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Les résultats du premier tour ont suscité du mécontentement chez un grand nombre de citoyens. Le scrutin présidentiel n’a pas réussi à purger les passions, les colères ou les attentes politiques françaises. Quel est le risque d’explosion réelle de la violence politique ?
Thibault de Montbrial et Maxime Tandonnet
Le résultat du premier tour de l’élection présidentielle a suscité du mécontentement. Dans quelle mesure la présidentielle risque-t-elle d’échouer à purger les passions, les colères ou les attentes politiques françaises ?
Maxime Tandonnet : Le premier tour de cette élection présidentielle montre un pays extrêmement déchiré. Derrière M. Macron, ses trois suivants sont des candidats considérés comme antisystèmes ou protestataires : Mme le Pen, M. Mélenchon et M. Zemmour. A eux trois, ils font plus de 50% des suffrages. Et à ceux-là s’ajoute un abstentionnisme considérable pour une présidentielle. Nous avons une France satisfaite, urbaine et bourgeoise, ultra-minoritaire, qui se retrouve dans le vote Macron et une France contestataire qui est fortement majoritaire mais divisée. A cela s’ajoutent les conditions de déroulement du scrutin. A aucun moment la campagne n’a donné lieu à un débat sur le bilan du quinquennat, l’explosion vertigineuse des dépenses et de la dette, la violence quotidienne, la gestion de la crise sanitaire et les libertés, la désindustrialisation et l’aggravation du déficit du commerce extérieur, le niveau scolaire ou la maîtrise des frontières. L’élection n’a donné lieu à aucune réflexion sur l’avenir. Elle s’est limitée à n’être qu’un jeu d’images entre prétendants au statut de gourou élyséen. Elle apparaîtra, dans le futur, comme un non-événement, s’achevant naturellement par le duel annoncé depuis cinq ans et dont l’issue n’a jamais fait de doute pour personne. Il est évident que la frustration démocratique du pays est propice à la révolte.
Thibault de Montbrial : Le risque est effectivement grand que les mécontentements, y compris les tentations de violence, ne soient pas purgés pour au moins deux raisons.
La première concerne le contexte général. Il n’y a pas vraiment eu de débat au cours de cette élection présidentielle. L’enchaînement de la crise sanitaire et de la guerre en Ukraine a fait que le président sortant est entré en campagne extrêmement tard. Il a systématiquement esquivé le débat avec ses adversaires et les journalistes pendant la quinzaine de jours qu’aura duré sa campagne de premier tour. Il est ainsi resté à l’abri des coups (politiques). Cette stratégie, qui a été payante au vu de son score au premier tour, est en réalité très risquée sur le moyen et le long terme. Il risque d’y avoir de la part des électeurs des candidats éliminés au premier tour, le sentiment, à tort ou à raison, de la part de personnes qui se sentent en révolte par rapport au gouvernement actuel, qu’ils n’ont pas pu être entendus.
La deuxième raison est une illustration comptable. Dans le cadre des résultats du scrutin, si vous cumulez l’abstention et l’ensemble des votes protestataires, exprimés en faveur de candidats qui portent des projets de société différents. Le vote en faveur de Jean-Luc Mélenchon n’est pas un vote protestataire. Lorsque l’on regarde le nombre de jeunes qui ont voté Jean-Luc Mélenchon, beaucoup ont fait ce choix par adhésion, pour une rupture écologique. Le candidat de La France insoumise a également fédéré le vote musulman. Ce sont des votes de rupture mais qui correspondent à une idéologie et à des aspirations politiques. Ce n’est pas juste de la protestation pure. Cela correspond à de la protestation politique.
Si on cumule tous ces votes, à gauche et à droite de l’échiquier politique, et qu’on y ajoute les abstentionnistes, on constate qu’il y a une majorité de Français de tous âges qui se sont exprimés, y compris par l’abstention, contre le gouvernement sortant ou les partis dits de gouvernement. L’ampleur de ce phénomène aura par la suite nécessairement des conséquences sur l’adhésion ou la défiance vis-à-vis de la légitimité de l’élection.
