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La France est devenue une force légère au niveau international
La privatisation de l’État a marginalisé le rôle de ses institutions dans la prise de décision

Interview

La proposition de Macron de former une coalition internationale contre le Hamas représente l’image de celle créée contre Daech, un contraste sans précédent par rapport à un président français avec la logique profonde qui régit la politique d’Israël envers les Palestiniens, et avec les objectifs de cette politique. Quelle est votre interprétation d’une telle situation?

Cette proposition a surpris tout le monde à Paris, y compris la communauté diplomatique française, et la croyance dominante est qu’il est le produit de l’improvisation d’une section de l’équipe entourant le président, traitant des questions de sécurité, à l’insu de la cellule diplomatique de l’Elysée, chargée de le conseiller sur les affaires internationales. Nous sommes confrontés à une transformation fondamentale qui approche la cause palestinienne du point de vue de la « guerre contre le terrorisme », car le président Macron emprunte les concepts utilisés par l’administration Bush, Jr. après les opérations du 11 septembre 2001. Nous avons vu de nombreuses comparaisons dans les médias français entre ce qui s’est passé le 7 ce mois-ci en couverture de Gaza et ces opérations, avec la conclusion auto-imposée après de telles comparaisons que nous sommes de nouveau entrés dans une bataille contre le terrorisme.

Ce qui est surprenant, c’est que les Américains ont eux-mêmes critiqué ce qu’ils ont fait après le 11 septembre et ont reconnu que la guerre contre le terrorisme et les guerres qui l’ont menée en Afghanistan et en Irak étaient totalement catastrophiques pour eux. Je crois que ce changement d’attitude française est pertinent pour la compréhension des décideurs du pays, et en Occident en général, du monde, et leur perception de celui-ci comme le théâtre d’une guerre entre les démocraties d’une part, et le reste de ses États d’autre part. Dans l’une de ses interventions, Joe Biden a mis l’aide à l’Ukraine, à Taïwan et à Israël dans la même boîte, suggérant que la bataille est une dans les trois arènes, et elle est entre le bien et le mal, ou entre les démocraties, les régimes et les forces totalitaires, de la Chine à la résistance palestinienne. C’est une évolution extrêmement dangereuse, mais je ne sais pas jusqu’où la France va continuer à suivre ses diktats, qui vont nécessairement approfondir les divisions du monde et alimenter ses conflits.

Mais, outre la proposition de Macron, les positions de la diplomatie française depuis le 7 octobre qui ont assuré la couverture de la guerre d’Israël contre les Palestiniens sous des prétextes du type du droit d’autodéfense d’Israël, en refusant d’exiger un cessez-le-feu, par exemple, le « Sommet du Caire » Le conflit entre la France et les Etats arabes et islamiques s’est approfondi dans toutes ses orientations. Est-ce ce que Macron et son équipe veulent? Qui recommande une telle politique?

Cette politique est en totale contradiction avec les intérêts de la France, dont l’influence n’a cessé de diminuer dans des domaines tels que le Maghreb arabe ou l’Afrique subsaharienne, car elle entraînera un nouveau déclin dans la région arabe. Je m’intéresse au conflit israélo-palestinien depuis un demi-siècle et je pense que le point tournant dans la façon dont les secteurs et les équilibres des élites politiques l’abordent est le processus du 11 septembre. Dans les années 1970 et 1980, la question palestinienne était celle de l’émancipation nationale d’un peuple résistant à l’occupation aux yeux d’une partie importante de l’opinion publique, mais elle est maintenant incluse dans le cadre de la « menace islamique ».

Des experts et des chercheurs comme Gilles Kepelpl ont joué un rôle central dans la promotion de la thèse de conspiration islamique étrangère et interne de la France, qui cherche finalement à changer la nature de son système politique, à détruire la laïcité et d’autres accusations. Dans le contexte de ce changement, l’approche de la cause palestinienne différait, et nous avons entendu des voix en France, après les opérations de 2015 à Paris, exigeant l’adoption du modèle de sécurité d’Israël. Un autre contributeur à cette transformation est l’idée que la France est confrontée à une immigration incontrôlable, provenant principalement de pays musulmans. Nous voyons des appels d’offres houleux parmi la majorité des partis politiques français, à l’exception d’une section de gauche, sur ces sujets. Il y a une ligne graphique claire reliant l’islamophobie à l’hostilité envers les Palestiniens et le monde arabe, et l’interaction entre ces données produit un climat idéologique et culturel qui régit largement la vision des élites dirigeantes françaises du monde. Depuis 1967, nous n’avons pas vu de campagne médiatique frénétique en faveur d’Israël, comme celle d’aujourd’hui, et il n’est pas exagéré de dire qu’il est plus facile de critiquer la politique israélienne même en Israël ou aux États-Unis qu’en France.

