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Dans un contexte de guerre existentielle, le gouvernement israélien est en train de se fracturer sous l’effet de conflits et de divisions internes sans précédent. Les luttes de pouvoir menacent de démanteler son leadership et de transformer un État autrefois redoutable en une entité irrémédiablement fracturée.

Anis Raiss

Imaginez une équipe sportive autrefois dominante, aujourd’hui en plein désarroi : des joueurs qui se rebellent contre leur entraîneur, une équipe d’entraîneurs en désaccord et des supporters, représentant le public israélien, qui protestent en masse dans les rues. Telle est la situation actuelle en Israël.

Il y a deux jours à peine, Israël a été le théâtre d’une nouvelle manifestation massive déclenchée par la mort de six captifs détenus à Gaza. La découverte de leurs corps a déclenché une colère générale et a conduit des centaines de milliers d’Israéliens juifs à descendre dans les rues de Tel-Aviv et d’autres grandes villes. Au milieu des affrontements avec la police, ils ont demandé au Premier ministre Benjamin Netanyahu de conclure un accord de cessez-le-feu avec le Hamas, tandis que des appels à la grève générale ont été lancés par le syndicat national du travail.

Les forces d’occupation, pierre angulaire des ambitions expansionnistes d’Israël, sont en proie à des conflits internes. Les prises de bec publiques entre M. Netanyahou, le ministre de la défense Yoav Gallant et le ministre de la sécurité nationale d’extrême droite Itamar Ben Gvir révèlent un gouvernement en plein chaos, dont les programmes s’opposent et dont la stratégie s’érode.

Même le Shin Bet, le service de sécurité intérieure israélien, a critiqué les influences extrémistes au sein du gouvernement, révélant ainsi les profondes dissensions. Le chef du Shin Bet, Ronen Bar, a pris l’habitude de qualifier les forces de l’extrémisme de « terrorisme juif » qui, selon lui, « mettra en danger l’existence d’Israël ».

Les parallèles napoléoniens de Netanyahou et la discorde interne

Les récentes actions du Premier ministre Netanyahou ont encore mis en lumière ces fractures. Le 17 juillet, lors d’un débat à la Knesset, M. Netanyahou a rejeté les appels à une enquête civile indépendante sur l’opération de résistance au déluge d’Al-Aqsa du 7 octobre, comparant ces demandes aux distractions bureaucratiques auxquelles étaient confrontés les chefs militaires pendant les guerres napoléoniennes.

Il a suggéré que toute enquête devrait attendre la fin de la guerre contre Gaza, révélant ainsi une réticence à donner la priorité à la transparence en temps de guerre.

La comparaison de M. Netanyahou avec Napoléon est révélatrice : tout comme la retraite de Napoléon en Russie a marqué sa chute, le refus de M. Netanyahou de rendre des comptes laisse présager une retraite similaire vers l’échec. Alors que les snipers et les embuscades du Hamas infligent des pertes quotidiennes aux forces israéliennes, ce qui semblait être une campagne rapide et décisive s’est transformé en un conflit prolongé, reflétant la déloyauté et le désespoir dans les rangs de M. Netanyahou.

Le vote de la Knesset, en juin, en faveur du projet de loi Haredi, qui exige que les juifs ultra-orthodoxes servent dans l’armée, a également suscité un sentiment de trahison parmi les réservistes israéliens. Pendant des années, les Haredim, qui jouissent d’une grande influence politique au sein de l’État, ont évité la conscription, citant l’étude religieuse comme motif d’exemption.

Les réservistes, déjà surchargés par l’extension de la guerre, se sentent abandonnés par un gouvernement qui donne la priorité aux alliances politiques plutôt qu’aux besoins de sécurité nationale, creusant ainsi le fossé entre les communautés laïques et religieuses d’Israël.

