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par Edouard Husson

Le ministre des universités Patrick Hetzel se rend à l’Ecole centrale rabbinique de France pour défendre la politique d’Israël.

Le 19 novembre dernier, Patrick Hetzel s’est rendu au séminaire israélite de France, qu’on appelle aussi l’école centrale rabbinique de France. Une première question surgit concernant la laïcité: pourquoi diantre le Ministre se rend-il à un événement organisé par le judaïsme français? A-t-il l’intention de se rendre aussi au Collège des Bernardins ou à la Grande Mosquée de Paris pour prononcer une conférence? Une deuxième question suit, quand on regarde les propos tenus par le ministre, qui a parlé « d’identité française » et de lutte contre l’antisémitisme: le judaïsme n’est plus envisagé, visiblement, comme l’une des religions présentes en France mais aligné sur la guerre que mène Israël à Gaza. On sait que le Ministre affiche une politique très agressive vis-à-vis des étudiants qui dénoncent le génocide des Palestiniens à Gaza. Cela le conduit à remettre en cause l’autonomie des universités dont il a été l’un des organisateurs il y a une quinzaine d’année. Patrick Hetzel a beau être un universitaire brillant et avoir été un député courageux, aussi bien dans son combat contre des lois sociétales mortifères que contre l’arbitraire des mesures anti-COVID, il est emporté, en ce qui concerne Gaza, par la folie collective qui caractérise la plus grande partie de la classe politique française.

« Le Judaïsme est une partie intégrante de l’identité française. C’est absolu incontestable » : @patrickhetzel ministre de l’enseignement supérieur à la rentrée solennelle du séminaire israélite de France , réaffirmant « l’impérieuse nécessité de combattre collectivement pic.twitter.com/OWM7YxjkDx

— Laurence Goldmann (@goldlaure) November 19, 2024

Cette communication du Ministre de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche était-elle destinée à être rendue publique? Elle ne figure pas sur le site du Ministère de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche. Quand on en cherche la trace à partir de l’école du rabbinat français, on n’en trouve ni mention ni contenu.

Heureusement qu’il y a les réseaux sociaux! Sur X, UneTelle a voulu faire savoir ce à quoi elle assistait et UnTel a reposté….C’est ainsi que l’on apprend aussi qu’un ancien ministre de l’Education, Xavier Darcos, était à la même rentrée solennelle de l’Ecole du Rabbinat Français.

En lien avec l’événement, le ministre s’est exprimé sur RCJ:

« En tout lieu, nous devons tout mettre en œuvre pour combattre l’antisémitisme. (…) Il faut que nous poursuivions ce travail inlassablement pour faire en sorte qu’étudier en France n’engendre pas la moindre difficulté. » @patrickhetzel pic.twitter.com/V48C2MWBJz

— Radio RCJ (@RCJRADIO) November 20, 2024

La confusion des genres

On trouvera d’emblée curieux qu’un ministre en exercice se rende à la rentrée solennelle d’une école religieuse. S’est-il rendu en même temps au Collège des Bernardins (catholique) ou à la Grande Mosquée de Paris?

Surtout, on comprend que le ministre ne s’y est pas rendu, en fait, pour parler du judaïsme comme religion. Il y est allé pour épouser la confusion des genre que pratiquent sous nos yeux les plus hautes autorités du judaïsme français, qui adhèrent à la cause du gouvernement Netanyahou.

Le judaïsme, comme religion, est une réalité diverse, qui comprend de forts courants antisionistes – jusqu’en Israël! Le choix fait par le rabbinat de France de soutenir, non seulement, l’Etat d’Israël, mais la version extrémiste du sionisme, celle du sionisme révisionniste de Benjamin Netanyahou allié aux religieux sionistes les plus radicaux partisans de la reconstruction du Troisième Temple et de la guerre pour un Grand Israël, est hautement contestable. Il devrait surtout conduire les autorités françaises à prendre leur distances, de manière à respecter l’impartialité nécessaire à notre tradition diplomatique.

Il est par exemple inadmissible que le Consistoire de France se permette de critiquer le Président de la République dans un communiqué:

pic.twitter.com/JB3k2DSgon

— Consistoire Central (@ConsistoireFr) October 16, 2024

Et un ministre du gouvernement n’a pas à cautionner ce comportement.

