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par Edouard Husson

12 février 2016 : Rencontre entre le pape François et le patriarche orthodoxe russe CYRILLE (KIRILL), près de mille ans après le schisme entre chrétiens d’Orient et d’Occident. La Havane, Cuba. DIFFUSION PRESSE UNIQUEMENT. EDITORIAL USE ONLY. NOT FOR SALE FOR MARKETING OR ADVERTISING CAMPAIGNS. February 12, 2016: Pope Francis meets Russian Orthodox Patriarch Kiril in Havana.

A première vue, il peut être curieux de poser la question de la « géopolitique » d’un Souverain Pontife. D’une part, parce que l’Eglise a d’abord une mission spirituelle. Ensuite, parce que le Pape est l’héritier de deux mille ans d’histoire et que la géopolitique qu’il défend est d’abord celle de l’Eglise. Avec François s’ajoute une série de complexités: Argentin, Jésuite, il n’a cessé de déconcerter en onze ans de pontificat. Au jour le jour, les analystes ont relevé des contradictions. Par exemple, comment le même homme peut-il, d’un côté insister autant sur les bonnes relations avec la Russie et, d’autre part, marquer des distances avec un Viktor Orban dont les conceptions diplomatiques ne sont pas très éloignées des siennes? Si l’on creuse, on trouve la clé: le maître mot du pontificat est « dialogue des civilisations ». Ce qui a conduit François, paradoxalement, à se faire des illusions sur des initiatives mondialistes. Et à battre froid des chrétiens qui recherchent la paix comme lui. Cependant, au total, les guerres d’Ukraine et de Palestine font apparaître une cohérence indéniable dans la vision défendue tout au long du pontificat.

L’analyse la plus sérieuse qui ait été faite de la diplomatie du pape François se trouve sur l’excellent site diploweb, sous la plume de Thomas Tanase:

Un simple inventaire des pays visités au cours de ses visites apostoliques en dit long. Si l’Europe de l’Ouest a été largement laissée de côté, cela n’est pas le cas d’une l’Europe de l’Est élargie jusqu’au Caucase (pays baltes, Pologne, Slovaquie, Hongrie, Bosnie, Roumanie, Bulgarie, Macédoine du Nord, Albanie, Grèce, Chypre, Géorgie, Arménie, Azerbaïdjan). Une large partie du continent américain a été parcourue. Le pontife s’est également rendu en Afrique centrale et orientale (Kenya, Ouganda, Centrafrique, Mozambique, République démocratique du Congo, Soudan du Sud, Madagascar et Maurice). Mais on notera surtout l’ouverture envers les pays musulmans (Maroc, Égypte, Turquie, Irak, Bahreïn, Émirats-Arabes-Unis), et envers une Asie non-chrétienne : le pape François s’est ainsi rendu au Kazakhstan, au Sri Lanka, en Birmanie, au Bangladesh, en Thaïlande, en Corée du Sud, au Japon et même, fin août 2023, en Mongolie sans oublier les Philippines catholiques.

Le déplacement du Souverain Pontife en Corse était le 47è voyage effectué par François. C’est-à-dire qu’en onze ans de pontificat, avec une moyenne de quatre voyages par an, il aura suivi l’exemple du pape Jean-Paul II.

Ensuite, quand on regarde la liste synthétique proposée par Thomas Tanase, on relèvera le paradoxe: François a largement évité le cœur de la « vieille Europe ». Ainsi, même en venant en France, il a évité Paris, pour rester en périphérie; Strasbourg, Marseille, Ajaccio.

Un pape jésuite et donc progressiste?

Remontons aux commencements:

Le pape François a été élu par un collège cardinalice désormais ouvert sur tous les continents, ce qu’avaient voulu Jean-Paul II et Benoît XVI. Celui-ci, à travers une alliance entre les cardinaux latino-américains, la partie progressiste et européenne du conclave, et une partie des cardinaux américains a désiré explicitement en 2013 rompre avec une Église dirigée par les « Italiens » en plein scandale, avec notamment en ligne de mire le secrétaire d’État de Benoît XVI, Tarcisio Bertone.

