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La première ministre britannique, Liz Truss, attendait l’arrivée du cercueil de la reine Élisabeth II à l’aéroport Royal Air Force Northolt, mardi.
Photo: Ben Stansall Agence France-Presse La première ministre britannique, Liz Truss, attendait l’arrivée du cercueil de la reine Élisabeth II à l’aéroport Royal Air Force Northolt, mardi.

Jean-Louis Bordeleau

    L’une arrive, l’autre part. Le Parti conservateur britannique a sacré Elizabeth « Liz » Truss comme première ministre britannique deux jours avant le décès de l’autre Élisabeth. Des changements à la tête du pays qui inaugurent une ère d’incertitude au Royaume-Uni.

    « L’Angleterre est en train de retourner à l’époque de la reine Victoria, avec sa misère et ses mendiants », dépeint Richard Allen. Il vient chercher, le visage émacié, un repas à la soupe populaire de la bourgade de Thetford, chef-lieu de la circonscription de Liz Truss. Le natif de l’endroit dit avoir maigri de « 3 pierres », quelque 20 kilos, depuis son congédiement en décembre dernier.

    La dernière fois que Richard Allen a voté, c’était pour Margaret Thatcher. « Je n’ai jamais refait cette erreur. Je n’ai plus voté depuis. » Et Truss ? Il hausse les épaules. « Ce n’est pas comme si elle avait le contrôle. »

    On est bien loin de Londres ici, comme dans bien d’autres campagnes anglaises. Le coût de la vie explose et les politiques de Westminster n’y changent pas grand-chose. Tout coûte environ 10 % de plus que l’an dernier au Royaume-Uni, selon les données de septembre du Bureau des statistiques nationales.

    « Je paie environ 700 livres par mois pour l’électricité. Il y a quelques mois, je payais la même chose pour trois mois, calcule la responsable de la cuisine communautaire, la bouillonnante Sharon Thompson. Les magasins qui offrent de l’aide ne donnent plus autant qu’avant. Et ceux qui demandent de l’aide sont toujours plus nombreux. […] De plus en plus d’étrangers vivent chez nous et dorment dans des tentes. »

    C’est dans ce contexte difficile que Liz Truss a pris les rênes du Royaume-Uni, le 6 septembre dernier. Elle a décroché ce poste après la démission de Boris Johnson, coincé par les scandales, et au terme d’une course à l’investiture lors de laquelle seuls les membres du Parti conservateur ont eu droit de regard.

    Un porte-parole de premier plan du parti confie que le choix ne fait pas du tout l’unanimité. Il a accepté de s’exprimer sous le couvert de l’anonymat, car il n’est pas autorisé à discuter avec les médias. « Sa campagne à la direction a mis du temps à prendre un élan pour lui permettre d’être considérée comme une candidate sérieuse. Bien franchement, les deux derniers dans la course — Mme Truss et M. [Rishi] Sunak — n’étaient pas universellement le premier choix de nombreux membres. Ils ont tous deux occupé des postes de direction dans le cabinet de Boris Johnson, donc un certain scepticisme était évident. »

    Craintes hivernales

    Pour refroidir les mécontentements et réchauffer les chaumières anglaises, la première manoeuvre de Liz Truss a été de plafonner les factures d’électricité à 2500 £ par an pour les deux prochains hivers. « Ce qui est controversé, c’est qu’elle va subventionner les compagnies d’énergie [à hauteur de 40 milliards de livres]. L’option proposée par le Parti travailliste [l’opposition officielle], c’est d’introduire une série d’impôts exceptionnels pour payer pour cela », note en entrevue au Devoir le chef du Département d’économie politique au King College de Londres, Andrew Blick.

    Malgré cette aide d’urgence, l’Anglais moyen aura froid cet hiver.

    « Pour beaucoup de gens, ça ne changera pas grand-chose. Ils paieront beaucoup plus cher la nourriture. Le loyer augmente aussi, mais pas les salaires. Ils devront faire des choix », observe Andy Bull, croisé à la soupe populaire de Mme Thompson. Pour preuve, un autre homme rentre dans le local communautaire et demande un repas chaud. « C’est mieux chaud, car je n’ai plus d’électricité pour cuisiner », dit-il.

    Sharon Thompson préfère ne pas répondre quand on lui demande comment elle passera l’hiver s’il s’avère rigoureux. La tête basse, elle retourne à ses fourneaux remplir des assiettes pour les démunis qui attendent en file.

    La vraie Liz Truss

    Le style Truss tranche avec celui, flamboyant, de son prédécesseur. En public, la politicienne de 47 ans s’est attiré bien des railleries jusqu’à présent. Un extrait de discours revient souvent la hanter. « Nous faisons pousser du blé avec plus de productivité que les Prairies canadiennes. Nous produisons plus de sortes de fromages que les Français. Et nous vendons du thé en Chine », avait-elle lancé il y a quelques années devant un parterre d’adhérents conservateurs éberlués par ces comparaisons boiteuses.

    Ce sont plutôt les tractations en coulisses qui l’ont placée sur le podium de la politique anglaise, observe un collaborateur du Parti conservateur sous le couvert de l’anonymat. « Dans une vie antérieure, elle était libérale-démocrate, notre troisième parti national. Elle a parlé d’être républicaine et a soutenu des politiques qui n’étaient pas celles du Parti conservateur, ni à l’époque ni maintenant. Je ne sais pas trop quand ni pourquoi elle a changé d’allégeance, mais cela a laissé beaucoup de gens perplexes quant à savoir qui est la vraie Mme Truss. Elle semble soutenir ce qu’elle pense être politiquement astucieux pour attirer les votes. »

    Le passage de Liz Truss au rôle de ministre d’État aux Affaires étrangères lui confère tout de même l’allure d’une femme capable de tenir la barre de son pays en mers internationales houleuses. Ardente défenseure de l’Ukraine, elle a aussi barré l’accès au parlement anglais à l’ambassadeur chinois en raison du génocide des Ouïghours dans le Xinjiang.

    Thatcher 2.0 ?

    Plusieurs peuvent être tentés de la comparer à Margaret Thatcher, la première première ministre du Royaume-Uni. Les deux ont entamé leur mandat en période d’intense inflation. Les deux s’affichaient comme eurosceptiques. Les deux ont été portées au pouvoir par l’aile droite de leur parti. Lorsqu’un journaliste de la BBC a demandé à Liz Truss si elle pouvait nommer un économiste qui appuie ses politiques, elle a répondu « Patrick Minford », la même réponse qu’avait servie Thatcher il y a plus de 40 ans.

    Les comparaisons entre les deux femmes s’arrêtent là, selon le professeur Blick. « Thatcher était rigide, entêtée dans ses convictions. Truss est plus flexible, en ce sens qu’elle peut infirmer ses propres décisions. »

    Cette dernière aura donc fort à faire pour asseoir sa gouvernance lors du premier vrai test, l’élection générale, prévue au plus tard en 2024. M. Blick soutient d’ailleurs que le Parti conservateur pourrait la renverser avant l’heure si elle ne parvient pas à inverser la tendance des sondages qui, pour l’instant, la placent perdante.

    « Je ne suis tout simplement pas convaincu qu’elle ait la personnalité nécessaire pour conquérir l’électorat en nombre suffisant », concède de son côté un collaborateur conservateur.

    La semaine de deuil que traverse le Royaume-Uni a suspendu tout débat parlementaire. La reprise s’annonce intense pour ceux qui, contrairement au roi, gouvernent, mais ne règnent pas.

    Le Devoir