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par Edouard Husson

Naufrage de Mike Lynch: ces liaisons dangereuses entre la Tech et l’Etat profond

Il y a quelques jours on apprenait que le yacht sur lequel se trouvait Mike Lynch, “le Bill Gates britannique” avait fait naufrage à proximité de la côte sicilienne. Nous venons peut-être d’assister aux représailles iraniennes me suis-je dit, sous forme de boutade, en constatant l’étroitesse des liens que l’industriel de la Tech entretenait avec le renseignement américain, britannique et israélien. Plus sérieusement, la carrière de Lynch nous fait prendre conscience un peu plus de la nature profonde du capitalisme occidental d’aujourd’hui. Capitalisme de connivence, complexe militaro-industriel: même dans ses cauchemars les plus horribles, jamais Eisenhower n’aurait envisagé que la guerre perpétuelle devienne le moteur du capitalisme occidental. C’est bien pourquoi le système dont nous parlons est incapable de trouver un compromis avec ses adversaires.

Mike Lynch (1965-2024)

A première vue, le décès de Michael Lynch, l’un des enfants terribles de la Tech britannique, est le résultat d’un naufrage, suite à un gros coup de vent, alors que l’industriel passait la nuit sur son yacht avec une vingtaine d’autres personnes, dont des membres de sa famille.

Sur les réseaux sociaux, on a relevé, qu’un de ses anciens associés, Stephen Chamberlain était mort, renversé par une voiture, deux jours auparavant.

A partir de là, vous avez quatre possibilités: (1) vous criez au complotisme et vous refermez le dossier. (2) Vous vous mettez à écrire un thriller un peu épicé dont l’intrigue tourne autour du procès que Mike Lynch venait de gagner contre Hewlett Packard devant un tribunal de San Francisco.

Opération Bayesian

(3) Vous êtes plutôt du genre thriller politique. Et vous avez lu ceci sur Azienda Nova à propos de l’entreprise Darktrace fondée par Michael Lynch:

Darktrace est bien connue des services de renseignement internationaux, y compris des Italiens, mais elle entretient des relations étroites, en particulier, avec les Israéliens qui, selon une source interrogée par « Agenzia Nova », ont utilisé les systèmes de la société britannique pour identifier certains des principaux dirigeants du Hamas

Et là, votre cerveau s’emballe. Et si c’était grâce à la technologie de Mike Lynch que les Israéliens avaient réussi à localiser Ismaïl Haniyeh à Téhéran? Cela fait des jours que, comme beaucoup, vous vous demandez, pourquoi les Iraniens n’ont toujours pas frappé en représailles….Soudain, vous voilà soulagé: vous avez compris. Les Iraniens ont déjà commencé à riposter….

Et vous commencez à écrire un thriller que vous appelez “Opération Bayesian”, du nom du yacht de l’épouse de Michael Lynch.

Pour les lecteurs qui sont trop sérieux pour se livrer à de telles spéculations, je me permets de proposer une quatrième piste de réflexion.

Le capitalisme de la guerre perpétuelle

Personnellement, je pense qu’il n’est pas innocent qu’Azienda Nova place dans le chapeau d’un article une allusion à l’aide fournie par Darktrace ou une autre entreprise de Mike Lynch aux services israéliens pour repérer les chefs du Hamas dispersés à travers le Proche-Orient. Et j’imagine bien le signal éventuellement envoyé à un certain nombre de chefs d’entreprise qui coopèrent avec les services occidentaux.

Mais nos informations ne suffisent pas pour explorer une telle piste. En revanche, le décès accidentel de Mike Lynch est une occasion de relire son parcours. Et l’on prend conscience de la sorte – c’est ma quatrième piste – de la réalité profonde du capitalisme occidental d’aujourd’hui.

Pour les esprits chagrins qui voudraient me traiter de complotiste, je me contente de citer Politico – un peu longuement parce que vous n’avez qu’à vous baisser pour ramasser les pépites:

C’est un accident de yachting exceptionnel qui a bouleversé le monde.
La disparition du magnat britannique de la technologie Mike Lynch dans une mer agitée au large de la Sicile est d’autant plus étrange que, deux jours plus tôt, son associé Stephen Chamberlain avait été mortellement blessé dans un accident de voiture.
Associés de longue date, les deux hommes étaient co-accusés dans un procès pour fraude concernant la vente de l’entreprise de logiciels Autonomy à Hewlett-Packard pour 11 milliards de dollars (7 milliards de livres sterling). Après la vente d’Autonomy en 2011, M. Lynch a cofondé la société de cybersécurité Darktrace et M. Chamberlain a été nommé directeur financier.

L’entreprise, basée à Cambridge, lutte contre les cyberattaques à l’aide d’un logiciel qui apprend les schémas comportementaux de chaque acteur au sein d’une organisation et détecte les activités inhabituelles.
Jusqu’à présent, rien n’indique qu’il y ait eu un acte criminel dans les accidents des deux hommes, qui ont été mis sur le compte d’une tragique coïncidence.
Toutefois, les liens des partenaires commerciaux avec les services de renseignement britanniques et américains ajoutent à l’intrigue. (…)

M. Lynch a cofondé Darktrace en partenariat avec d’anciens responsables des services de renseignement britanniques en 2013.
L’un des cofondateurs était Stephen Huxter, un haut responsable de l’équipe de cyberdéfense du MI5, qui est devenu directeur général de Darktrace.
Invoke Capital, le fonds de capital-risque de M. Lynch, doté d’un milliard de dollars et créé à la suite de la vente d’Autonomy, a soutenu l’entreprise dérivée de l’université de Cambridge avec un investissement initial de 12 millions de livres sterling.