La première tentative de caractérisation du pontificat, du point de vue géopolitique, s’appuie sur l’appartenance de François à la Compagnie de Jésus. L’ordre des Jésuites, longtemps conservateur et pilier d’une papauté défendant le « réalisme » (au sens philosophique, médiéval du terme, c’est-à-dire la philosophie d’Aristote) est devenu, dans la seconde moitié du XXè siècle, largement imprégné de philosophie moderne, progressiste, voire marxiste, en prônant un « aggiornamento », une mise à jour de l’Eglise.

On connaît le François progressiste, en effet, ouvert apparemment à une certaine libéralisation de la doctrine catholique sur les mœurs, laissant la porte ouverte à ce que les divorcés remariés puissent être admis à la communion; ou réclamant plus de tolérance envers les homosexuels. Comme tel, le pape jésuite est apparu, paradoxalement, l’allié des élites occidentales progressistes. De même, lorsqu’il met la question de l’écologie au centre de son pontificat.

Lula en soutane blanche?

Dans une analyse que j’avais proposé il y a quelques mois, j’avais esquissé une comparaison avec Lula, le président brésilien. Et l’on sait comme François a poussé discrètement, dans la mesure où il le pouvait, à la réélection du socialiste brésilien contre le conservateur Bolsonaro.

Remarquons que les deux hommes ont été alignés non seulement sur les questions écologiques mais aussi sur la gestion du COVID. Le pape François a été en fait aligné sur l’OMS et il s’est rangé du côté des partisans de la vaccination obligatoire, malgré la polémique qui entouraient les vaccins proposés par Pfizer et Moderna.

Thomas Tanase, lui, parle d’un pape altermondialiste:

depuis son avènement, la politique du pape François a été, littéralement, une politique altermondialiste, au sens que ce terme pouvait avoir dans les années 1990-2000. Cette politique consistait non pas à remettre en cause la mondialisation en tant que telle, dont il expliquait, en espagnol, dans le hall des Pères fondateurs à Philadelphie en 2015, « qu’elle n’est pas mauvaise, au contraire, la tendance à la globalisation est bonne, elle nous unit [25] », mais à promouvoir des instruments de gouvernance globalisée plus justes, ainsi que le dépassement des États, des frontières et des égoïsmes nationaux. Au demeurant, le pape François renouait ici avec ce qui avait été la diplomatie dans les années 1960-1970 de Paul VI, qu’il a d’ailleurs canonisé. 

Avec toutes les ambiguïtés que peut recéler une doctrine économique qui prône « une autre mondialisation »:

le pape François a mis en place en 2020 afin de soutenir sa vision de l’économie un « Council for Inclusive Capitalism », dont les « advisors », « stewards » et « allies » représentent une sorte de « Who’s who » des grandes firmes et institutions transnationales. C’est sur la base de ce partenariat qu’a été lancée en 2020 la « Economy of Francesco », qui prend son nom du « Poverello », le saint qui a refusé les richesses par excellence, une institution destinée à mettre en œuvre la vision du pape François, notamment à travers des rencontres organisées chaque année à Assise.

Le pape des migrants

Le globalisme du Pape François a trouvé un autre thème favori dans le soutien aux migrants et la dénonciation de l’Europe égoïste, qui ne voudrait pas les accueillir; ou celle de Donald Trump, avec ces mots très durs, sur le président américain « 45/47 »: « Celui qui construit un mur au lieu de construire un pont n’est pas chrétien ».

Du point de vue géopolitique, c’est en partie sur cette question de l’immigration que s’est cristallisée un antagonisme entre le Pape et le mouvement de renouveau catholique européen et nord-américain issu des pontificats de saint Jean-Paul II et de Benoît XVI. Mais l’antagonisme est plus large: il concerne aussi le calviniste Viktor Orban et le réformé Trump.

