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La mise en avant du passé colonial,lors de la visite du chef de l’Etat français en Algérie,a une nouvelle fois servi de vitrine pour simuler des avancements vers une «réconciliation» entre les deux pays, estime le politiste Paul Max Morin

Emmanuel Macron s’est rendu pour la deuxième fois en Algérie, du 25 au 27 août, en tant que président de la République française, afin de « renforcer la coopération franco-algérienne face aux enjeux régionaux » et de « poursuivre le travail d’apaisement des mémoires ».

Ne nous y trompons pas. L’enjeu principal de ce voyage fut de négocier l’approvisionnement en gaz face à la menace de coupures des gazoducs russes. De ces négociations, nous ne saurons rien ou très peu. La question des mémoires, en revanche, a une nouvelle fois servi de vitrine pour simuler des avancements vers une « réconciliation ». Mais en cinq ans, la colonisation sera passée, dans le verbe présidentiel, d’un « crime contre l’humanité » (2017) à « une histoire d’amour qui a sa part de tragique » (2022).

Les déclarations de 2017 positionnaient le candidat à la présidentielle en homme neuf, capable d’assumer le passé colonial, renvoyant de fait ses concurrents à leur propre incapacité. L’Algérie devenait la jambe gauche du président du « en même temps ». Depuis, la droitisation du paysage politique français a amené Emmanuel Macron à durcir sa ligne. Ainsi, en octobre 2021, il recyclait l’idée que la France aurait fait l’Algérie, déclarant : « Est-ce qu’il y avait une nation algérienne avant la colonisation française ? Ça, c’est la question. » En janvier 2022, il reconnaissait le massacre « impardonnable pour la République » des victimes de la rue d’Isly [à Alger, en 1962], soutiens de l’Organisation de l’armée secrète.

Violence et asservissement

Qu’elle ait été prononcée spontanément ou non, la réduction de la colonisation à une « histoire d’amour » parachève la droitisation d’Emmanuel Macron sur la question mémorielle. Elle s’inscrit dans la continuité d’une idéologie coloniale qui n’a jamais cessé d’utiliser des euphémismes pour masquer les réalités sociales et politiques. Ces déclarations constituent de plus une rupture majeure avec celles des anciens présidents français en visite en Algérie. En 2007, Nicolas Sarkozy déclarait que « le système colonial était injuste par nature » et qu’il « ne pouvait être vécu autrement que comme une entreprise d’asservissement et d’exploitation ».Le 19 décembre 2012, François Hollande reconnaissait devant les parlementaires algériens « les souffrances que la colonisation a infligées au peuple algérien ».

L’annonce de la création d’une nouvelle commission d’historiens, cette fois franco-algériens, est également problématique. Elle laisse entendre que le travail de recherche et de précision sur les faits n’aurait pas été effectué. Fort heureusement, les historiens et les historiennes des deux côtés de la Méditerranée n’ont pas attendu la parole présidentielle pour travailler. De Charles-Robert Ageron à Raphaëlle Branche, en passant bien sûr par Benjamin Stora ou Mohammed Harbi, trois générations d’historiens se sont succédé. En 2014, Abderrahmane Bouchène, Jean-Pierre Peyroulou, Ouanassa Siari Tengour et Sylvie Thénault publiaient Histoire de l’Algérie à la période coloniale, 1830-1962 (La Découverte), un ouvrage collectif regroupant autant de spécialistes français qu’algériens. Ce travail se poursuit dans les nouvelles générations.

Seule une lutte ambitieuse contre les haines racistes serait à même de rétablir un sentiment de justice dans le présent

Ces chercheurs qualifié le passé colonial: conquête, violences, accaparement des terres, enfumades, pratique de la terre brulée, système colonial, indigénat, ratonnades, racisme, antisémitisme, attentats, torture, camps, viols, bombardements, assassinats, embuscades, disparitions, exils,immigration, etc.Ces mots nous sont de plus en plus familiers. Mais le président refuse de les utiliser alors qu’il répète vouloir « regarder le passé avec courage ». La colonisation n’a rien d’une histoire d’a vmour. Elle est une histoire de prédation, de violence et d’asservissement.

Emmanuel Macron dit pourtant vouloir « laisser les historiens travailler »,   Mais cela ne peut se résumer aux travaux d’une commission dépendante des opportunités qu’offrirait le politique. «Laisser les historiens travailler », c’est avant tout leur donner des moyens. Or, aujourd’hui, en France, toutes les archives ne sont pas encore ouvertes. A cause du manque de financement alloué  par l’État  et des dynamiques propres à l’université, il n’y a pas de chaire universitaire d’histoire coloniale, d’études postcoloniales ou d’histoire de l’immigration. La grande majorité des chercheurs qui ont produit des connaissances majeures sur cette période n’ont pas de poste, travaillant de fait gratuitement.

