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Fabien Deglise
Après plus de deux mois de conflit dans la bande de Gaza, le fossé entre les parties ne peut être plus profond. Lundi, le ministre israélien de la Défense, Yoav Gallant, a prévenu que la phase actuelle du conflit, avec ses violents combats au sol appuyés par l’armée de l’air, pourrait durer des semaines encore — et se poursuivre sous d’autres formes pendant des mois.
La veille, depuis le Qatar, les diplomates réunis à la conférence annuelle du Forum de Doha n’ont guère apporté plus d’espoir en affirmant que la réouverture des négociations de cessez-le-feu entre le Hamas et Israël n’était pas envisageable avant « plusieurs semaines ». Une perspective sombre dans la guerre imposée par Tel-Aviv sur l’enclave palestinienne après le traumatisme de l’attaque terroriste du Hamas perpétrée en territoire israélien le 7 octobre dernier.
Ancré dans la violence de son présent, le conflit ne laisse guère voir de porte de sortie dans un horizon proche. Mais cela ne devrait pas empêcher pour autant les autorités de se pencher dès maintenant sur « l’après », estime l’ex-haut diplomate israélien Élie Barnavi. Voix critique du gouvernement extrémiste et autoritaire de Benjamin Nétanyahou, il est l’une des figures fortes du mouvement appelant à l’apaisement des relations entre Arabes et Juifs au Proche-Orient.
« Est-il trop tôt pour parler de l’après-conflit ? De mon point de vue, il est déjà trop tard », dit M. Barnavi, rencontré par Le Devoir il y a quelques jours à Bruxelles, où il était de passage pour discuter de la suite des choses dans ce point chaud du globe avec des élus et de hauts fonctionnaires européens. « Certains pensent qu’il faut d’abord gagner la guerre avant de penser à cet “après”. Mais c’est absurde. C’est en pleine guerre qu’il faut avoir une idée de comment on s’en sort. Visiblement, Benjamin Nétanyahou ne le sait pas. Mais la seule issue raisonnable à cette guerre, une fois que l’on aura démantelé le Hamas en tant que structure de pouvoir et libéré les otages, c’est la création d’un État palestinien. »
Et il ajoute : « C’est une solution qui, dans la situation inédite dans laquelle nous nous trouvons depuis le 7 octobre en Israël, va certainement devoir être imposée une bonne fois pour toutes à Israël par la communauté internationale. C’est une méthode que nous n’avons jamais essayée à ce jour. Mais la crise actuelle, par son acuité, par sa brutalité, vient de mettre en place les conditions pour une telle avancée. »
Nétanyahou et le Hamas
Cette solution à deux États est combattue depuis plus de 20 ans par Benjamin Nétanyahou. Pour éviter que les Palestiniens accèdent finalement à leur autodétermination, il a préféré soutenir le Hamas afin de s’assurer que le groupe terroriste divise la Palestine entre les deux territoires occupés : l’enclave de Gaza, dirigée par ces extrémistes, et la Cisjordanie, sous le contrôle d’une Autorité palestinienne affaiblie par les accords d’Oslo, ironiquement signés pour poser les premiers jalons d’une résolution du conflit israélo-palestinien.
La stratégie s’est dramatiquement retournée contre lui. Et le premier ministre israélien se retrouve désormais sur un siège éjectable, après avoir failli à assurer la sécurité du peuple israélien sur son propre territoire. Aujourd’hui, entre 70 % et 80 % des Israéliens souhaitent son départ, qui tient de moins en moins du « si » et de plus en plus du « quand ».
« L’ampleur du massacre d’octobre a provoqué un énorme traumatisme, dit M. Barnavi. Mais il a aussi ramené la question palestinienne sur la scène internationale. On croyait la question réglée. Mais nous voilà plutôt devant une nouvelle internationalisation du problème israélo-palestinien, qui désormais réclame que l’on entre dans un nouveau paradigme. »
L’unique solution, selon Élie Barnavi
« S’il y avait une autre solution que la création d’un État palestinien, on le saurait », ajoute l’ex-diplomate, qui enseigne également l’histoire à l’Université de Tel-Aviv. Et qui déjà, en 2014, lors de la précédente guerre de Gaza, avait appelé, dans une lettre signée avec 660 autres personnalités publiques israéliennes, les parlementaires européens à reconnaître immédiatement l’État palestinien.
Neuf ans plus tard, il va plus loin. « Désormais, il faut comprendre qu’il n’existe pas de solution à la Palestine qui ne soit pas imposée par la communauté internationale à Israël. Cette communauté doit donc assumer ses responsabilités et créer au plus vite les paramètres nécessaires à la mise en application de cette solution, sans quoi nous allons recommencer comme avant, avec les mêmes résultats, en tombant dans les mêmes impasses. »
Début décembre, la vice-présidente américaine, Kamala Harris, a profité de son passage à Dubaï pour y tenir des rencontres avec plusieurs leaders régionaux en marge d’un sommet sur le climat qu’elle a finalement très peu fréquenté. Le tout dans l’espoir de faire avancer ce projet de création d’un État palestinien, plus que jamais soutenu par Washington. « Les États-Unis savent ce qu’il faut faire, et ils ont compris qu’il faut travailler avec les États sunnites de la région : l’Arabie saoudite, mais également la Jordanie et l’Égypte, dont les deux régimes fragiles ont besoin d’une solution politique rapide et solide dans ce conflit pour protéger leur pouvoir. C’est une coalition comme celle-là qu’il faut, portée par une action déterminée des Américains et de l’Europe, pour imposer la création d’un État palestinien à Nétanyahou. »
Une solution à laquelle le Canada aussi devrait prendre part, estime M. Barnavi. « Le Canada n’est certainement pas une puissance coercitive dans la région. Mais sur le plan international, il a un pouvoir diplomatique discret qu’il pourrait mettre à contribution s’il s’en donnait la peine. C’est un pays très respecté, doté d’une voix morale que l’on écoute. Quand il dit quelque chose, il n’est pas accusé de défendre des intérêts particuliers et il devrait s’impliquer davantage » pour mettre en oeuvre dans la région, entre autres, une expertise dont Israël et la Palestine pourraient bénéficier, poursuit-il.
« La création d’un État palestinien peut être envisagée comme une première phase historique, qui pourrait par la suite déboucher sur une fédération, un État fédéral, comme il y a au Canada, dit M. Barnavi avant de conclure. Dans la tragédie en cours, nous vivons finalement un moment privilégié pour concrétiser finalement cette solution, car tout le monde en parle… et doit continuer d’en parler. »