Marine Le Pen n’est pas une candidate résolue à nous dégager de manière rapide et radicale des contraintes européennes qui nous étouffent. Sa vision tranche néanmoins sur la trahison permanente des intérêts nationaux au profit de ceux de l’Allemagne ou des États-Unis incarnée par Macron. Et l’on peut penser que si elle reste fidèle dans l’action aux principes de son programme, c’est le début d’un processus de conflit avec l’UE et de reconquête d’éléments importants de notre souveraineté qui s’enclenche. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle Bruxelles s’inquiète de son éventuelle victoire.
[1] Ceux qui payent au budget européen plus qu’ils ne reçoivent.