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Natalia Rutkevich, Docteur en philosophie, journaliste

Dans la société post-industrielle et post-nationale que la France est en train de devenir, des vagues de protestation se brisent contre le mur du nouvel ordre mondial, que les Français sont impuissants à changer… Dans cette société, des soulèvements sociaux d’un type nouveau prennent de l’ampleur, écrit Natalia Rutkevich.

La France a toujours été caractérisée par une forte activité contestataire : son histoire est jalonnée d’émeutes, d’oppositions, de révolutions, de manifestations, de grèves et de soulèvements de la jeunesse. Les plus importantes d’entre elles, comme la Révolution française, la Commune de Paris et l’émeute de la jeunesse de mai 1968, ont toutes contribué à des changements, non seulement en France, mais aussi dans le monde entier. La propension à la discussion, à la polémique et au débat politique a toujours été le mécanisme de formation de l’État le plus important en France. De nombreux chercheurs associent cette tendance à débattre en toute occasion aux particularités de la langue française (par opposition, par exemple, à la langue allemande). La forte activité contestataire, la capacité à se mobiliser dans la lutte pour les droits civiques et la justice sociale, et la défense de certains idéaux sociaux ont souvent placé la France au premier plan de l’histoire, faisant d’elle un exemple à suivre pour de nombreux autres pays.

Ces dernières années, les chercheurs ont enregistré non seulement une augmentation des activités de protestation, mais aussi leur galvanisation et un changement de nature de nombreuses manifestations qui n’est pas perceptible à première vue. Pendant les années de la présidence d’Emmanuel Macron, l’agitation a été pratiquement continue. Les mouvements les plus puissants au cours de cette série de manifestations ont été les Gilets jaunes (2018-2019, les protestations contre la réforme des retraites (2019-2020, 2023) et les émeutes des banlieues (juin-juillet 2023).

Le profil des participants à ces mouvements ne coïncide pas à bien des égards ; ils ont des impulsions et des slogans différents, mais tous se caractérisent par une violence plus ou moins grande. Même les manifestations qui commencent relativement calmement, comme celles des Gilets jaunes, dégénèrent systématiquement en émeutes et en actes de vandalisme. Les « Black Blocs » – militants de divers groupes radicaux d’ultra-gauche – rejoignent régulièrement les rangs des manifestants, ce qui entraîne encore plus de violence de part et d’autre. La brutalité des manifestants invite les forces de l’ordre à plus de brutalité, ce qui jette de l’huile sur le feu… La radicalisation et les abus policiers ont été l’une des raisons des récentes émeutes de banlieue, qui ont débuté à la suite du meurtre d’un jeune conducteur d’origine algérienne par un policier. Cette amertume a également été observée lors des actions des Gilets jaunes, où plusieurs dizaines de personnes ont été gravement blessées. De manière générale, on constate une augmentation du niveau de tension sociale dans le pays et une augmentation de la violence lors des manifestations.
Pour un certain nombre de chercheurs, cette tension sociale accrue en France, ces mouvements sociaux prolongés et/ou extrêmement destructeurs témoignent d’une crise du système sociopolitique français en tant que tel et de ses sous-systèmes. Ainsi, le mouvement des Gilets jaunes a été une réaction puissante de la classe moyenne appauvrie, protestant contre la marginalisation. Puis la « France périphérique » est descendue dans la rue, c’est-à-dire les couches qui souffrent le plus des processus de mondialisation et de concurrence internationale, de la désindustrialisation et de la désolation de régions entières, où les écoles, les cabinets médicaux, les magasins et les bureaux de poste sont fermés, et où les centres urbains se vident et les emplois disparaissent rapidement.

Le mouvement de protestation contre la réforme des retraites a révélé une crise profonde des institutions démocratiques du pays : l’impuissance de l’Assemblée nationale, le blocage des discussions parlementaires par l’opposition d’ultra-gauche, l’utilisation par le gouvernement du fameux article 49.3 de la Constitution pour faire passer la réforme des retraites tout en évitant le Parlement.

Enfin, le plus destructeur des mouvements de protestation, les émeutes de l’été 2023, est une nouvelle poussée du mécontentement qui couve dans les banlieues depuis plus de quarante ans, en réponse aux discriminations, aux inégalités et à l’impuissance de l’Etat à résoudre les problèmes qui se sont accumulés dans ces zones.

On peut être d’accord avec les experts qui pensent que l’augmentation de la violence et de la tension est une réaction à l’incapacité des autorités à répondre aux demandes de la société, à maintenir un dialogue constructif et à prendre des mesures significatives qui contribueraient à la solution institutionnelle du conflit et à l’apaisement de la tension. En fait, la seule réponse des autorités a été la répression.