Huxter a embauché Andrew France, vétéran du GCHQ depuis 30 ans, en tant que directeur général de l’entreprise – il a ensuite rejoint le conseil d’administration de l’entreprise. M. Lynch a siégé au conseil d’administration jusqu’en 2018, date à laquelle il s’est retiré après avoir été accusé de fraude.
L’ancien chef du MI5, Jonathan Evans, a également siégé au conseil d’administration de Darktrace pendant un certain temps, tandis que Jim Penrose, un vétéran de 17 ans de l’Agence nationale de sécurité des États-Unis, a dirigé les opérations américaines de l’entreprise.
Parmi les autres anciens espions de la société figurent le directeur de la technologie Dave Palmer, qui a travaillé au MI5 et au GCHQ, et le directeur de la sécurité John Richardson, qui a travaillé sur la cyberdéfense pour le gouvernement britannique.

Hannah, la fille de Mike Lynch âgée de 18 ans, Jonathan Bloomer, président de Morgan Stanley International Bank, et Chris Morvillo, avocat de Clifford Chance, figurent également parmi les personnes disparues. | Alberto Pizzoli/AFP via Getty Images

Mais les liens de Lynch avec la sphère obscure du renseignement sont antérieurs à Darktrace. Sa première entreprise, Cambridge Neurodynamics, spécialisée dans la reconnaissance informatique des empreintes digitales, avait conclu des contrats avec les services de renseignement britanniques.
« Ils ont les problèmes les plus intéressants », a-t-il déclaré au magazine Wired en 2002.
M. Lynch a séparé Autonomy de Neurodynamics en 1996. L’entreprise, que M. Chamberlain a rejointe en 2005, utilise l’apprentissage automatique pour analyser des données provenant de sources telles que des appels téléphoniques et des courriels interceptés.

Fan de l’espion James Bond, M. Lynch a baptisé les salles de conférence du siège d’Autonomy du nom des méchants de la série de films, notamment Dr. On dit qu’il a installé un aquarium rempli de piranhas vicieux dans la salle de réception de l’entreprise, en hommage à une scène du film « Vous ne vivez que deux fois ».
Autonomy a également remporté des appels d’offres très médiatisés auprès d’agences gouvernementales britanniques et américaines, notamment un contrat de fourniture d’infrastructure à l’Office américain de la sécurité intérieure pour analyser les renseignements dans le cadre de la guerre contre le terrorisme après le 11 septembre 2001.
Un article du Guardian de 2003 décrivait l’entreprise comme « traitant des renseignements secrets » et « faisant partie des quelques organisations commerciales britanniques susceptibles de tirer profit de la guerre en Irak ». Il décrivait la technologie de l’entreprise comme « des systèmes d’écoute informatique avancés ».
À l’époque, l’entreprise avait conclu d’autres contrats avec des agences gouvernementales américaines, notamment l’armée, la NASA et les services de renseignement américains. Le GCHQ et le MI6 étaient également considérés comme des clients.
Richard Perle, un ancien membre du Pentagone qui, à l’époque, présidait le comité consultatif du Pentagone en matière de défense, était l’un des directeurs de la société.

Tout y est, de l’infantilisme consistant à afficher publiquement son culte de James Bond à la présence de Richard Perle au conseil d’administration d’une des entreprises de Lynch.

Le capitalisme anglo-américain d’aujourd’hui est aujourd’hui alimenté par la dynamique de la guerre perpétuelle. Une part croissante du capitalisme anglo-américain – et occidental en général – ne relève plus, aujourd’hui, de la dynamique entrepreneuriale mais du capitalisme de connivence et du système de la guerre perpétuelle.

Il n’y a pas de paix possible avec le système du “fascisme gris” occidental

Un parcours comme celui de Mike Lynch fait comprendre pourquoi il ne peut pas y avoir, à première vue, de paix, ni en Ukraine ni à Gaza. Le système occidental centré sur Washington ne peut pas renoncer à son système de la “guerre perpétuelle”. La seule issue est l’effondrement du système.

Mike Lynch est une illustration presque iconique de ce que j’appelle “fascisme gris”: capitalisme de surveillance, guerre perpétuelle et tendance au génocide, omniprésence des services de renseignement, conviction de la supériorité intrinsèque de la communauté anglophone, appartenance à ce que David Rothkopf appelle “la superclasse” jusque dans le moindre détail (l’avocat de Lynch dans son procès avec Hewlett Packard était l’un des avocats de Jeffrey Espstein) etc….

La guerre d’Ukraine, aujourd’hui, continue au-delà de toute raison stratégique parce que la classe dirigeante britannique pousse toujours plus le radicalisme nihiliste des réseaux dirigeants ukrainiens. De même, les bombardements de Gaza s’arrêteraient rapidement sans le soutien du renseignement et de la technologie américaine et britannique.

Les adversaires géopolitiques de l’Occident fasciste doivent se faire une raison: le fascisme d’aujourd’hui, même s’il est en apparence moins délirant que celui des années 1930 et 1940, n’est pas plus accessible au compromis. L’affrontement actuel se terminera par la défaite totale de l’un des deux camps.

Quant à nous qui vivons sous l’emprise de ce fascisme gris, il nous faut aussi comprendre que la lutte pour retrouver l’intégrité de nos nations et rétablir un système de liberté sera longue et douloureuse.

Le Courrier des Stratèges