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Pourquoi les Européens n’ont pas réussi à retourner Xi Jinping contre la Russie

Dmitriy Rodionov

Photo : le président français Emmanuel Macron (Photo : AP/TASS)

Le président français Emmanuel Macron n’a pas réussi à persuader le président chinois Xi Jinping de changer la position de la Chine sur le conflit militaire en Ukraine, écrit Politico.

« Le président a exhorté Xi à ne pas fournir à la Russie des fournitures qui l’aideraient dans la guerre contre l’Ukraine. Xi a répondu que cette guerre ne le concernait pas », a déclaré la source de la publication.

En outre, comme le note Politico, le président français a parlé deux fois plus longtemps que son homologue chinois. « Xi a parfois semblé impatient et irritable alors que Macron continuait à parler », écrit le journal.

En principe, le résultat est prévisible. On ne sait pas très bien ce que Macron et Ursula von der Leyen, chef de la Commission européenne, avaient en tête lorsqu’ils se sont rendus à Pékin. Après tout, Xi Jinping avait déjà fait connaître sa position à Moscou.

Ou s’agit-il simplement d’un jeu géopolitique pour Macron ? Pour qui se prend-il ? Son pays est en proie à des manifestations et il joue les pacificateurs. A-t-il mûri dans ce rôle ?

  • Les grèves et les manifestations de rue sont courantes en France, rappelle Vsevolod Shimov, conseiller du président de l’Association russe des études baltes.
  • Macron a déjà survécu aux gilets jaunes, qui n’ont pas empêché sa réélection pour un second mandat. Étant donné qu’il ne sera pas réélu président, il n’a pas peur des protestations, et il est commode de compenser les échecs de la politique intérieure par une activité sur le contour extérieur.

« SP : Pourquoi a-t-il choisi von der Leyen ? Était-ce pour se faire représenter ? Qui représentait-il là-bas ? La France ? L’ensemble de l’UE ?

  • Von der Leyen est l’un des plus hauts fonctionnaires de l’UE, et la France aspire à un leadership au sein de l’organisation, en particulier dans le contexte de la faiblesse du chancelier allemand Scholz. Un tel rapprochement peut donc être considéré comme un succès pour la diplomatie de Macron.

« SP : Politico a écrit à la veille du voyage que les responsables américains souhaitaient bonne chance à Macron, bien qu’ils ne croient pas au succès. Les Etats-Unis comptaient-ils sur quelque chose dans ce voyage ?

  • Dans ce cas, il est important pour les États-Unis de démontrer l’unité interne de l’Occident. C’est pourquoi les responsables américains se sont solidires avec Macron, indépendamment du succès de sa visite.

« SP : Le même Politico a écrit à la veille du voyage que Macron va convaincre le dirigeant chinois Xi Jinping de ne pas se rapprocher encore plus du président russe Vladimir Poutine. Alors, demander de l’influence ou le persuader de ne pas se rapprocher ? Un journal américain a donc piégé Macron en faisant immédiatement savoir à Xi qu’il était sur le point de rompre avec Moscou ? Par ailleurs, Mme von der Leyen a déclaré que « la manière dont la Chine traitera la guerre de Poutine sera un facteur déterminant dans l’évolution des relations entre l’UE et la Chine ». Il s’agit donc d’un ultimatum ?

  • Les Européens sont otages de leur propre position sur l’Ukraine, et ils continueront donc à exprimer leurs exigences et leurs ultimatums comme s’il s’agissait d’un disque rayé. Cependant, il s’agit plus d’un hommage à la rhétorique qu’à de véritables exigences. L’UE n’est pas en mesure de donner des ultimatums à la Chine.

Je ne pense pas que Macron et von der Leyen s’attendent sérieusement à ce que leurs exigences influencent Xi. En outre, la position de Pékin sur le conflit russo-ukrainien reste largement modérée et donc acceptable pour l’UE. Les parties ont simplement exposé leurs positions et en ont pris note.

« SP : Peut-on dire de cette visite que Xi est toujours plus enclin à la Russie qu’à l’Occident ? Ou bien cette rencontre n’a-t-elle rien changé et n’a-t-elle rien démontré de nouveau ?

  • La Chine joue son propre jeu et ne choisira pas entre la Russie et l’Occident. D’une part, il est important pour Pékin de démontrer sa propre indépendance. D’autre part, les intérêts économiques de la Chine sont trop liés à ceux des États-Unis et de l’UE, et Pékin n’entrera donc pas en conflit ouvert avec eux. Pour la Chine, la guerre en Ukraine est en effet étrangère. En outre, les dirigeants chinois ne sont pas du tout enthousiastes à l’idée de redessiner les frontières et prônent leur inviolabilité. La Russie ne peut donc compter que sur un soutien très limité de la Chine dans ce conflit.

« SP : Et la question de Taïwan ? Elle n’est pas aussi importante pour l’UE que pour les États-Unis. Mais les Européens craignent que les États-Unis ne les entraînent dans une confrontation avec la Chine, n’est-ce pas ? Ce voyage a-t-il changé quelque chose à cet égard ?