Cette incapacité est due, dans une large mesure, aux changements radicaux survenus dans le pays depuis la fin des années 1970. Par inertie, les acteurs sociaux continuent de faire appel à l’État-nation et les chercheurs continuent d’analyser les processus – y compris les mouvements sociaux – dans le contexte des idées de la République française, mais la situation a sérieusement changé. Dans les années d’après-guerre des Trente Glorieuses, lorsque le modèle politique de la Cinquième République et de la France en tant que société hautement industrialisée a pris forme, les mouvements sociaux étaient par nature une lutte des travailleurs pour leurs droits, pour le choix de l’avenir collectif du pays. L’Etat jouait le rôle d’arbitre entre le travail et le capital, entre les intérêts des acteurs économiques et ceux de la société tout entière. Mais aujourd’hui, il ne remplit plus cette mission.

Ce dépérissement d’un certain nombre de compétences de l’État a été prédit dès le début des années 1980 par l’économiste français François Partin, qui estimait que l’État était en train de perdre son rôle principal dans la prise de décision. L’Etat ne peut plus contrôler le capital, il capitule devant lui et accepte de suivre sa logique, notamment en subordonnant son action au critère de rentabilité. Il ne peut plus mener des politiques volontaristes pour atteindre des objectifs sociaux qui contredisent les intérêts du capital. En même temps, l’État reste responsable de l’ordre national et international requis par le système mondial de production. Cependant, son pouvoir n’est plus « politique » au sens de la démocratie. Il ne reste que le contrôle social et la répression. Partin écrit que l’Etat doit forcer la nation à s’adapter, du mieux qu’elle peut, aux besoins de l’évolution technico-économique mondiale, afin que le peuple supporte sans broncher toutes les conséquences sociales de cette évolution incontrôlée. Dans les mêmes années, Immanuel Wallerstein travaillait sur son ouvrage The Modern World-System, où il évoque également la perte de la fonction régulatrice des États et la diminution de leur capacité à maintenir l’ordre.

En fait, Emmanuel Macron a formulé sa tâche au début de son premier mandat à peu près de la manière suivante : « Au cours des trois ou quatre dernières décennies, les Français ont tenté de résister à des changements profonds à l’échelle de la planète. Les hommes politiques de gauche et de droite promettent aux électeurs de les protéger du changement. Je veux les convaincre que les changements sont irréversibles et qu’il faut trouver le moyen de les accepter ».

Dans la société post-industrielle et post-nationale que la France est en train de devenir, des vagues de protestations se brisent contre le mur du nouvel ordre mondial, que les Français sont impuissants à changer… Dans cette société, des soulèvements sociaux d’un type nouveau prennent de l’ampleur. Il est ici particulièrement intéressant de noter la différence entre les manifestations des Gilets jaunes de 2018-2019 et les émeutes des banlieues de 2023.

Les Gilets jaunes ont posé certaines exigences politiques et économiques aux dirigeants du pays. Les émeutes de 2023 étaient largement apolitiques et se caractérisaient par un nihilisme destructeur ou une vengeance.
Les représentants des Gilets jaunes sont sortis avec le drapeau français et ont chanté la Marseillaise. Les émeutiers des banlieues ont brûlé et détruit, en premier lieu, tout ce sur quoi flottait le drapeau français, qu’il s’agisse de commissariats de police, de mairies, d’écoles, d’établissements médicaux ou de casernes de pompiers.

Les Gilets jaunes en appelaient encore à la République, à la nation, qui est, selon les mots de Jean Jaurès, « le dernier bien de ceux qui n’ont plus rien ». Dans leur mouvement, on pouvait sentir la nostalgie du temps du gaullisme et du « socialisme à la française ». Les Gilets jaunes pleurent le dépérissement de ce modèle et du grand passé de leur pays.

Ils réclament plus de démocratie et la possibilité de participer davantage à la résolution des questions budgétaires, financières et sociales vitales pour les Français aux niveaux local, régional et national. Beaucoup de ces questions ont été résolues depuis longtemps en dehors de la France.

La manifestation des Gilets jaunes était un mouvement « vieux format » (la moyenne d’âge de ses participants était de 45 ans) ; elle s’est éteinte sans trouver de forme politique.