L’absence de débat réel et la logique comptable de premier tour font qu’il n’y aura pas eu de purge à l’occasion de cette élection.
Le troisième tour risque d’être extrêmement tendu dans la rue.
Quel est le risque que ressurgisse, après la présidentielle, des colères sociales ou des colères politiques, comme on l’a vu avec les anti-vax ou les Gilets jaunes ?
Maxime Tandonnet : Il est impossible de dire à l’avance comment se manifestera cette colère à l’avenir. La prétendue et très relative popularité de l’occupant de l’Elysée repose sur une bulle d’illusion. Il a séduit une partie de l’électorat âgé, conservateur et bourgeois, par sa posture de chef de guerre contre les gilets jaunes, les « non vaccinés » puis l’Ukraine tout en gardant son statut d’icône progressiste auprès d’une petite frange de la « gauche moderne », bourgeoise et aisée, pour ses réformes sociétales (PMA sans père). Mais cette image est extrêmement fragile. Le spectacle quotidien et le « en même temps » ont permis de la préserver aux yeux d’environ 40% des Français. Cette image d’un chef de l’Etat réélu par défaut, en l’absence de véritable débat démocratique et de concurrent sérieux, risque de s’effondrer rapidement au contact des réalités économiques et sociales du second quinquennat. Dans un système qui fonctionne outrageusement sur le culte de la personnalité, la colère pourrait alors se focaliser contre l’occupant de l’Elysée son image cristallisant les mécontentements.
Thibault de Montbrial : Les citoyens qui considèrent, à tort ou à raison, qu’il n’y a pas eu de débat et encore moins de réponses apportées à leurs problématiques politiques risquent d’exprimer leur mécontentement et leur sentiment de rejet par la violence dans la rue.
Quand on voit la violence qu’a atteinte brusquement en quelques semaines seulement le mouvement des Gilets jaunes entre octobre et décembre 2018, un rien peut déclencher aujourd’hui en France des mouvements de protestation extrêmement durs. Cela peut concerner un projet de réforme, un incident lors d’une manifestation ou bien encore une fake news. Les facteurs déclencheurs possibles sont malheureusement nombreux.
A quel point les milieux d’ultra-gauche et d’ultra-droite sont-ils actuellement tentés par des actions violentes ? Dans quelle mesure la violence politique est-elle de plus en plus envisagée comme mode d’action ?
Maxime Tandonnet : Tant que la violence se limite aux milieux d’ultra-gauche et d’ultra-droite, elle n’est pas forcément dangereuse pour le pouvoir politique. Celui-ci, au contraire, a beau jeu de se proclamer en défenseur de l’ordre social. Une violence politique radicale et minoritaire ne gênera pas spécialement le pouvoir politique macronien qui pourrait au contraire en tirer profit. Le danger est plutôt celui d’un embrasement général autour du mécontentement populaire : banlieues, salariés, indépendants, fonction publique, chauffeurs routiers, transports, étudiants et lycéens. La fracture entre les milieux dirigeants ou influents et le pays profond a atteint un niveau paroxystique. La grande question est de savoir jusqu’à quand les blessures pourront être pansées une à une par le recours à l’argent facile et l paix sociale achetée avec le carnet de chèques des finances publiques – c’est-à-dire l’argent des contribuables actuels ou ceux des générations à venir (dette publique). Jusqu’à quand ?
Thibault de Montbrial : Une tendance générale à la radicalisation de la part des extrêmes est perceptible. L’ultra-gauche a toujours eu cette tradition de la violence. Cela est perceptible en marge des manifestations. Les black blocs et les casseurs viennent perturber les cortèges. Ils sont très souvent liés à l’extrême gauche.
Quand à l’ultra-droite, on se souvient qu’elle a été en pointe des premiers dérapages des Gilets jaunes même si elle a été très rapidement dépassée par les mouvements d’extreme gauche.
