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crise du logement, Crous, les étudiants à la rue, Les Jeux Olympiques, nettoyage social, ultragentrification

Brice Jouan est l’un des nombreux Parisiens ayant reçu dans les derniers mois ce message de son propriétaire, par courrier recommandé : « Il vous faudra quitter votre appartement d’ici le début juillet. »
Le motif avancé : la vente du bien. Une pratique qui est en soi légale. Mais qui, selon le jeune professionnel, camoufle l’intention du propriétaire de relouer son logement à prix élevé durant la période des Jeux olympiques, de la fin de juillet à la mi-août.
« Ça a été très stressant à vivre. Je devais rechercher très vite un appartement à Paris, qui est loin d’être l’endroit où c’est le plus évident à trouver. On ne réalise pas à quel point c’est dur d’être dans le doute », note Brice, qui s’inquiète de voir que nombre d’autres personnes sont dans la même situation que lui.
L’ironie du sort, c’est que quelques jours après son déménagement, son propriétaire se ravisait et lui indiquait que le logement ne serait finalement pas vendu, par manque d’acheteur. « Ils m’ont dit qu’on pourrait rester en fin de compte, alors qu’on avait déjà tout fait et que le logement était vide. On n’en revenait pas, c’était assez surréel », dit-il.
Sur des plateformes de location comme Airbnb, la demande ne semble pas égaler l’offre colossale de logements actuellement sur le marché. D’après le quotidien Le Monde, 145 000 logements sont affichés sur le site américain pendant les JO, contre 65 000 en temps normal. Et comme ces logements ne trouvent pas tous preneur, les prix baissent depuis quelques semaines. Reste que l’enjeu des évictions, lui, demeure bien réel.
Plus ça avance, plus les propriétaires vont arrêter de louer à des gens d’ici pour offrir les logements à des touristes à des prix très élevés. C’est très clair pour tout le monde ici.
Des étudiants à la rue
Depuis le 11 avril, des milliers d’étudiants ont aussi été évincés de leur logement un peu partout à Paris. Le Centre régional des œuvres universitaires et scolaires (CROUS) a libéré plus de 3200 logements dans 12 résidences, afin d’y loger la police nationale et des membres de la sécurité olympique.
Honoré Getas est l’un d’entre eux. « On se sent abandonnés par l’État. Ils veulent nous voler nos maisons. Ça n’a pas de sens », dit l’étudiant, qui a cocréé avec plusieurs La Rescrous, un collectif ayant pour mission de mettre la pression sur le gouvernement en matière de logement étudiant. « Peu importe la couleur politique, tout le monde trouve que c’est honteux, ce qui se passe », ajoute le jeune homme.
Ce dernier, qui a été relogé en pleine période d’examens, déplore par ailleurs un traitement à deux vitesses au détriment des étudiants. « Ça fait deux ans que je n’ai pas de chauffage ici. J’ai des camarades qui n’ont pas d’eau chaude et le CROUS n’a jamais rien réparé malgré nos nombreuses relances. Là, avec l’arrivée du personnel olympique, il y aura une nouvelle laverie, on va repeinturer, refaire plusieurs systèmes d’alimentation. Le message que ça envoie n’a aucun sens », note-t-il.
Tout cela survient alors que l’offre actuelle de résidences étudiantes est maigre. D’après le collectif étudiant Le Poing Levé, on ne compte « que 175 000 logements pour près de 3 millions d’inscrits pour l’année universitaire 2023-2024 », un nombre de places qui ne permet donc que de loger 6 % des étudiants, alors qu’un étudiant sur dix s’est déjà retrouvé sans logement pendant son cursus.
« C’est un peu comme si on essayait de pousser les plus pauvres et les plus vulnérables à l’extérieur de Paris pour les JO. Or, notre inquiétude, c’est que ça soit fait dans une volonté pérenne », s’inquiète quant à lui Noah Farjon, de l’organisme Saccage 2024, un groupe s’opposant à la tenue des Jeux olympiques.
