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Le Premier ministre belge a visité ce week-end la Jordanie, le Qatar et l’Égypte. La Libre était du voyage.
Maria Udrescu
Bouteilles d’eau, sucre, dattes, lait en poudre pour bébés, conserves… Disposés sur une palette, les produits destinés à être chargés à bord d’un avion militaire belge, puis largués au-dessus de la bande de Gaza, reflètent l’ampleur des pénuries que subit la population palestinienne, menacée de famine après 5 mois de guerre. Alors qu’Israël continue son offensive dans l’enclave et y bloque l’accès par les routes terrestres, plusieurs pays, dont la Belgique, ont dépêché avions et équipages militaires en Jordanie, dont la base de Zarqa sert de pont aérien pour transporter l’aide humanitaire au-dessus du territoire palestinien. “C’est une solution temporaire, mais c’est la meilleure chose qu’on puisse faire pour l’instant”, déclare le Premier ministre belge Alexander De Croo, venu rendre visite à la quarantaine de militaires belges présents sur place.
Sur la piste de décollage, la chorégraphie d’avions, organisée chaque jour, à la minute près, par les autorités jordaniennes, est lancée. Un premier C130, égyptien, prend son envol. Il est suivi quelques minutes plus tard par celui des États-Unis, puis de l’Allemagne. Preuve que les deux plus grands alliés d’Israël sont aussi forcés d’agir face au spectre d’une catastrophe humanitaire à Gaza. Sur le tarmac, Alexander De Croo visite l’avion belge A400M, modèle français qui peut transporter jusqu’à 24 palettes d’une tonne chacune.
Depuis début mars, neuf largages, de 160 tonnes d’aide au total, ont été effectués avec succès. Un soulagement, même une fierté, alors que d’autres opérations aériennes ont causé des morts et des blessés, parmi une population affamée qui se précipite aux points d’atterrissage de colis. Un parachute qui ne s’ouvre pas peut s’avérer fatal. La Belgique a “une grande expertise” dans ce type d’opérations, souligne le pilote Sam, qui a lui-même observé que “les gens se rassemblent au préalable” pour attendre que la nourriture tombe des airs. Faute de parvenir par les routes…
”Une grande fierté” belge
Les militaires belges s’apprêtent à quitter la Jordanie dans quelques jours, après avoir délivré 26 % de toute l’aide humanitaire internationale livrée jusqu’ici par les airs. “Pour un pays comme la Belgique, c’est significatif. C’est une grande fierté”, souligne M. De Croo. Plus tard dans la journée, lors d’un arrêt au Qatar, le Premier ministre annoncera que notre pays compte également participer au corridor maritime que Chypre met en place pour acheminer des vivres vers Gaza – un premier bateau parti de Larnaca a livré 100 tonnes d’aide, sans accoster, vendredi. M. De Croo doit s’entretenir avec le président chypriote Nikos Christodoulides, dimanche, au Caire. Et ce lundi, la Belgique participera à une réunion opérationnelle à ce sujet, avec d’autres pays volontaires.
Cet engagement belge a du sens, au vu de la position adoptée depuis le début du conflit à Gaza, déclenché par l’attentat terroriste du Hamas qui a visé Israël le 7 octobre. Tout en reconnaissant le droit de l’État hébreu à se défendre, la Belgique a fait du respect des droits humains une priorité et a rapidement plaidé, avec l’Espagne et l’Irlande, pour un cessez-le-feu. “Nous étions isolés il y a cinq mois, mais désormais de plus en plus de pays occidentaux rejoignent notre position”, a indiqué M. De Croo, qui espère que le sommet européen du 21-22 mars accouchera d’un message plus ferme des Vingt-sept.
Car si ces initiatives aériennes ou maritimes ont un poids “symbolique”, “elles ne constituent pas une alternative aux livraisons par la terre”, a insisté Sigrid Kaag, coordinatrice de la réponse humanitaire et de la reconstruction à Gaza, à l’issue d’une rencontre avec M. De Croo. La Néerlandaise a résumé l’urgence : “du volume, du volume, du volume” de vivres doit pouvoir entrer dans l’enclave.
La famine, une arme de guerre ?
