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cyber-espions américains, Google, intérêts politiques et diplomatiques, Microsoft, renseignement américain

Marco Valle
Alliés oui, succubes ou/et fous non. C’est en résumé le message que Paris a envoyé à Washington par la bouche du général Aymeric Bonnemaison, patron de Comcyber, la structure française de cyberdéfense. Lors de l’audition à huis clos devant la commission de la défense du parlement transalpin en décembre dernier et rendue publique cette semaine, le vaillant officier a exprimé tous ses doutes sur le travail très intensif du renseignement américain en Europe. Selon lui, les Américains ont une attitude « relativement agressive » dans plusieurs pays et leurs opérations pour contenir, du moins selon la version du Pentagone, les prétendues intrusions russes « sont discutables ».
Un langage cossu et prudent qui ne cache pas une préoccupation sérieuse. En fait, le général a attiré l’attention des parlementaires sur l’invasion « bien ancrée » des cyber-espions américains dans les États d’Europe de l’Est. Sous prétexte de « combler un vide », les encombrants alliés d’outre-mer se sont emparés des données sensibles des pays hôtes, mettant en place une manœuvre technologique « qui va loin ». Il s’agit d’une « protection très marquée, absolument synergique avec leurs intérêts politiques et diplomatiques », a conclu M. Bonnemaison.
Pour Paris, c’est un signal d’alarme. Depuis quelque temps, les chefs des forces armées considèrent que le délicat secteur cybernétique est vital pour la sécurité nationale (ce n’est pas un hasard s’il a été fixé comme l’une des priorités de la nouvelle planification militaire gauloise) et les différents locataires de l’Élysée pressent leurs partenaires continentaux, peut-être avec des tons différents mais toujours avec détermination, de renforcer les capacités européennes de cyberdéfense avec la création de groupes d’intervention multinationaux, mais Bruxelles a toujours préféré passer sous silence l’épineuse question et ce n’est qu’en novembre dernier qu’elle a commencé à en discuter.
Entre-temps, les États-Unis ont agi rapidement et sans scrupules. Comme publié fin 2022 par le Pentagone, le Cyber Command a mené plus de 30 opérations dans 18 pays européens depuis 2018. Avant le déclenchement de la guerre russo-ukrainienne, de nombreuses opérations avancées de Hunt ont été approuvées et conclues en Estonie, au Monténégro, en Macédoine du Nord, en Lituanie et en Croatie, dans le cadre d’une stratégie de « défense avancée et d’engagement soutenu » visant à protéger les réseaux américains en « opérant aussi près que possible des activités de l’adversaire ».
L’HFO la plus importante et la plus massive a évidemment été réalisée en Ukraine, où, pendant des années, une équipe de spécialistes de la marine américaine et de la CIA a travaillé intensivement pour blinder les réseaux de Kiev contre d’éventuelles cyberattaques de Moscou. Selon les Français, les spécialistes ont utilisé (et continuent d’utiliser) l’aide technologique massive de Google et de Microsoft dans leur travail.
Certes, depuis le début du conflit, les deux titans du web ont dépensé des sommes colossales pour soutenir le régime de Zelensky, et il y a quelques semaines, le vice-président de Microsoft, Brand Smith, promettait un » cadeau de Noël » de 100 millions de dollars (92 millions d’euros…), le justifiant comme un généreux » complément à l’aide déjà fournie par notre entreprise, qui a déjà pris en charge les données ukrainiennes sensibles en les stockant dans des lieux sûrs hors du pays « .
Ainsi se dessine, à côté de l’historique « parapluie nucléaire » américain, un « parapluie cybernétique » sans précédent qui sera géré, sous la direction du Pentagone, par une poignée de sociétés privées pour protéger – tout en contrôlant les secrets les plus sensibles – les alliés les plus faibles ou les moins alertes. Une perspective que les Français, au moins, n’aiment pas du tout. D’où leurs inquiétudes quant à leur souveraineté (et celle des autres) et les soupçons croissants concernant les mouvements du Cyber Command américain sur le Vieux Continent. En bref, la confirmation que l’on peut être un allié sans renoncer à la défense de ses intérêts nationaux.
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