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Ce fut un invité inattendu à l’Agora : l’ex premier ministre chiraquien, venu débattre des guerres actuelles, faisant entendre sa voix singulière sur le rôle que pourrait avoir la France dans le concert mondial.

C’est parce que l’époque est à une « logique de clivage permanente » que l’ex ministre des Affaires étrangères a accepté le débat, « nous sommes aux antipodes de l’esprit de mesure. Je suis prêt à parler avec tout le monde. Nous devons accepter le débat », a expliqué Dominique de Villepin, à l’Agora de l’Humanité.© Nicolas Clueut/L’Humanité

Dominique de Villepin est une exception. Les hommes de droite qui acceptent de débattre à l’Agora de l’Humanité admettent de se faire sévèrement chahuter. Il n’en fut rien pour l’ancien premier ministre, qui a emporté au moins une adhésion respectueuse.

C’est qu’à l’Humanité, a rappelé en introduction Sébastien Crépel, co-directeur de la rédaction, « nous aimons le débat contradictoire ». C’est justement parce que l’époque est à une « logique de clivage permanente » que l’ex ministre des Affaires étrangères a accepté le débat, « nous sommes aux antipodes de l’esprit de mesure. Je suis prêt à parler avec tout le monde. Nous devons accepter le débat. C’est le risque que vous prenez, que je prends comme… comme ancien ayant fait de la politique ». Marie, habituée de la Fête, venue avec son mari et son fils, ne « pensait pas applaudir de Villepin un jour. Mais Villepin, ça reste le discours à l’ONU en 2003 et son discours sur Gaza donne une bouffée d’air ».

« C’est la parole libre qui fait peur, et c’est ce que je viens chercher ici avec vous »

Dominique de Villepin a fustigé les omniprésents experts de plateau dans ce qui est aussi une guerre médiatique, confisquant le temps de parole de la politique et la diplomatie. « J’ai, admet-il, soif d’une France plus investie sur les grands drames du monde, qui ne s’enferme pas dans les chancelleries ». « C’est la parole libre qui fait peur, et c’est ce que je viens chercher ici avec vous, il y a des solutions diplomatiques, c’est notre responsabilité de les porter », tordant une nouvelle fois le cou, au passage, à l’accusation d’inféodation au Qatar : « Je n’ai jamais eu un contrat financier avec le Qatar », souligne-t-il.

C’est Gaza bien sûr qui ouvre le flot des questions. Entre Israéliens et Palestiniens, « nous avons le devoir d’arrêter l’escalade meurtrière (…) ceux qui plaident pour “terminer le travail” oublient une donnée fondamentale, une guerre contre le terrorisme, on ne peut la gagner en employant seulement les moyens de la force ».

Il revient aux fondamentaux, « l’idée de l’ONU, en 1945, de 1945, c’est d’un côté un Conseil de sécurité pour gérer la paix, et de l’autre des instances pour gérer le progrès ». Où en sont ces deux instances ? Un parallèle avec l’Ukraine s’impose : « avec l’invasion de l’Ukraine par la Russie, les Occidentaux ont découvert que le monde, le sud global notamment ne les suit pas, à cause du sentiment d’un deux poids deux mesures. Que fait le droit international en Palestine depuis 1947 ? Il est bafoué. Le veto à l’ONU est paralysé (…) Beaucoup de stratèges caressent l’idée que si Poutine ne part pas du pouvoir, rien ne sera possible avec la Russie. Moi, je crois nécessaire de clarifier l’objectif visé. Accepter la non-ingérence n’est pas s’en désintéresser, ne pas être soucieux des droits de l’Homme ».

Mais il a une certitude, « on n’emploie pas la force pour imposer à un état son régime ». Alors, « il ne s’agit pas de nier la barbarie qui s’est faite jour le 7 octobre, mais tous ces morts ont un visage. Comment faire pour les tombes à Gaza qui n’ont pas d’autre sépulture que dans le ciel ? Dans un territoire où l’on bombarde même les cimetières ? » s’emporte l’ancien diplomate.

Il ne reconnaît à l’actuel chef de l’État, qui laisse le pays « se rapetisser » sur la scène internationale, qu’une initiative positive, « mettre sur la table la question de la souveraineté européenne. Un grand partenariat avec le sud global, c’est là qu’est l’avenir de la souveraineté européenne », et non vers les États-Unis. « Ma conviction, avance-t-il, c’est que l’histoire est pleine de ruses. Les solutions viennent rarement d’où on les attend. Nous sommes dans des impasses stratégiques. La force, la surenchère, il faut casser cette spirale. Il faut un réveil de l’Europe ».

« Une force arrivée en tête, il fallait lui donner sa chance. Est-ce que ça aurait duré ? »

Les intérêts économiques ne dictent-ils pas cette stratégie ? « On peut être sérieux, face à la dette, et en même temps être exigeant sur la nécessité de préserver la croissance. Se serrer la ceinture, pourquoi pas. Encore faut-il que ce soit juste », lance l’ex premier ministre sous les applaudissements.

Est-on donc dans une crise de régime, avec la nomination de Michel Barnier, homme de droite, à Matignon. « Je ne suis pas le mieux placé pour parler dissolution…», ironise d’abord Dominique de Villepin, l’un des artisans de la dissolution ratée pour le pouvoir en 1997, avant d’asséner une évidence pour le public de l’Agora : « Une force arrivée en tête, il fallait lui donner sa chance. Est-ce que ça aurait duré ? Le NFP aurait-il eu l’audace d’étendre ses lignes pour constituer une majorité ? Ce n’est pas au président de répondre à la place du NFP ».

Dominique de Villepin, qui n’oublie pas de faire de la politique, avance deux autres options. La première, « c’est un gouvernement du front républicain ; c’est lui qui a gagné lors de ces élections, c’est une expérience qui mériterait d’être tentée » – la salle apprécie moyennement. La seconde, « comme gaulliste, ce serait un gouvernement d’union nationale. La France a des ressources ». Quoiqu’il en soit, il émet un souhait : « Que personne ne joue la politique du pire ».

Louis, étudiant en Sociologie, reconnaît à l’ancien chiraquien d’avoir « une voix complètement opposée à celle de son camp politique. Il y a deux enjeux qui font que je garde de la distance : le manque de considération pour la décolonisation, car il reste europeo-centré, et, dans la solution d’issue au conflit qu’il propose, j’y vois des limites héritées de sa famille politique ». Le débat s’est enclenché, il n’est pas achevé dans les têtes.

L’Humanité