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conflit israélo-palestinien, Droit International, les Etats occidentaux, négocier son existence, souvraineté nationale
Frédéric Mégret, Université McGill
L’une des affirmations les plus remarquables qui émerge régulièrement du conflit israélo-palestinien est que le droit international n’est pas propice à la paix et qu’insister sur ses droits est une distraction inutile. Au lieu de cela, les parties (par lesquelles on entend généralement les Palestiniens) devraient négocier leur statut d’État.
Comment comprendre l’exigence de négocier plutôt que d’investir dans le droit, dans le contexte de revendications par ailleurs impérieuses faites au nom de l’État de droit international ? Par exemple, il est désormais presque un dogme que les efforts de paix doivent aller de pair avec des initiatives de responsabilisation. Dans tous les contextes de conflits territoriaux, la prescription standard est que ceux-ci doivent être traités sur la base du droit international et par le biais du règlement des différends.
Je laisse de côté ici le point de vue peu plausible selon lequel toutes les revendications juridiques de l’« autre » partie sont faites de mauvaise foi – il s’agit simplement d’une forme de guerre juridique – et ne méritent donc même pas d’être prises en considération ; si c’était le cas, la partie qui fait la revendication aurait certainement elle-même un intérêt considérable à déployer des arguments juridiques pour obtenir gain de cause. Un point de vue plus plausible pourrait être que le droit international ne « coche pas toutes les cases », pour ainsi dire, se contentant de prescrire un strict minimum dans le cadre duquel les conditions d’un règlement politique doivent encore être recherchées.
Certes, il existe une marge entre les grandes lignes du règlement d’un conflit telles qu’elles peuvent résulter du droit international et sa résolution précise sur le terrain. Le droit international a encore besoin de diplomates et de cartographes. Il se peut aussi parfois que le droit soit trop rigide pour certains des compromis complexes qui doivent être faits et que, pour ainsi dire, il ne faut pas laisser un point de droit faire obstacle à un bon règlement. Comme je l’ai fait valoir ailleurs, l’insistance sur le droit international au détriment de tout le reste peut entraîner certaines rigidités.1 Lorsque la Palestine deviendra un État, il faudra parvenir à un règlement territorial.
Mais il est à craindre que l’insistance pour que les parties négocient plutôt que de perdre leur temps dans des querelles juridiques n’entraîne quelque chose de plus inquiétant. Négocier en dehors du droit, c’est mettre tout sur la table, dans un acte de pure création politique, comme si le droit ne pouvait naître que d’une rencontre pré-juridique à distance entre les parties. D’une part, cela fait appel à la vertu imaginaire de la tabula rasa dans le cadre d’une tradition réaliste qui met l’accent sur la nature créatrice de monde des compromis historiques. D’autre part, il s’agit également d’un vote de défiance spectaculaire à l’égard du pouvoir de résolution du droit, qui est tout à fait surprenant – certainement au regard des bromes sur l’ordre international fondé sur des règles.
Je me demande si les partisans de la négociation pure se rendent compte que le fait de tout révéler au grand jour peut également nuire à leur propre point de vue (nécessairement, en partie, juridique). Mais plus problématiquement, je me demande ce qui se cache dans la priorité radicale accordée à la négociation par rapport au droit, si ce n’est simplement l’articulation brute du pouvoir transactionnel. Bien entendu, c’est peut-être précisément le but recherché.
Il y a là un certain air de déjà-vu. Cela rappelle les décennies au cours desquelles Haïti a dû « négocier son existence » au dix-neuvième siècle, bien que le droit international de la création d’un État et de la souveraineté ait été apparemment de son côté. (*) Les États occidentaux ont essentiellement fait chanter la fragile nouvelle république pour qu’elle conclue une série de traités et fasse d’importantes concessions, y compris, tristement célèbre, le paiement d’une compensation pour avoir exproprié des propriétaires d’esclaves. Depuis, la souveraineté haïtienne n’a jamais été pleinement rétablie.
C’est une chose de penser que le droit international n’a pas toutes les réponses. C’en est une autre de demander à une partie à un conflit de renoncer à toutes ses revendications juridiques comme condition pour être entendue : lui demander de participer à son propre effacement juridique, en fait, précisément au moment où elle revendique sa souveraineté.
(*) See Liliana Obregón, ‘Empire, Racial Capitalism and International Law: The Case of Manumitted Haiti and the Recognition Debt’ (2018) 31 Leiden Journal of International Law 597.