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Le journal d’une Gazaouie de 70 ans offre une rare incursion dans le quotidien des citoyens qui se trouvent toujours dans la ville de Gaza.
Said Khatib Agence France-Presse Le journal d’une Gazaouie de 70 ans offre une rare incursion dans le quotidien des citoyens qui se trouvent toujours dans la ville de Gaza.

Magdaline Boutros

« Je n’aime plus la nuit », écrit, à Gaza, Zainab Al Ghonaimy. Depuis les premiers jours de la riposte israélienne aux attentats du Hamas, la dame de 70 ans documente par écrit son quotidien, où s’enchaînent les nuits de terreur durant lesquelles les bruits des bombes s’entremêlent aux cris des enfants et les journées où le soleil ne parvient pas à percer l’épaisseur de la fumée émanant des bombardements. « Ce qui nous donne l’impression que ces nuits difficiles ne se terminent jamais. »

Dans cette ville constamment bombardée, où des gens s’écrivent le nom sur le corps pour ne pas mourir dans l’anonymat, des citoyens combattent, chaque instant, « la faim, la soif et l’anxiété » — en se touchant parfois pour se convaincre qu’ils sont toujours en vie —, note Zainab dans son journal, qu’elle a envoyé au Devoir et qui a été diffusé sur des plateformes Web, offrant ainsi une rare incursion dans le quotidien des Gazaouis.

« Avant, j’attendais tendrement l’arrivée [de la nuit] : en elle, il y avait la paix de l’âme et le bavardage avec ceux qu’on aime, consigne-t-elle le 17 octobre. Mais maintenant, l’obscurité de la nuit est absolue et profonde, sans aucune trace de lumière, si ce n’est celle des bombes éclairantes que les avions israéliens larguent pour déterminer la cible sur laquelle sera déversée la lave des bombes et des missiles à surpression. »

Chaque lever de soleil est synonyme de « la joie passagère d’être encore en vie », après des nuits marquées « par le grondement terrifiant des bombes et le tremblement de notre édifice de logements », mentionne-t-elle, en ajoutant qu’elle s’empresse alors d’écrire « des mots de réconfort » à celles et ceux qui s’inquiètent pour elle.

C’est d’ailleurs pour donner des nouvelles à ses proches que l’avocate, qui dirige le Centre de recherche, de consultation et de protection juridiques liées aux femmes, situé à Gaza, a commencé à écrire ce journal, explique sa fille Farah Barqawi, qui habite New York. « Au début, elle envoyait à ses proches de courts messages textes pour dire qu’elle allait bien et qu’elle était encore en vie, mais les gens lui posaient beaucoup de questions. Puisque les nouvelles dans les médias ne rendaient pas compte de ce qui se passait sur le terrain et qu’elle est habituellement une personne très active, maintenant confinée chez elle, elle s’est dit qu’elle devait faire quelque chose. »

Les billets de Zainab se sont donc allongés et son lectorat, lui, a grandi. Durant plusieurs semaines, jusqu’à ce que la connexion Internet soit coupée à Gaza, il y a environ deux semaines, Farah transmettait sur son compte Instagram, suivi par quelques milliers d’internautes, les « dépêches » écrites par sa mère. Celles-ci étaient également lues sur une radio italienne, indique Farah. 

Radio ouverte

En plus de plonger dans le quotidien de Zainab, ce journal offre une fenêtre sur ses pensées, où on sent l’angoisse augmenter au fil des jours. Sa radio demeure ouverte en tout temps, explique Zainab. Une manière qu’elle a de se rassurer, en sachant quels secteurs sont visés par les bombardements en cours. Le 25 octobre, après une nuit d’anxiété, elle écrit : « Toute la nuit et ce matin, je n’ai cessé de me demander lequel des missiles s’approchait le plus, et, s’il s’approchait, le bâtiment s’effondrerait-il sur le côté, ce qui signifierait que nous pourrions survivre ? Ou bien le bâtiment s’effondrerait-il sur le sol, et qui sait, alors, où nous nous trouverions ? »

Toute la nuit et ce matin, je n’ai cessé de me demander lequel des missiles s’approchait le plus, et, s’il s’approchait, le bâtiment s’effondrerait-il sur le côté, ce qui signifierait que nous pourrions survivre ? Ou bien le bâtiment s’effondrerait-il sur le sol, et qui sait, alors, où nous nous trouverions ?

— Zainab Al Ghonaimy

Le 1er novembre, Zainab, qui se terre à Gaza avec une amie et la famille de celle-ci, mentionne qu’il ne leur reste de l’eau que pour deux jours avant qu’elles doivent se résigner à faire bouillir de l’eau salée. « Mon amie et moi commençons également à réduire nos portions aux repas, pour privilégier les enfants. » Le 5 novembre, elle raconte avoir réussi à mettre la main sur 7 kilogrammes de farine, payés trois fois le prix habituel. « Nous espérons que cela va nous suffire jusqu’à la fin de cette crise. »

Le 31 octobre, la militante pour les droits des femmes raconte ne pas savoir comment annoncer à l’une de ses amies que 12 membres de sa famille ont été tués. « Pendant quatre heures, je luttais contre mes sentiments de peur et d’inquiétude face à sa réaction. Comment vais-je lui annoncer cette douloureuse nouvelle, quels seront mes premiers mots ? » Plus loin, elle ajoute : « Je ne peux pas décrire sa douleur et son chagrin qui remplissaient l’air et la façon dont ses larmes coulaient en silence pendant qu’elle écoutait avec incrédulité les nouvelles que je lui annonçais. Je l’ai prise dans mes bras et j’ai senti son coeur trembler. »

Rage

Alors que les cimetières « ne parviennent plus à accueillir plus de morts » et qu’« on n’est plus capable de garder le compte des noms des familles entièrement décimées », la rage de Zainab enfle tout autant. « Nous sommes arrivés au point où on remercie Dieu lorsque le nombre de martyrs dans une région est de 10 au lieu de 20 ou 40 », s’indigne-t-elle.

Du même souffle, elle dénonce la communauté internationale, qui assiste en tant que « spectatrice » à ces massacres : « Faites savoir au monde entier que nous, les assiégés de cette grande prison qu’est la bande de Gaza, ne faisons plus confiance au droit humanitaire international ni à aucune autre loi frauduleuse de ce monde, et que nous ne faisons plus confiance aux dirigeants criminels euro-américains. » 

Depuis que la connexion Internet a été coupée dans la ville de Gaza, Zainab n’a pu envoyer de nouveaux textes. Elle et le groupe avec lequel elle se trouve ont tenté à deux reprises de quitter la ville, mais sans succès. Sa fille Farah réussit à lui parler au téléphone presque chaque matin pendant environ une minute. « C’est ce qui me permet de tenir le coup. »

Farah espère que sa mère pourra bientôt recommencer à documenter sa vie sous les bombes à Gaza. « On diffuse partout les images de la mort, mais pas d’images de la vie, de ce qui se passe à l’intérieur des maisons. Les dépêches de ma mère parlent à chaque humain. »

Le Devoir