A propos du voyage à Marseille de François, j’écrivais:

Ecoutez le discours prononcé par le Saint-Père au Pharo, la manière dont il aborde la question de l’immigration. Tout son raisonnement repose sur une vision dépassée. Celle d’une Europe riche et qui refuserait d’ouvrir les bras à la misère du monde, transformant la Méditerranée en cimetière marin. La vision des « pays du Nord » qui rejettent « les pays du Sud ». Le pape François regarde notre monde avec les lunettes du jeune Jorge Maria Bergoglio. Il a cité deux fois Paul VI – un prêtre catholique accorde toujours de l’importance au pontificat durant lequel il a été ordonné. Mais saint Paul VI écrivait à un « Premier monde riche » et un « deuxième monde » totalitaire alors que le Tiers-monde commençait seulement d’émerger.

Mais il est certain qu’il ne faut pas ‘arrêter sur ce constat. Bergoglio est certainement un Janus: il regarde vers sa jeunesse. Mais il regarde aussi vers l’avenir, celui du dialogue des civilisations.

Le Pape du « dialogue des civilisations »

Car tel est bien le fil directeur de son pontificat. Jorge Maria Bergoglio déteste la perspective du « choc des civilisations » développée par Huntington. Il lui oppose un dialogue des civilisations. Citons ici Thomas Tanase:

Le premier grand axe de la diplomatie du pape François a été celui du rapprochement avec le monde musulman (…). Le pape argentin, de manière évidente peu enthousiasmé par les « guerres humanitaires » américaines, a pu beaucoup plus facilement créer un climat de confiance avec ses interlocuteurs musulmans. Il est intéressant de noter que dans cette ouverture du pape François, les chiites n’ont pas été oubliés : lors de son voyage en Irak de 2021, le pape François s’est rendu à Najaf pour s’entretenir avec l’ayatollah Al-Sistani.

Le point culminant de cette politique a été la signature en 2019 à Abu Dhabi du fameux « Document sur la fraternité humaine » avec le grand imam d’Al-Azhar, Ahmad Al-Tayyib, aboutissant le 16 février 2023 à l’ouverture d’une « maison de la famille d’Abraham » inaugurée à Abu Dhabi avec une synagogue, une église et une mosquée. Par ces accords, François a voulu faire de la papauté la clé de voûte d’un modèle de dialogue des civilisations, et être une négation vivante des théories d’Huntington, qui définit des civilisations en lutte par des religions davantage envisagées comme un facteur sociologique que comme une foi réellement vécue. La politique du pape François a une conséquence évidente pour les pays occidentaux. Elle est d’abord une condamnation du discours interventionniste et belliciste des néo-conservateurs américains et de leurs relais atlantistes. D’ailleurs, le premier acte notable du pape François dans la région avait été son engagement contre l’intervention occidentale en Syrie que la France de François Hollande voulait organiser en 2013, question sur laquelle nous reviendrons un peu plus loin.

Cependant, la politique envers l’islam du pape François est aussi une condamnation des discours civilisationnels très utilisés à droite en Europe pour identifier le continent à ses racines chrétiennes, discours tournés notamment contre les populations immigrées, et notamment musulmanes. Le pape François, au lendemain des attentats de Charlie Hebdo en janvier 2015, avait d’ailleurs, tout en condamnant l’emploi de la violence, dit le peu d’estime qu’il avait pour ceux qui insultent la religion des autres, allant ainsi à contrecourant de tout ce qui se passait au même moment en France et plus largement en Europe. Le pape François n’avait pas hésité à déclarer à cette occasion que si quelqu’un insultait sa foi, c’était comme si l’on insultait sa mère. Une nouvelle fois, le pape François montrait qu’il n’était pas tant un progressiste à l’occidentale, qu’un extra-occidental envisageant la question avec des critères différents de ceux auxquels nous sommes habitués.