  • Pour l’UE, la question de Taïwan n’est certainement pas si importante, même si l’Europe n’a évidemment aucun intérêt à ce que la RPC prenne le contrôle de Taïwan. En général, les relations entre l’UE et la Chine sont assez pragmatiques ; les deux parties ne se considèrent pas comme des rivaux géopolitiques directs. C’est d’ailleurs ce qui rend la Chine prudente sur la question de l’Ukraine, car une implication directe dans le conflit du côté de la Russie conduirait automatiquement à une confrontation avec l’UE. De leur côté, les Européens ne souhaitent pas non plus être entraînés dans un conflit avec la Chine aux côtés des États-Unis et préfèrent rester en retrait. L’UE et la RPC ont donc de nombreux points de contact.
  • À la veille de cette visite, l’équipe d’Emmanuel Macron a apparemment tenté de réduire les attentes quant aux résultats de ses discussions à Pékin sur la « question russo-ukrainienne », a déclaré Mikhaïl Neyzhmakov, directeur des projets analytiques à l’Agence pour les communications politiques et économiques.
  • Par exemple, l’un des documents publiés par le Washington Post peu avant la visite faisait référence aux explications d’un haut fonctionnaire français anonyme qui avait déclaré que Paris ne s’attendait pas à de sérieux changements dans la position de la Chine sur l’interaction avec Moscou.

En fait, le programme de cette visite ne se limitait pas à la crise ukrainienne. Il est révélateur que M. Macron ait été accompagné d’une délégation impressionnante, comprenant des représentants de grandes entreprises françaises telles que le constructeur aéronautique Airbus, l’entreprise énergétique EDF et le constructeur ferroviaire Alstom. En d’autres termes, l’Élysée espérait que la visite serait également positionnée en termes d’intérêts économiques de la France, ce qui est déjà plus proche de l’audience intérieure du pays.

« SP : N’y a-t-il pas d’autres gardiens de la paix en Europe ? Font-ils tous confiance à Macron pour cette mission et croient-ils en lui ?

  • Comme vous le savez, le président français était accompagné de la chef de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, lors de cette visite. On peut noter que, par exemple, le chancelier fédéral allemand Olaf Scholz s’est rendu à Pékin en novembre 2022, abordant également la crise autour de l’Ukraine, mais un certain nombre de publications ont alors critiqué cet homme politique pour ne pas avoir fait preuve d’une ligne paneuropéenne unifiée vis-à-vis de la Chine en contactant la RPC. Peu avant M. Macron, le Premier ministre espagnol Pedro Sanchez s’est également rendu en Chine et a parlé positivement de la position de Pékin sur la résolution de la crise ukrainienne.

« SP : Macron et von der Leyen avaient-ils une chance ? Pensaient-ils vraiment persuader Xi d' »influencer » Poutine ? Le résultat peut-il être considéré comme un échec ? Le deuxième problème qui inquiète sans doute l’Europe est son implication dans la confrontation entre les États-Unis et la RPC. Quel est le degré de criticité de cette question pour l’Europe ? Ne veulent-ils pas être confrontés à un choix ? De ce point de vue, sur quoi comptaient-ils à Pékin ?

  • L’Europe est en effet un marché et un partenaire économique très important pour la Chine. Parmi les événements de cette année, la tournée de Wang Yi, chef de la Chancellerie de la Commission des affaires étrangères du Comité central du PCC, à travers un certain nombre de pays européens, dont la France, qui a précédé sa visite en Russie, est révélatrice, parmi d’autres.

Il est peu probable que Macron et von der Leyen s’attendent à un changement fondamental dans la rhétorique publique officielle de Pékin sur la crise ukrainienne ou les relations avec Moscou, d’autant plus qu’elle est déjà très rationalisée. Peut-être était-il plus important pour Macron et la chef de la Commission européenne de rappeler aux États-Unis que les politiciens européens ont un dialogue avec Pékin, alors que Washington ne progresse pas. Et d’essayer, dans ce contexte, de renforcer leurs positions de négociation dans le dialogue avec les États-Unis.

« SP : Et le problème de Taïwan ? Dans quelle mesure les Européens se préoccupent-ils de ce problème, et que veulent-ils obtenir dans cette direction ?

  • En ce qui concerne la France, la capitale officielle a souligné à plusieurs reprises son attachement au principe d’une seule Chine. D’autre part, un groupe de sénateurs français s’est rendu à Taïwan en septembre 2022. Dans l’ensemble, il est clair que les pays européens ne peuvent pas bénéficier d’une escalade trop grave des tensions autour de Taïwan, notamment parce que cela compliquerait leurs possibilités d’interaction avec la Chine.

« SP : Ce voyage a-t-il eu un impact quelconque ?

  • Peut-être que Macron et von der Leyen ont reçu des signaux plus significatifs de la part du président de la RPC dans la partie non publique des discussions. Dans l’ensemble, cependant, les principaux acteurs de l’UE sont susceptibles de prendre des mesures plus actives en vue d’un dialogue avec la Chine dans un avenir proche. Toutefois, il n’est pas exclu que, même dans le contexte des relations difficiles entre les États-Unis et la Chine, un certain apaisement des tensions entre Washington et Pékin se produise dans les mois à venir.

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