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La collaboration militaire croissante entre Israël et Chypre a intensifié les préoccupations de la Turquie en matière de sécurité en Méditerranée orientale. Ankara va-t-elle renforcer sa présence militaire dans le nord de Chypre, à la suite d’observations et d’avertissements similaires de la part du Hezbollah libanais ?

Suat Delgen

L’assaut militaire incessant d’Israël contre les civils de Gaza a non seulement entraîné une grande partie de l’Asie occidentale dans un front de guerre en expansion, mais a également provoqué des changements géopolitiques substantiels en Méditerranée orientale – y compris, désormais, sur l’île endormie de Chypre.

Dans le même temps, l’escalade des affrontements entre Israël et le Hezbollah dans le sud du Liban risque également de transformer le conflit en une conflagration multirégionale plus large.

Le 19 juin, le secrétaire général du Hezbollah, Hassan Nasrallah, a lancé un avertissement sévère : toute tentative israélienne d’utiliser les aérodromes et les ports du sud de Chypre pour cibler le territoire libanais conduirait à ce que ces sites soient considérés comme des cibles militaires légitimes par la résistance libanaise.

Le président chypriote Nikos Christodoulides s’est sagement efforcé d’apaiser les inquiétudes du Liban et a minimisé les allégations de collaboration de Nicosie avec Tel Aviv, se contentant de dire que Chypre « n’est en aucun cas impliquée ». Mais à la fin du mois dernier, le ministre turc des affaires étrangères, Hakan Fidan, a révélé l’existence de rapports des services de renseignement montrant que la Chypre grecque aidait Israël et ses alliés occidentaux en servant de base opérationnelle pour les opérations à Gaza.

La fracture chypriote : Contexte historique

Chypre reste divisée en deux parties distinctes : le nord est gouverné par la République turque de Chypre du Nord (RTCN), qui a déclaré son indépendance le 15 novembre 1983 à la suite de l’intervention militaire turque de 1974, tandis que le sud est gouverné par la République de Chypre, reconnue internationalement, mais désignée par la Turquie sous le nom d’administration chypriote grecque.

En tant qu’ancien protectorat britannique, le Royaume-Uni a conservé le contrôle de deux bases à Chypre – Akrotiri et Dhekelia – territoires britanniques souverains en vertu du traité d’établissement de 1960. Ces bases constituent des atouts stratégiques pour le Royaume-Uni, notamment pour les opérations militaires et les postes d’écoute en Asie occidentale.

Les deux bases britanniques sont fréquemment utilisées par les États-Unis et le Royaume-Uni pour transférer des armes aux bases aériennes israéliennes. La base d’Akrotiri est notamment utilisée par les avions à réaction britanniques pour attaquer le Yémen et ferait partie des efforts britanniques pour soutenir la guerre d’Israël contre Gaza.

Le traité de garantie, signé le 16 août 1960 par Chypre, la Grèce, la Turquie et le Royaume-Uni – établi pour garantir l’indépendance, l’intégrité territoriale et la sécurité de la République – joue un rôle essentiel dans la définition des droits et des responsabilités de la Turquie à l’égard de Chypre.

En cas de violation des dispositions du traité, les puissances garantes étrangères sont tenues de se consulter pour déterminer les mesures nécessaires. Si une action concertée n’est pas possible, chaque garant se réserve le droit de prendre des mesures unilatérales pour rétablir la situation telle que définie par le traité.

Cette disposition du traité a été invoquée par la Turquie lors de son intervention à Chypre en 1974. Selon le ministère turc des affaires étrangères, l’intervention d’Ankara « a bloqué la voie à l’annexion de l’île par la Grèce, a mis fin à la persécution des Chypriotes turcs et a ramené la paix à Chypre ».

En tant que puissance garante, l’intérêt de la Turquie pour la sécurité de l’ensemble de l’île reste primordial malgré la division actuelle de l’administration chypriote.

Une décennie de changements diplomatiques

Depuis 2010, la politique étrangère de la Turquie a connu une transformation significative, largement influencée par l’islam politique marqué par deux décennies de règne du président Recep Tayyip Erdogan. Ce changement a entraîné des tensions accrues entre la Turquie et Israël et a parfois eu un impact sur leurs relations bilatérales, bien que les affaires aient continué comme d’habitude malgré la rhétorique pro-palestinienne d’Erdogan.

L’incident du Mavi Marmara, le 31 mai 2010, a marqué un tournant important. Les forces israéliennes ont intercepté une flottille qui tentait de briser le blocus économique de Gaza, entraînant la mort de neuf militants turcs des droits de l’homme. Ce fiasco a provoqué une grave crise diplomatique, entraînant une réduction de la coopération diplomatique, militaire et économique entre Ankara et Tel-Aviv.

Suite à la détérioration des relations avec la Turquie, Israël a cherché à renforcer ses liens avec la Grèce et le sud de Chypre. Ce réalignement stratégique s’est traduit par des exercices militaires conjoints, marquant le début d’une nouvelle ère de coopération en Méditerranée orientale.

Parmi les exercices les plus marquants, citons les exercices Onisilos-Gideon, qui impliquent des manœuvres aériennes et des opérations navales. Israël et le sud de Chypre ont également signé plusieurs accords de défense, facilitant l’échange de renseignements et la coopération en matière de lutte contre le terrorisme. Par exemple, des troupes chypriotes ont participé à des formations antiterroristes en Israël, et les deux pays voisins ont coordonné leurs réponses aux menaces sécuritaires.