Ce n’est pas seulement que le pape François se méfie des nations – un voyage dans son Argentine natale est prévu pour 2025, soit douze ans après son élection. Mais il faut préciser: ce dont il se méfie dans le catholicisme conservateur, c’est précisément la tendance au « choc des civilisations ». Ceci ne vaut pas seulement vis-à-vis de l’Islam:

+ Le Pape a ouvert un dialogue sans précédent avec la Chine populaire, débouchant sur un accord renouvelé tous les deux ans depuis octobre 2018 – et validé, en octobre 2024 pour quatre ans:

accord provisoire sur les nominations épiscopales, signé par le Saint-Siège et la République populaire de Chine en septembre 2018 et reconduit en 2020 et 2022 pour deux ans à chaque fois, a été renouvelé cette fois-ci pour une période plus longue de quatre ans, annonce le Bureau de presse du Saint-Siège le 22 octobre 2024. Le Saint-Siège s’est dit déterminé à « poursuivre un dialogue respectueux et constructif » avec la Chine et ouvert à « développer davantage les relations bilatérales dans l’intérêt de l’Église catholique en Chine et du peuple chinois ».

Dans son communiqué, le Saint-Siège affirme avoir atteint un « consensus » en vue de l’ « application efficace » de l’accord, dont les termes restent encore secrets mais qui permet au pape d’avoir le dernier mot sur la nomination des évêques en Chine. Pour l’heure, dix évêques ont été nommés en six ans. Récemment, un évêque de 99 ans reconnu de longue date par Rome l’a finalement été par Pékin. Seul incident notable ces deux dernières années : la nomination unilatérale par Pékin de l’évêque de Shanghaï, Mgr Shen Bin, finalement reconnu par Rome en juillet 2023.

Pas d’accords pour l’Association patriotique

Aucun accord n’a cependant été trouvé pour l’heure concernant le statut de l’Association patriotique, organisme contrôlé par le Parti communiste chinois qui contrôle la conférence épiscopale de Chine continentale, actuellement non reconnue par Rome. En vertu de l’accord de 2018, les évêques chinois sont désormais forcés d’intégrer cette organisation. « Lors de consultations amicales, les deux parties ont décidé de prolonger l’accord pour quatre années supplémentaires », avait déclaré dans la matinée Lin Jian, porte-parole de la diplomatie chinoise, lors d’un point presse devant les médias internationaux basés à Pékin.

+ le Pape défend les chrétiens d’Orient en Syrie et, actuellement, en Palestine. Et la guerre de Gaza l’a amené à une critique sévère d’Israël, n’excluant pas le terme de génocide pour ce qui se passe à Gaza.

+ le pape pousse les relations avec la chrétienté orthodoxe, et l’une des manifestations les plus spectaculaires de ce souhait a été la rencontre à Cuba, en 2016 avec le patriarche de Moscou Cyrille.

La déclaration commune avec le Patriarche Cyrille: clé du pontificat?

Etonnante déclaration signée par les deux hommes, en effet. Elle se tient au point de rencontre des questions spirituelles et des questions géopolitiques. Extraits:

(…) Notre rencontre fraternelle a eu lieu à Cuba, à la croisée des chemins entre le Nord et le Sud, entre l’Est et l’Ouest. De cette île, symbole des espoirs du « Nouveau Monde » et des événements dramatiques de l’histoire du XXe siècle, nous adressons notre parole à tous les peuples d’Amérique latine et des autres continents.

Nous nous réjouissons de ce que la foi chrétienne se développe ici de façon dynamique. Le puissant potentiel religieux de l’Amérique latine, sa tradition chrétienne séculaire, réalisée dans l’expérience personnelle de millions de personnes, sont le gage d’un grand avenir pour cette région.