Or rien n’a jusqu’ici poussé Israël à fluidifier l’entrée de l’aide dans Gaza. Ni les appels de la communauté internationale, ni l’ordonnance de la Cour internationale de justice du 26 janvier, qui l’a exhorté à tout faire pour éviter un génocide. L’État hébreu maintient ses contrôles stricts, “répétitifs”, voire “superflus”, selon les mots M. De Croo, des camions qui veulent traverser les deux points d’accès vers l’enclave (Rafah, via l’Égypte, et, depuis décembre, le poste israélien de Kerem Shalom). Pire : dans les semaines qui ont suivi la date du 26 janvier, le nombre de véhicules autorisés à entrer dans Gaza a diminué d’un tiers, avant de retrouver le rythme, insuffisant, qui prévaut depuis le 7 octobre (environ 150 camions par jour, contre 500 avant l’offensive).
Samedi, le Premier ministre belge a donc durci le ton, allant jusqu’à dénoncer un “manque d’humanité” dans la manière dont Israël gère cette situation. “La famine ne peut pas être une arme de guerre. Israël doit prouver qu’il ne l’utilise pas comme telle, en facilitant l’accès de l’aide humanitaire”, a-t-il déclaré.
”La guerre à Gaza est une guerre des superlatifs”, constate Philippe Lazzarini, directeur de l’UNRWA, aux côtés de M. De Croo, qualifiant le siège israélien de « médiéval ». “Plus d’enfants ont été tués Gaza en quatre mois que dans tout autre conflit du monde en quatre ans.” Dans le nord de l’enclave, un tiers des enfants de moins de deux ans souffre de malnutrition aiguë, selon l’Onu.
“C’est une famine fabriquée. Et nous sommes dans une course contre la montre” pour éviter le pire, a enchéri M. Lazzarini, dont l’agence, créée il y a 75 ans pour venir en aide aux réfugiés palestiniens, est mise à rude épreuve, depuis qu’Israël a accusé plusieurs membres de ses employés d’être impliqués dans l’attentat du Hamas.
Jusqu’à 19 pays ont suspendu leur soutien financer, contrairement à la Belgique, qui a poursuivi et intensifié son soutien à cette organisation. La Commission européenne, la Suède, le Canada, l’Australie ou encore le Danemark ont depuis repris leur financement – mais pas les États-Unis, qui étaient le plus gros bailleur de l’UNRWA. Tout en énumérant les mesures prises pour répondre aux inquiétudes, M. Lazzarini invite Israël à collaborer et lui faire part de ses suspicions directement, plutôt que de multiplier les accusations, toujours plus accablantes, dans la presse… Et de mettre en garde : “ces tentatives d’éliminer l’UNRWA cachent une volonté d’affaiblir les aspirations des Palestiniens à l’autodétermination.”
Changement de ton d’Israël
Mercredi dernier, le porte-parole de l’armée israélienne a indiqué que son pays voulait “inonder” Gaza d’aide humanitaire. Depuis, cette formule est reprise par d’autres pays, dont les États-Unis, et par l’Onu. Comme pour pousser Israël à concrétiser ce premier fléchissement de sa position, sous la pression politique américaine qui est montée d’un cran. “L’assistance humanitaire ne peut pas être une considération secondaire ou une monnaie d’échange”, a déclaré le président Biden, début mars, alors que son électorat démocrate s’émeut toujours davantage du sort des Palestiniens. Impossible cependant de voir clair dans les intentions d’Israël. Après tout, vendredi, le Premier ministre Benjamin Netanyahou a validé le plan d’invasion de Rafah, ville où sont réfugiés près d’1,5 million de personnes. Une offensive aux conséquences potentiellement dramatiques, risque d’embraser toute la région. Dans plusieurs pays arabes, dont la Jordanie, l’opinion publique ne supporte plus d’assister à la tragédie palestinienne.
“Il y a déjà 30 000 morts, dont 12 000 enfants, Gaza est complètement détruite, les otages (israéliens pris par le Hamas) sont toujours là-bas, il y a d’innombrables violations des droits de l’homme, le conflit déborde dans la mer Rouge… Cinq mois après le début du conflit, Israël est-il là où il voulait être ? C’est clair pour personne : où Israël veut-il en venir ? C’est quoi l’objectif ?”, s’interroge M. De Croo. Et de constater néanmoins que personne, pas même les pays arabes, n’évoque à ce stade l’idée d’adopter des sanctions contre l’État hébreu pour le forcer à cesser le carnage.