Israël a détruit les écoles et les universités de Gaza

On ajoutera que l’Etat d’Israël peut d’autant moins être cautionné par le gouvernement français dans la conjoncture actuelle que le gouvernement Netanyahou a bombardé et détruit la quasi-totalité des écoles et des universités de Gaza. Dès avril 2024, des experts de l’ONU parlaient d’un « scolasticide »:

GENÈVE (le 18 avril 2024) – Des experts de l’ONU* ont exprimé aujourd’hui leur grande inquiétude face aux nombreuses attaques commises contre des écoles, des universités, des enseignants et des étudiants dans la bande de Gaza, s’alarmant vivement de la destruction systémique du système éducatif palestinien.

« Étant donné que plus de 80 % des établissements scolaires de Gaza ont été endommagés ou détruits, il est raisonnable de se demander s’il existe un effort intentionnel visant à détruire complètement le système éducatif palestinien, une action connue sous le nom de “scolasticide” », ont indiqué les experts.

Ce terme fait référence à l’anéantissement systémique de l’éducation par l’arrestation, la détention ou l’assassinat d’enseignants, d’étudiants et de membres du personnel éducatif, ainsi que par la destruction des infrastructures éducatives.

En six mois d’offensive militaire, 5 479 étudiants, 261 enseignants et 95 professeurs d’université ont été tués à Gaza, et 7 819 étudiants et 756 enseignants ont été blessés, ces chiffres ne faisant qu’augmenter chaque jour. Au moins 60 % des établissements d’enseignement, dont 13 bibliothèques publiques, ont été endommagés ou détruits et au moins 625 000 élèves n’ont pas accès à l’éducation. Par ailleurs, 195 sites patrimoniaux, 227 mosquées et trois églises ont également été endommagés ou détruits, dont les archives centrales de Gaza, qui contenaient 150 ans d’histoire. L’Université Israa, la dernière université de Gaza, a été démolie par l’armée israélienne le 17 janvier 2024. Sans établissements scolaires sûrs, les femmes et les filles sont exposées à des risques supplémentaires, notamment à la violence fondée sur le genre. Plus d’un million d’enfants palestiniens à Gaza ont aujourd’hui besoin d’un soutien psychosocial et de santé mentale, et devront vivre avec les traumatismes de cette guerre.

« Les attaques persistantes et brutales contre les infrastructures éducatives à Gaza ont un effet dévastateur à long terme sur les droits fondamentaux de la population à apprendre et à s’exprimer librement, privant encore une autre génération de Palestiniens de leur avenir », ont déclaré les experts. « On empêche les étudiants bénéficiant d’une bourse internationale d’aller dans une université à l’étranger », ont-ils ajouté.

« Lorsque les écoles sont détruites, nos espoirs et nos rêves le sont aussi. »

Même les écoles de l’ONU abritant des civils déplacés de force sont bombardées, y compris dans les « zones de sécurité » désignées par l’armée israélienne.

« Ces attaques ne sont pas des incidents isolés. Elles suivent un schéma systématique de violence visant à détruire les fondements mêmes de la société palestinienne », ont déclaré les experts.

Ces derniers demandent à toutes les parties au conflit de respecter le droit international humanitaire et le droit international des droits de l’homme, et de protéger les établissements d’enseignement, le corps enseignant et les élèves. « Nous rappelons en particulier à Israël son obligation de se conformer aux mesures provisoires ordonnées par la Cour internationale de Justice le 26 janvier », ont-ils déclaré.

Les experts se sont dits également consternés par l’anéantissement du secteur culturel à Gaza, à travers la destruction des bibliothèques et des sites du patrimoine culturel. « Les fondements mêmes de la société palestinienne sont réduits à l’état de ruines et leur histoire est en train d’être effacée. »

« Les attaques contre l’éducation ne peuvent être tolérées. La communauté internationale doit envoyer un message clair pour faire comprendre à ceux qui s’en prennent aux écoles et aux universités qu’ils devront rendre des comptes », ont déclaré les experts, ajoutant que l’établissement des responsabilités face à ces violations inclut l’obligation de financer et de reconstruire le système éducatif.