L’ultra droite a joué un rôle déclencheur lors de la bascule dans la violence du mouvement des Gilets jaunes.
On ne peut absolument pas exclure qu’il y ait des passages à l’action radicaux. Dans ce que l’on perçoit dans la structuration des groupuscules violents, l’ultra-gauche est beaucoup plus active et jouit d’une tolérance relative beaucoup plus importante de la part des médias notamment.
Quel est le risque d’explosion réelle de la violence politique post-présidentielle ?
Maxime Tandonnet : Après les présidentielles viendront les législatives. Tout laisse penser qu’elles ne feront qu’entériner la débâcle démocratique, avec l’élection mécanique d’une assemblée godillot dans la suite des présidentielles comme en 2017. Nous avons substitué le culte d’un gourou élyséen au débat démocratique et aux idées. L’émotion autour d’un seul personnage, vénération du sauveur ou haine d’un roitelet, s’est substituée à la raison politique et au sens de l’intérêt général. La politique a donné ces dernières années une image profondément détestable aux Français : les félonies spectaculaires, l’exubérance vaniteuse, le mépris des gens (depuis les « sans dents » aux « Gaulois réfractaires », ou « ceux qui ne sont rien » et qu’on a « très envie d’emmerder »), les scandales étouffés – et pas des moindres –, la courtisanerie quotidienne d’une grande partie des media, ont écrasé toute forme de débat démocratique. Le sentiment partagé que la politique n’offre plus aucune solution favorise la tentation de la révolte. Celle-ci peut certes se traduire en un premier temps par une apathie et un repli individualiste croissants des Français sous l’effet de l’écœurement. Mais notre pays est un baril de poudre en raison de l’abolition de fait d’une démocratie digne de ce nom. Dès lors, le danger pour la France est bel et bien celui d’une révolution violente. D’où et quand viendra l’étincelle, c’est une autre question…
Thibault de Montbrial : Il faut avoir à l’esprit que quel que soit le vainqueur de cette élection, le risque d’inflammation est réel. Si Marine Le Pen l’emporte, on sent déjà poindre des mouvements qui seront générés par l’ultra-gauche et peut-être dans les banlieues, avec une tentation d’action extrêmement rapide.
On a vu cette semaine la vitesse avec laquelle l’extrême gauche s’est mobilisée dans les universités.
Il n’est pas interdit de penser que si Marine Le Pen l’emportait, il y aurait dans les premiers jours ou dans les premières heures une vague de violences dont l’ampleur est impossible à prévoir et qui encore une fois n’est pas certaine. Mais ce que l’on voit ces derniers jours ne permet pas de l’écarter.
Si c’est Emmanuel Macron qui l’emporte, le risque de violence sera sans doute décalé. Il faudra qu’Emmanuel Macron et son futur gouvernement en aient conscience. S’il gagne cela sera le grand enjeu de son second quinquennat. La somme des mécontentements et l’ampleur de l’exaspération et de la haine envers sa personne est telle que tout sera prétexte à l’inflammation. Il faudra donc que son gouvernement et lui-même manient à la fois une grande capacité d’écoute sociale et d’anticipation pour déminer et en même temps une grande fermeté pour maintenir l’ordre dès le début des possibles désordres.
Les perspectives globalement, quel que soit le vainqueur, sont tout de même assez inquiétantes car on sent que progressivement la démocratie française se délite, que le nombre et la variété de personnes qui ne se retrouvent plus dans notre système politique sont en augmentation constante, que les réseaux sociaux favorisent en plus la rapidité de propagation de ces phénomènes, y compris avec de possibles fake news et des théories complotistes.
Le ou la prochain(e) président(e) de la République sera de toute façon, et pour des raisons différentes, confronté à des difficultés politiques qui vont très largement déborder les difficultés politiques classiques d’un gouvernement, c’est-à-dire la gestion de l’opposition, les débats à l’Assemblée nationale.
Malheureusement la violence politique deviendra une dimension incontournable à prendre en compte pour le gouvernement, quel que soit le prochain président.