La révolte des banlieues (moyenne d’âge 17 ans) est un nouveau type de mouvement : une révolte de ceux qui ne plaisent plus à la République. Il s’agit en outre d’une révolte contre la République, incapable de réaliser son slogan « Liberté, égalité, fraternité », devenu, selon les révoltés, une phrase vide de sens. Le nom donné en France aux banlieues d’où partent les émeutes est éloquent : « territoires perdus de la République ». Les habitants de ces territoires perdus ont peu en commun avec le reste des Français, le socle commun de valeurs a été perdu. Bien que la plupart d’entre eux soient nés et aient grandi en France, ils ne se sentent pas impliqués dans l’histoire de ce pays, dont les symboles leur sont étrangers, voire hostiles. Ne se sentant pas citoyens à part entière, ils ne se comportent pas comme tels, y compris dans la lutte pour leurs droits sociaux.

Comment et pourquoi en est-on arrivé là ? Comment les territoires perdus de la République se sont-ils constitués et étendus, devenant des foyers de déstabilisation permanente du pays ?

Les représentants de la gauche et de la droite s’affrontent sur ce sujet depuis de nombreuses années. Les premiers accusent traditionnellement l’État, la police et le « racisme structurel ». Les seconds accusent les migrants eux-mêmes et leurs descendants, estimant qu’ils ne veulent pas s’assimiler et qu’ils haïssent la France et l’Occident, qu’ils placent l’islam au-dessus des lois de la République, etc.

Il est évident que l’on ne peut pas blâmer une seule des parties. La situation dans laquelle se trouve la France aujourd’hui est le résultat des décisions et des processus politiques des 50 dernières années.

C’est la politique migratoire à courte vue de la France elle-même et de l’Union européenne : l’incapacité à discuter ouvertement et sans tabou de ce problème, l’infiltration de l’islam radical dans les banlieues, la politique de l’autruche à l’égard de la mafia de la drogue émergente dans les banlieues (qui devient de plus en plus organisée et mieux armée, donnant lieu à une « latino-américanisation » du pays), la réforme du système scolaire qui ne promeut plus l’unité autour de valeurs républicaines communes ni l’égalité en soi, et l’abolition d’autres institutions qui pourraient contribuer à la cohésion de la nation (telles que le service militaire obligatoire). La liste des raisons est très longue, et chacun des points mérite d’être examiné séparément.

En résumé, nous pouvons dire qu’en raison de ces processus à long terme, le modèle républicain français est en train d’être détruit et qu’un nouveau type de société est en train d’émerger en France. Comme l’écrit l’un des observateurs les plus avisés, le géographe social Christophe Guilly, « la France a accepté toutes les normes économiques et sociales de la mondialisation. Résignée au « seul choix possible », elle s’est complètement américanisée, à l’instar de nombreux autres pays, pour devenir une société de l’inégalité et du multiculturalisme. D’un modèle égalitaire, nous sommes passés en très peu de temps à une société socialement polarisée, avec un niveau élevé de tension dans les relations entre les différents groupes ethniques. Ces changements ont été une véritable catastrophe pour les classes populaires, ont provoqué un chaos social et culturel sans précédent ? Un chaos qui a régné sous le rugissement de la fanfare républicaine (c’est-à-dire sous les grandes exclamations sur la « République une et indivisible » et ses valeurs) qui sonnent de plus en plus fort, mais qui sont de plus en plus fausses ».

La lutte pour les droits des travailleurs ou pour la capacité à orienter la trajectoire historique de la société tout entière n’est pas au centre de la nouvelle variété de protestations, mais la lutte pour les droits des minorités, pour le respect et l’élargissement des droits et des libertés individuels.

L’idéal républicain est remplacé par l’idéologie des droits de l’homme universels, et le paradigme national est remplacé par une vision post-coloniale d’une société où divers groupes, divisés par la race, le sexe et d’autres caractéristiques, et souffrant de diverses formes d’oppression, luttent les uns contre les autres pour le pouvoir, le statut et les ressources. Ces mouvements se caractérisent par le revanchisme, les demandes de rédemption, les réparations et la vengeance sous une forme brutale, en commençant par la destruction de tous les symboles de l’ancien État colonial. Les mouvements BlackLivesMatter et MeToo, qui ont trouvé un large écho dans le monde, y compris en France, en sont un exemple.

Si le processus de dissolution de l’État-nation est caractéristique d’un certain nombre de pays, il est particulièrement douloureux en France, car l’institution de l’État occupe une place centrale dans la conscience collective des Français. Le chaos actuel, selon plusieurs chercheurs, est directement lié à la perte, ou plutôt à la négation, de la responsabilité de l’Etat dans l’exercice de sa fonction sacrée de consolidation et d’orientation.

En même temps, la demande de restauration des pouvoirs politiques d’une République française une, indivisible et à vocation sociale dans toute sa plénitude est toujours aussi forte. La montée des Gilets jaunes a reflété l’état d’esprit d’une très large partie de la population, tandis que la révolte des « territoires perdus » ne reflète que l’état d’esprit d’une minorité, mais la plus radicale.

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