« Nous devons aux enfants de Gaza de faire respecter leur droit à l’éducation et d’ouvrir la voie à un avenir plus pacifique et plus juste. »

*Les experts : Farida Shaheed, Rapporteuse spéciale sur le droit à l’éducation ; Francesca Albanese, Rapporteuse spéciale sur la situation des droits de l’homme dans les territoires palestiniens occupés depuis 1967 ; Cecilia M. Bailliet, Experte indépendante sur les droits de l’homme et la solidarité internationale ; Attiya Waris, Experte indépendante sur la dette extérieure et les droits de l’homme ; Tlaleng Mofokeng, Rapporteuse spéciale sur le droit qu’a toute personne de jouir du meilleur état de santé physique et mentale possible ; Tomoya Obokata, Rapporteur spécial sur les formes contemporaines d’esclavage, y compris leurs causes et leurs conséquences ; Irene Khan, Rapporteuse spéciale sur la liberté d’opinion et d’expression ; Reem Alsalem, Rapporteuse spéciale sur la violence contre les femmes et les filles, ses causes et ses conséquences ; Alexandra Xanthaki, Rapporteuse spéciale dans le domaine des droits culturels ; Paula Gaviria Betancur, Rapporteuse spéciale sur les droits humains des personnes déplacées dans leur propre pays ; Ashwini K.P. Rapporteuse spéciale sur les formes contemporaines de racisme, de discrimination raciale, de xénophobie et de l’intolérance qui y est associée ; Dorothy Estrada Tanck (Présidente), Claudia Flores, Ivana Krstić, Haina Lu et Laura Nyirinkindi (Vice-Présidente), Groupe de travail sur la discrimination à l’égard des femmes et des filles ; Carlos Salazar Couto (Président-Rapporteur), Sorcha MacLeod, Jovana Jezdimirovic Ranito, Chris M. A. Kwaja et Ravindran Daniel, Groupe de travail sur l’utilisation de mercenaires ; Siobhán Mullally, Rapporteuse spéciale sur la traite des êtres humains, en particulier les femmes et les enfants ; Balakrishnan Rajagopal, Rapporteur spécial sur le droit à un logement convenable ; Beatriz Miranda-Galarza, Rapporteuse spéciale sur l’élimination de la discrimination à l’égard des personnes touchées par la lèpre (maladie de Hansen) et des membres de leur famille ; David R. Boyd, Rapporteur spécial sur les droits de l’homme et l’environnement ; Surya Deva, Rapporteur spécial sur le droit au développement ; Richard Bennett, Rapporteur spécial sur l’Afghanistan

J’ai cité ce document en entier car je suis sidéré que la réalité décrite inquiète si peu les autorités françaises, qu’il s’agisse des autorités politiques ou des instances représentatives des présidents d’université et d’école.

Le Ministre se coupe de la jeunesse française

Il faudrait que le Ministre en charge de l’Enseignement Supérieur aille rencontrer un peu plus d’étudiants. Sans ironie, sa notoriété n’est pas telle qu’elle lui interdise de se promener relativement incognito pour écouter et interroger. Patrick Hetzel serait surpris de constater comme la jeune génération est majoritairement impitoyable avec les crimes du gouvernement Netanyahou. 70% des moins de 35 ans ne croient pas qu’Israël veuille la paix selon un sondage récent.

La France a un devoir de formation et d’intégration professionnelle de sa jeunesse, en particulier des jeunes issus de l’immigration. Ce n’est pas seulement qu’il y ait des musulmans parmi ces jeunes! La majorité des pays du monde condamne l’Etat d’Israël pour les crimes du gouvernement Netanyahou et la population française d’origine étrangère est à l’unisson.

Bien entendu, Patrick Hetzel n’est pas le premier à s’afficher ostensiblement avec des autorités du judaïsme français, malgré l’incompatibilité entre les positions de ces hauts responsables et la préoccupation de paix civile qui doit être celle du gouvernement d’un pays où nous pouvons nous honorer d’avoir la plus grande communauté juive et la plus grande communauté musulmane d’Europe. Ce n’est pas une raison pour persévérer dans l’erreur.

Le Courrier des Stratèges