Son collectif se dit « très inquiet » devant une perspective d’« ultragentrification » de Paris qui « risque d’expulser plein de gens ayant encore des logements abordables ». « L’idée qu’on empêche par après ces gens de revenir nous effraie, très sincèrement », dit M. Farjon.
Des Jeux « plus durables »
Pour la géographe canadienne Melora Koepke, qui avait aussi étudié les impacts sociaux des JO de Vancouver en 2010, l’idée de « nettoyage social » résume bien les craintes actuelles à Paris.
« On voit déjà ce qui s’en vient, avec les nombreuses nouvelles constructions qui se font là où il y avait avant du logement abordable et les évictions. […] À Vancouver, ils avaient promis de faire 3700 logements sociaux avec les tours du village olympique. Sauf qu’après, ça a juste été vendu à des intérêts étrangers, puis ils ont pris l’argent pour équilibrer le budget olympique », dénonce-t-elle.
L’organisation « plus saine » de Jeux olympiques est pourtant possible, aux yeux de la chercheuse. « Ça se ferait, par exemple, de développer un fonds pour financer des solutions durables pour le logement. Les associations en place ont déjà des propositions et des budgets. Ça aurait alors un effet sur les villes et ça pourrait même aider à en convaincre d’autres d’accueillir les prochains Jeux », note-t-elle.
En attendant, d’autres collectifs comme le revers de la médaille, qui mène depuis des mois des activités de mobilisation, s’inquiètent aussi pour les sans-abri. « Depuis des mois, les autorités retirent de Paris des personnes dans la rue, surtout dans les secteurs où il y a des installations olympiques », affirme l’une de ses porte-parole, Bénédicte Maraval, en entrevue.
Un campement de 80 tentes, situé derrière l’hôtel de ville, a d’ailleurs été démantelé au lendemain du passage de La Presse. Comme chaque fois, les gens qui s’y trouvaient ont été envoyés dans des lieux d’accueil en banlieue, où ils sont ensuite évalués pour déterminer la nature de leurs besoins.
« Parfois, il y a des gens qui se font carrément donner une obligation de quitter le territoire, ce qui est complètement déloyal », martèle Mme Maraval.
Même chez Médecins du monde, qui vient en aide aux populations précarisées dans la rue, le chargé de projets Milou Borsotti s’inquiète de l’accélération de « la politique de nettoyage social ».
« C’est quelque chose qu’on voit depuis longtemps, mais qui s’est intensifié avec les JO. Cette idée qu’on veut nettoyer les endroits touristiques et qui sont les images de la France, en repoussant les populations précaires aux périphéries de Paris, et le plus possible en dehors de la couronne parisienne, c’est très inquiétant même d’un point de vue de santé », dit-il.
Un pic historique
Le fondateur de l’association Droit au logement (DAL), Jean-Baptiste Eyraud, connu pour son engagement pour les droits des « mal-logés » depuis les années 1990, s’inquiète également de « l’effet accélérateur » des Jeux olympiques.
En région parisienne et en banlieue, surtout, il y a un processus agressif qu’on qualifie poliment de gentrification, mais en fait, c’est tout simplement de l’épuration sociale. On attaque les quartiers populaires pour faire plus d’argent, tout simplement.
Jean-Baptiste Eyraud, fondateur de l’association Droit au logement
« On est en train de rejoindre le pic des années 1990 en termes de niveaux de congés locatifs, autrement dit la terminaison de bail, auxquels on peut ajouter un nombre important et en hausse des résidences secondaires autour de Paris, qui sont en fait des locations touristiques déguisées », ajoute M. Eyraud, qui appréhende dans les prochaines semaines des « pressions à la tonne contre les locataires pour les foutre à la rue sans jugement, sans procédure ».
Selon lui, l’Élysée « aurait dû prendre plus de mesures de contrôle ». « Il aurait fallu durcir la législation pour empêcher les manœuvres frauduleuses, en augmentant les sanctions contre les propriétaires et les indemnisations des locataires qui, pour l’instant, n’ont que leurs yeux pour pleurer », illustre-t-il.
En France, la portion des revenus que consacre un locataire à son loyer est en moyenne de 30 %, un chiffre plus élevé à Paris.
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