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La Première ministre italienne a dénoncé le préaccord des « top jobs ». En vain. Les Etats membres sont parvenus à un accord pour reconduire Ursula von der Leyen à la tête de la Commission, et placer Kaja Kallas et Antonio Costa respectivement au poste de cheffe de la diplomatie européenne et de président du Conseil européen.
Maria Udrescu, Olivier le Bussy

Si elle n’a pas réussi à changer l’issue – déjà écrite – du sommet européen de ce jeudi soir, la Première ministre italienne Giorgia Meloni peut au moins célébrer une victoire : celle de s’être placée au centre de l’attention. La concurrence était rude, avec la présence du président ukrainien Volodymyr Zelensky, venu briefer les Vingt-sept sur l’état de la guerre contre la Russie dans son pays et signer un accord de sécurité avec l’Union européenne. Mais en dénonçant, jeudi matin, sans détours, le préaccord concocté sans elle (et confirmé, ce jeudi soir) sur les top jobs européens, la cheffe de l’exécutif italien, et du parti néofasciste Fratelli d’Italia, a braqué toute la journée les projecteurs sur elle. A celle qui voulait ainsi peser dans le jeu européen, l’écrasante majorité des Etats membres ont cependant répondu par des mots doux plus que par de concessions.
Car vers 23h, les Etats membres ont convenu, comme prévu, de reconduire Ursula von der Leyen à la présidence de la Commission, d’installer l’Estonienne Kaja Kallas au poste de cheffe de la diplomatie européenne et le Portugais Antonio Costa à celui de président du Conseil européen. La décision a été prise par un très large consensus, auquel l’Italienne et le Premier ministre hongrois Viktor Orban ont été les seuls à ne pas se rallier. En vain, n’ayant pas de droit de veto… La première a voté contre Antonio Costa et Kajas Kallas, mais s’est abstenue au sujet d’Ursula von der Leyen. Le second a s’est opposé au choix de l’Allemande et de l’Estonienne, mais a dit oui à M. Costa.
« Il est surréaliste que les noms des principaux postes de l’UE soient présentés sans même faire semblant de discuter des signaux émis par les électeurs », avait pourtant fulminé Mme Meloni mercredi. Elle faisait référence au deal, annoncé la veille, par les négociateurs du Parti populaire européen (les Premiers ministres conservateurs grec et polonais, Kyriakos Mitsotakis et Donald Tusk), des socialistes (l’Espagnol Pedro Sanchez et le chancelier allemand Olaf Scholz) et des libéraux (le président français Emmanuel Macron et le ministre-Président sortant des Pays-Bas, Mark Rutte). Les six dirigeants s’étaient accordés sur la nouvelle team européenne UvdL-Kallas-Costa. De sorte que la validation de ce choix au sommet européen de ce jeudi devenait presque une formalité.
Si ces noms circulent depuis des mois, Giorgia Meloni aurait souhaité avoir son mot à dire. Par principe. Et pour voir cette équipe refléter aussi le succès de son parti – ainsi que de sa famille politique des Conservateurs et Réformistes européens (ECR) et en général des forces extrémistes – aux européennes. Le Premier ministre hongrois Vikor Orban avait fait écho à cette demande, jeudi. « Les électeurs européens ont été trompés. Le PPE a formé une coalition de mensonges avec la gauche et les libéraux. Nous ne soutenons pas cet accord honteux ! », a-t-il lancé.
Une voix qui porte…
La voix de Giorgia Meloni porte au niveau européen, plus que celle de M. Orban. Loin d’avoir adopté la stratégie de sabotage du Hongrois, elle a cherché à se placer au cœur de la dynamique européenne. Non sans succès : Mme von der Leyen courtise depuis des mois l’Italienne, pour être certaine d’obtenir le soutien nécessaire à sa nomination par le Parlement européen, prévue mi-juillet. Alors que Fratelli d’Italia a rassemblé 28 % des voix dans la Botte, Giorgia Meloni pouvait aussi se prévaloir d’être sortie renforcée du scrutin européen, à la différence d’Emmanuel Macron ou d’Olaf Scholz. Par ailleurs, l’Italie reste un État membre fondateur et la troisième puissance démographique et économique de l’Union.
Oui, mais. Giorgia Meloni peut difficilement faire oublier son étiquette d’extrême droite et son copinage avec des forces anti-européennes. Par ailleurs, l’ECR a eu beau gagner du poids au Parlement européen, passant de 69 à 83 sièges, il n’est ni volontaire ni invité pour constituer la « majorité von der Leyen » avec le PPE, les socialistes et les libéraux. « Ce dont nous avons besoin dans les cinq prochaines années, c’est d’une stabilité politique. […] Ces trois groupes politiques sont prêts à travailler ensemble dans l’intérêt de tous les Européens », a déclaré le Premier ministre (libéral) belge démissionnaire, Alexander De Croo.
Jeudi soir, les dirigeants européens tentaient toujours de rallier l’Itallienne, mais sans trop lui céder.
De plus, si l’ECR pensait pouvoir devenir la troisième force de l’hémicycle, ses 20 membres polonais du PiS seraient tentés, selon Politico, de claquer la porte pour former un groupe avec le Fidesz des Viktor Orban, l’Action des citoyens mécontents du Tchèque Andrej Babis et le Parti démocratique slovène de Janez Jansa. Surtout, indépendamment du poids de l’ECR, des états d’âme de Mme Meloni ou de M. Orban, les nominations des top jobs se décident – à défaut de consensus – par un vote à la majorité qualifiée…
… Mais pas trop quand même
Les autres chefs d’État et de gouvernement européens n’ont pas pour autant pas snobé l’Italienne, cherchant plutôt à flatter son ego. « Personne ne respecte plus que moi la Première ministre Meloni et l’Italie. […] Il n’y a pas d’Europe sans l’Italie et pas de décision sans Mme Meloni », a assuré M. Tusk à son arrivée. « Les Vingt-sept sont tous aussi importants les uns que les autres », a enchéri M. Scholz. Reste que la décision aura fini par être prise sans l’assentiment de Rome.
Preuve que le noyau du pouvoir de l’Union reste dans les mains des forces pro-européennes. Pour l’instant. Les Pays-Bas sont sur le point de se doter d’un gouvernement d’extrême droite. La France flirte dangereusement avec ce scénario. Une perspective que Viktor Orban qualifiait jeudi, selon The Guardian, de « rayon de soleil »…