Reconnaissant la valeur stratégique de ce niveau de coopération, les États-Unis ont soutenu le partenariat trilatéral entre Israël, la Grèce et le sud de Chypre, ce qui a conduit à l’établissement du mécanisme « 3+1 », qui a formalisé la coopération entre ces États et les États-Unis.

En 2019, le Congrès américain a adopté la loi sur le partenariat énergétique et de sécurité en Méditerranée orientale, qui vise à renforcer la sécurité énergétique et la coopération en matière de défense au sein du trio. Une évolution notable s’est produite en septembre 2020, lorsque les États-Unis ont partiellement levé leur embargo sur les armes à destination de Chypre, qui était en place depuis novembre 1987.

Le 17 juin, le secrétaire d’État américain Antony Blinken a rencontré le ministre chypriote des affaires étrangères Constantinos Kombos pour annoncer le lancement d’un dialogue stratégique entre les deux pays. La première réunion est prévue pour l’automne 2024 à Chypre.

Implications géopolitiques et réaction de la Turquie

Le gazoduc de la Méditerranée orientale, un projet géopolitique commun majeur, illustre à nouveau la coopération stratégique entre Israël, la Grèce et le sud de Chypre, en plus de l’Égypte. Conçu pour transporter le gaz naturel de la Méditerranée orientale vers l’Europe, le gazoduc vise à réduire la dépendance à l’égard du gaz russe et à renforcer la sécurité énergétique régionale. Le projet a suscité un intérêt et un soutien considérables de la part de Washington, qui l’a aligné sur ses objectifs stratégiques dans la région.

Aujourd’hui, les déclarations de Nasrallah concernant Chypre ont attiré l’attention d’autres grandes puissances impliquées dans la lutte pour le pouvoir en Méditerranée orientale, en particulier la Russie et la Chine. En ciblant Chypre, le membre le plus faible du mécanisme 3+1, les dirigeants du Hezbollah pourraient chercher à affaiblir l’alliance dirigée par les États-Unis avec le soutien diplomatique de Moscou et de Pékin contre Israël.

Du point de vue de la Turquie, le rapprochement militaire entre le sud de Chypre et Israël menace la sécurité chypriote et pourrait avoir un impact sur les garanties de la Turquie. L’utilisation des ports et de l’espace aérien du sud de Chypre par des navires de guerre et des avions-cargos militaires de certains pays membres de l’UE et de la marine américaine à la suite de l’opération « Al-Aqsa Flood » a été une source de grave inconfort pour Ankara.

Le 14 juillet, le ministre turc de la défense nationale, Yasar Guler, a longuement exposé la position de son administration à l’agence de presse officielle du gouvernement, Anadolu Agency :

Depuis octobre, lorsque le conflit entre Israël et le Hamas a commencé, nous savons que des éléments militaires de certains États européens (Allemagne, France, Pays-Bas, etc.) ont été déployés auprès de l’administration chypriote grecque sous couvert d’évacuation de civils et d’aide humanitaire. Nous savons également que des navires de guerre d’autres pays, principalement des États-Unis (Royaume-Uni, Grèce, Italie, etc.), ont utilisé des ports appartenant à l’administration chypriote grecque. Nous continuerons à prendre toutes les mesures nécessaires contre les activités de l’administration chypriote grecque qui perturbent l’équilibre de l’île et constituent une menace pour la sécurité de la RTCN. Nous sommes pleinement déterminés à construire un avenir où nos frères chypriotes vivront dans la confiance, la paix et la prospérité et à protéger les droits et les intérêts de la Turquie et de la RTCN en Méditerranée. La Turquie continuera à soutenir ses frères chypriotes dans l’esprit d’« une nation, deux États et un cœur » dans le cadre des traités de garantie et d’alliance, comme elle l’a fait jusqu’à aujourd’hui. Elle développera et poursuivra ses efforts pour s’assurer que le peuple chypriote turc envisage l’avenir avec confiance et augmente son niveau de prospérité.

Comme le révèle la déclaration de M. Guler, sur la base des droits accordés par le traité de garantie, la Turquie peut déployer des systèmes de défense aérienne et antimissile supplémentaires ainsi que des frégates chargées de la défense aérienne dans le nord de Chypre afin de renforcer les mesures de sécurité dans la partie turque de l’île.

L’évolution de la situation en Méditerranée orientale, centrée sur Chypre, reflète une interaction complexe de tensions historiques, d’alliances stratégiques et d’ambitions géopolitiques. Le renforcement des liens entre Tel-Aviv, Athènes et Nicosie, soutenu par l’implication accrue de Washington, peut modifier de manière significative l’équilibre des forces dans la région.

En réponse, la Turquie, invoquant ses droits en tant que puissance garante en vertu du traité de garantie, signale un renforcement militaire potentiel dans le nord de Chypre afin de préserver ses intérêts et ceux des Chypriotes turcs.

La situation reste fluide, les grandes puissances comme la Russie et la Chine pouvant jouer un rôle plus actif à l’avenir.

Les mois à venir seront cruciaux pour déterminer si les efforts diplomatiques peuvent prévaloir ou si la Méditerranée orientale sera confrontée à une militarisation et à une instabilité accrues. Les planificateurs chypriotes devront également faire preuve de prudence, car ils sont parfaitement conscients que l’île se trouve dans le collimateur du Hezbollah.

The Cradle