Au cours de la dernière décennie, nous avons assisté à un élargissement du rôle de conseillers venant d’institutions extérieures et capables d’influencer des décisions très sensibles, comme le rôle de Bernard Henry Levy avec Nicolas Sarkozy lorsqu’il a contribué à « le persuader » d’intervenir militairement en Libye, et ce dernier l’a fait sans consulter son ministre des Affaires étrangères de l’époque, Alan Jupé. Qui parle de Macron aujourd’hui et fait des recommandations ?

Je pense qu’un facteur très important, l’un des plus importants du néolibéralisme, est la privatisation de l’État et le déclin du rôle de ses institutions dans le processus décisionnel. La marginalisation du rôle du ministère français des Affaires étrangères en est un exemple. Les diplomates français ont organisé une grève à grande échelle pour protester contre cette réalité, mais n’ont pas réussi à la changer. Pour les élites dirigeantes, il n’y a plus besoin d’un appareil d’État massif avec un personnel familier avec les différentes régions du monde. À leur avis, la politique, comme le commerce et les affaires dans l’économie néolibérale, est assujettie à des liens personnels avec des homologues qui peuvent conclure des accords ou faire des compromis avec eux. Comme je l’ai déjà dit, la proposition de Macron a surpris le ministère des Affaires étrangères, et certains de ses employés la critiquent vivement lors de sessions privées. Un autre point à prendre en compte est que Macron n’a pas d’expérience politique. Il est passé directement du monde des affaires à la présidence de la République et gère les affaires politiques avec la logique du monde des affaires et des entreprises privées, c’est-à-dire en surmontant les liens personnels.

Le Moyen-Orient est sur un cratère plus qu’à tout autre stade. Les situations actuelles peuvent se diriger vers une guerre totale. Macron et d’autres responsables français sont-ils conscients de cette réalité et veulent-ils réaliser un tel scénario ?

J’ai l’impression que le président français ne réalise rien. Bien sûr, il connaît les rapports des ambassades de France dans les États de la région selon lesquels l’attitude de la France auprès de l’opinion publique et des forces politiques est devenue trop négative. Mais Macron estime qu’en déclarant hier que la vie des Palestiniens est égale à celle des Israéliens, ayant soutenu la guerre d’Israël contre les Palestiniens, la position sera modifiée positivement dans l’intérêt de la France parmi les peuples de la région. Lui et son équipe sont vraiment dédaigneux de l’opinion publique dans cette région, la soi-disant « rue arabe ». Ils ne comprennent pas que même dans les pays dépourvus d’une vie politique démocratique comme l’Arabie saoudite et l’Egypte, Les gouvernements sont obligés de tenir compte des positions de leurs peuples sur la question palestinienne. De plus, le poids de la France au niveau international est devenu très limité, et personne ne le prend plus au sérieux, même au Liban où elle a tenté de médiatiser entre les factions de sa crise politique. Nous avons en France une classe politique aveugle aux transformations du monde.

L’Occident collectif s’engagera-t-il dans une guerre majeure au Moyen-Orient malgré son différend par procuration avec la Russie en Ukraine et sa confrontation stratégique avec la Chine ?

Je me souviens qu’un des conseillers de Barack Obama, en réponse à une question sur la gravité de la déclaration de ce dernier de se tourner vers la Chine, a dit que le rassemblement était réel, mais que 90% du temps de l’administration était consacré au Moyen-Orient. Les relations spéciales américano-israéliennes et l’importance géopolitique et géo-économique de la région sont des facteurs qui empêchent la « marginalisation » du Moyen-Orient à l’ordre du jour américain. Il y a aussi des considérations sur la politique intérieure américaine et l’influence d’Israël sur elle et ses partisans. Le Ministère se trouve en position d’intervenir, bien que cela contredise son programme. Ils nous ont informés pendant des mois sur la contre-attaque ukrainienne, mais il s’est avéré que cette dernière était un fiasco. Les Occidentaux d’aujourd’hui se demandent quoi faire en Ukraine. La logique suppose qu’ils se conscrent entièrement à la Russie et au Chine, mais un certain nombre de considérations internes et externes l’empêchent. À mon avis, il y a longtemps, il y a eu un vaste précipice entre les régimes américains et la capacité de les appliquer sur le terrain.

Al AKHBAR