Manifestement, la discorde va au-delà des désaccords politiques et imprègne profondément l’appareil de sécurité de Tel-Aviv. Le 20 août, la mère d’un des prisonniers israéliens, s’exprimant devant une « commission civile » indépendante, a révélé que le directeur du Mossad, David Barnea, lui avait dit qu’un accord sur les prisonniers était impossible « à cause de la politique ». Le Mossad a par la suite démenti cette affirmation.

Entre-temps, les familles des prisonniers ont accusé Ben Gvir d’entraver les efforts d’échange de prisonniers, enflammant encore davantage l’opinion publique et intensifiant la discorde au sein du gouvernement d’occupation.

Le terrorisme juif et l’érosion de l’unité militaire

Ben Gvir incarne le désarroi croissant au sein de la gouvernance israélienne. Le 19 avril, il a tweeté un seul mot : « Dardaleh ! qui signifie en hébreu « faible » ou « décevant », à la suite de l’attaque présumée d’Israël contre l’Iran. Ce tweet se moquait publiquement de l’armée israélienne, enlevant le vernis de force que Tel-Aviv s’efforce de projeter.

L’imprudence de Ben Gvir ne s’est pas arrêtée là. Après les premières frappes de représailles de l’Iran au début du mois, qui, selon lui, ont détruit deux bases militaires israéliennes et causé de lourdes pertes – des déclarations en contradiction flagrante avec le récit officiel -, M. Ben Gvir a approfondi les fissures existantes au sein de la direction d’Israël.

Ses remarques ont porté un coup à l’image soigneusement entretenue de l’unité militaire que les dirigeants israéliens tentent de maintenir, mettant dans l’embarras un appareil militaire qui s’enorgueillit de projeter son invincibilité.

Les provocations de Ben Gvir s’étendent à des visites fréquentes et à des remarques incendiaires sur l’enceinte de la mosquée Al-Aqsa à Jérusalem, un site d’une immense importance religieuse et d’une grande tension historique. Ces visites, accompagnées de forces de sécurité israéliennes armées, loin d’être de simples gestes symboliques, ont déclenché des conflits non seulement avec les Palestiniens, mais aussi au sein du gouvernement israélien et de la communauté internationale.

Le 13 août, à l’occasion de Tisha B’Av – l’une des nombreuses apparitions incendiaires de ce type – les actions de Ben Gvir ont été largement condamnées dans tout Israël. Gallant et Bar ont exprimé leur profonde inquiétude quant à la création de « divisions internes » et au phénomène croissant du « terrorisme juif ».

Tel-Aviv projette ses propres peurs

Cette mise en garde fait écho au concept psychologique de « projection », théorisé par Sigmund Freud, selon lequel des individus ou des groupes projettent des traits ou des peurs indésirables sur d’autres, en guise de mécanisme de défense. Dans le cas d’Israël, la désignation incessante des habitants de Gaza comme « terroristes » reflète les actions violentes et extrémistes qui se manifestent de plus en plus au sein de ses dirigeants et de sa société.

Le gouvernement d’occupation, fervent dénonciateur de la terreur extérieure, est aujourd’hui confronté à une vérité troublante : son propre tissu social s’effiloche, de nombreuses personnes dans ses rangs adoptant les tactiques mêmes qu’il décrie.

Pour compliquer encore les choses, l’épouse de Ben Gvir, Ayala Nimrodi, joue un rôle dans l’administration du Mont du Temple, renforçant ainsi son influence sur l’un des sites religieux les plus instables d’Asie occidentale. Même si son implication n’a pas d’impact significatif sur la prise de décision, elle souligne l’investissement personnel du couple dans l’affirmation du contrôle juif sur le site.

Cela illustre un niveau inquiétant de manque de professionnalisme – même selon les normes israéliennes au sein du gouvernement d’occupation – où les vies personnelles et politiques s’entremêlent dangereusement. À l’instar de Sara Netanyahou, l’épouse du Premier ministre israélien qui a connu des scandales, le rôle de Nimrodi montre comment les intérêts personnels peuvent se mêler à la politique nationale, exacerbant les tensions et aliénant des personnalités clés au sein du gouvernement.