Demandes concrètes

II faut, certes, saluer l’annonce de programmes d’échanges pour les start-up et le monde du cinéma. Mais cela parait bien maigre pour compenser la réduction de moitié du nombre des visas décidée par la France en 2022. Si les privilégiés des deus pays vont pouvoir se rencontrer, ceux qui font le cœur d’une société – les jeunes, les étudiants, les apprentis, les militants, les ouvriers – restent exclus du champ de vision. Il y a pourtant une nécessité, non pas de se réconcilier car les nouvelles générations ne sont jamais battues, mais de se connaitre et de travailler ensemble.

Les jeunesses de deux pays formulent des demandes concrètes. En Algérie, le Hirak [un « mouvement » populaire pacifique] porte courageusement un désir de démocratie, d’égalité et de circulation entre les sociétés. En France, les demandes de la jeunesse tiennent en trois mots : connaissances, circulation et lutte contre le racisme. Pour le premier, il s’agit d’une demande d’histoire plus que de mémoire, Quant à la circulation entre les sociétés, les organisations de jeunesse militent depuis des années pour la création d’un office franco-algérien de la jeunesse. Enfin, les jeunes Français manifestent contre le racisme dans la police, bien plus que pour la reconnaissance des massacres d’Algériens, qui ont eu lieu à Paris le 17 octobre 1961. Le racisme est l’antisémitisme sont en partie les produits de cette histoire coloniale. Si le symbolique mémorielle a son importance, seule une lutte ambitieuse contre les haines racistes serait à même de rétablir un sentiment de justice dans le présent. La société française a besoin d’outils pour organiser sa confrontation au système colonial et à ce qu’il charrie encore, pour construire un avenir commun avec la société algérienne.


Paul Max Morin est politiste, chercheur associé au Centre de recherches politiques de Sciences Po, enseignant à l’université de Côte d’Azur, auteur de « Les jeunes et la guerre d’Algérie. Une nouvelle génération face à son histoire » (PUF,272p.,22€)

Le Monde

Jeudi 1er septembre, en milieu de journée, nous avons décidé de retirer du site du Monde la tribune du politiste Paul Max Morin intitulée : « Réduire la colonisation française en Algérie à une histoire d’amour parachève la droitisation d’Emmanuel Macron sur la question mémorielle. » Ce texte, validé par la rédaction, avait également été publié dans le journal (dans son édition datée du 2 septembre).

Aussitôt après sa mise en ligne, plusieurs interlocuteurs, parmi lesquels une responsable du service de presse de l’Elysée, nous ont fait savoir que la tribune contenait une erreur qui induisait une mauvaise interprétation des propos tenus à Alger par le chef de l’Etat lors de la conférence de presse impromptue qu’il avait tenue, le 26 août, à la sortie du cimetière chrétien Saint-Eugène d’Alger.

Après vérification, la question du journaliste était la suivante : « Les propos qui vous ont été prêtés en septembre dernier, en ce début de voyage, est-ce que ces propos sont oubliés ? » [En recevant, le 30 septembre 2021, dix-huit jeunes issus de familles ayant vécu intimement la guerre d’Algérie, le chef de l’Etat avait notamment déclaré : « Est-ce qu’il y avait une nation algérienne avant la colonisation française ? Ça, c’est la question. » Il avait aussi critiqué un « système politico-militaire qui s’est construit sur [une] rente mémorielle », comme l’avait alors rapporté Le Monde.]

Réponse de M. Macron : « Non mais, vous savez, c’est une histoire d’amour qui a sa part de tragique. Il faut pouvoir se fâcher pour se réconcilier. J’essaie, depuis que je suis président de la République et même avant, de regarder notre passé en face, je le fais sans complaisance. »

Dans son texte, M. Morin écrivait ceci : « En cinq ans, la colonisation sera passée dans le verbe présidentiel d’un “crime contre l’humanité” (2017) à “une histoire d’amour qui a sa part de tragique” ». Plus loin, il ajoutait : « Qu’elle ait été prononcée spontanément ou non, la réduction de la colonisation à une “histoire d’amour” parachève la droitisation d’Emmanuel Macron sur la question mémorielle. »

Les pages Débats du Monde ont vocation à accueillir des analyses et des points de vue, y compris très polémiques. Nous ne pouvons nous permettre d’y accueillir des textes comportant des erreurs factuelles. Or, l’argumentaire de la tribune reposait en bonne part sur une citation qui se rapportait auxrelations franco-algériennes et non pas, comme M. Morin l’indiquait à plusieurs reprises, strictement à la colonisation. Nous aurions dû nous en apercevoir avant publication et demander à l’auteur de bien vouloir rectifier son propos.

Dans un premier temps, avec l’accord de l’auteur, nous avons tenté de modifier le contenu de la tribune de manière à la rendre factuellement exacte. Parce qu’une bonne partie de la démonstration reposait sur cette phrase choc, nous n’y sommes pas parvenus. Raison pour laquelle nous avons pris la décision de retirer le texte du site.

Le Monde