La fracture kahaniste

Les antécédents de Ben Gvir amplifient encore la gravité de ces développements. Disciple de Meir Kahane, dont le parti Kach a été interdit en Israël en raison de son idéologie raciste et violente et qui figurait sur la liste des organisations terroristes du département d’État américain, Ben Gvir est depuis longtemps controversé.

Ses racines kahanistes se caractérisent par une croyance en la suprématie juive, une idéologie qui considère les Juifs comme des Übermenschen et les autres comme des Untermenschen. Cet état d’esprit suprémaciste n’est pas l’apanage de Ben Gvir, mais imprègne la gouvernance israélienne. La distinction entre la gauche et la droite s’est estompée, ne laissant que la droite et l’extrême droite, cette idéologie influençant les politiques qui perpétuent les inégalités et les tensions.

Ben Gvir n’est pas seulement une voix dissonante ; il représente une faille qui a toujours mijoté sous la surface et qui menace aujourd’hui d’effriter l’illusion de leadership que la structure politique israélienne a longtemps projetée.

Il ne s’agit pas d’un cas de déchirement d’un leadership autrefois cohérent, mais plutôt de l’exposition d’une fragilité inhérente masquée par la façade de l’unité. Les actions de Ben Gvir sont les étincelles qui enflamment ces fissures présentes depuis longtemps, révélant l’instabilité sous-jacente de l’entreprise sioniste.

Et cela pousse les Juifs israéliens à abandonner l’État et à fuir vers d’autres pays plus sûrs : plus de 500 000 depuis le 7 octobre, dont beaucoup invoquent à la fois l’insécurité et la montée de l’extrémisme juif pour justifier leur décision.

De la suprématie au chaos

Au milieu d’une guerre régionale, le gouvernement israélien est embourbé dans un conflit, avec Ben Gvir au centre de plusieurs disputes. Sa récente menace de dissoudre le cabinet met en évidence son influence déstabilisatrice. La profonde méfiance entre M. Netanyahou et M. Ben Gvir découle de la détermination de ce dernier à promouvoir une idéologie extrémiste désormais omniprésente dans la politique israélienne, brouillant les frontières entre l’extrême droite et le courant dominant.

Les actions de Ben Gvir n’ont pas seulement tendu ses relations avec Netanyahou, mais ont également approfondi les divisions entre d’autres personnalités clés, telles que le ministre des finances Bezalel Smotrich et le ministre de la défense Yoav Gallant, qui s’opposent sur des politiques susceptibles de porter atteinte à la sécurité d’Israël. Ces politiques ont également provoqué des conflits entre M. Gallant et M. Netanyahou, ce dernier ayant menacé à plusieurs reprises de renvoyer son propre ministre de la défense.

Par ailleurs, les réformes judiciaires proposées par le ministre de la justice, Yariv Levin, ont suscité de nombreuses protestations, fragmentant encore davantage le cabinet et menaçant les bases juridiques d’Israël et la séparation des pouvoirs.

Le cabinet israélien ressemble désormais à un vieil épisode du Jerry Springer Show – un spectacle chaotique où chaque personnage est à la gorge des autres, où les accusations fusent et où le dysfonctionnement sous-jacent est exposé de manière flagrante.

Dans ce cirque politique divertissant, les provocations de Ben Gvir, y compris ses menaces de dissolution du cabinet, ne sont pas de simples manœuvres – ce sont des stratégies conçues pour exploiter les faiblesses des dirigeants israéliens.

Tout comme Ben Gvir a arraché l’emblème de la voiture du premier ministre israélien Yitzhak Rabin – assassiné en 1995 par un extrémiste juif qui s’opposait aux accords d’Oslo – pour défier symboliquement l’unité, lui et d’autres fonctionnaires du même acabit menacent aujourd’hui de démanteler complètement cette unité et de la briser de l’intérieur.

The Cradle