 Nous étant rencontrés loin des vieilles querelles de l’« Ancien Monde », nous sentons  avec une force particulière la nécessité d’un labeur commun des catholiques et des orthodoxes, appelés, avec douceur et respect, à rendre compte au monde de l’espérance qui est en nous (cf. 1 P 3, 15). (…)

Déterminés à entreprendre tout ce qui nécessaire pour surmonter les divergences historiques dont nous avons hérité, nous voulons unir nos efforts pour témoigner de l’Evangile du Christ et du patrimoine commun de l’Eglise du premier millénaire, répondant ensemble aux défis du monde contemporain. Orthodoxes et catholiques doivent apprendre à porter un témoignage unanime à la vérité dans les domaines où cela est possible et nécessaire. La civilisation humaine est entrée dans un moment de changement d’époque. Notre conscience chrétienne et notre responsabilité pastorale ne nous permettent pas de rester inactifs face aux défis exigeant une réponse commune.

 Notre regard se porte avant tout vers les régions du monde où les chrétiens subissent la persécution. En de nombreux pays du Proche Orient et d’Afrique du Nord, nos frères et sœurs en Christ sont exterminés par familles, villes et villages entiers. Leurs églises sont détruites et pillées de façon barbare, leurs objets sacrés sont profanés, leurs monuments, détruits. En Syrie, en Irak et en d’autres pays du Proche Orient, nous observons avec douleur l’exode massif des chrétiens de la terre d’où commença à se répandre notre foi et où ils vécurent depuis les temps apostoliques ensemble avec d’autres communautés religieuses.

 Nous appelons la communauté internationale à des actions urgentes pour empêcher que se poursuive l’éviction des chrétiens du Proche Orient. Elevant notre voix pour défendre les chrétiens persécutés, nous compatissons aussi aux souffrances des fidèles d’autres traditions religieuses devenus victimes de la guerre civile, du chaos et de la violence terroriste.

 En Syrie et en Irak, la violence a déjà emporté des milliers de vies, laissant des millions de gens sans abri ni ressources. Nous appelons la communauté internationale à mettre fin à la violence et au terrorisme et, simultanément, à contribuer par le dialogue à un prompt rétablissement de la paix civile. Une aide humanitaire à grande échelle est indispensable aux populations souffrantes et aux nombreux réfugiés dans les pays voisins. (…)

 Nous élevons nos prières vers le Christ, le Sauveur du monde, pour le rétablissement sur la terre du Proche Orient de la paix qui est « le fruit de la justice » (Is 32, 17), pour que se renforce la coexistence fraternelle entre les diverses populations, Eglises et religions qui s’y trouvent, pour le retour des réfugiés dans leurs foyers, la guérison des blessés et le repos de l’âme des innocents tués. Nous adressons un fervent appel à toutes les parties qui peuvent être impliquées dans les conflits pour qu’elles fassent preuve de bonne volonté et s’asseyent à la table des négociations. Dans le même temps, il est nécessaire que la communauté internationale fasse tous les efforts possibles pour mettre fin au terrorisme à l’aide d’actions communes, conjointes et coordonnées. Nous faisons appel à tous les pays impliqués dans la lutte contre le terrorisme pour qu’ils agissent de façon responsable et prudente. Nous exhortons tous les chrétiens et tous les croyants en Dieu à prier avec ferveur le Dieu Créateur du monde et Provident, qu’il protège sa création de la destruction et ne permette pas une nouvelle guerre mondiale. Pour que la paix soit solide et durable, des efforts spécifiques sont nécessaires afin de redécouvrir les valeurs communes qui nous unissent, fondées sur l’Evangile de Notre Seigneur Jésus Christ.

 Nous nous inclinons devant le martyre de ceux qui, au prix de leur propre vie, témoignent de la vérité de l’Evangile, préférant la mort à l’apostasie du Christ. Nous croyons que ces martyrs de notre temps, issus de diverses Eglises, mais unis par une commune souffrance, sont un gage de l’unité des chrétiens. A vous qui souffrez pour le Christ s’adresse la parole de l’apôtre   :

« Très chers !… dans la mesure où vous participez aux souffrances du Christ, réjouissez-vous, afin que, lors de la révélation de Sa gloire, vous soyez aussi dans la joie et l’allégresse » (1 P 4, 12-13).

 En cette époque préoccupante est indispensable le dialogue interreligieux. Les différences dans la compréhension des vérités religieuses ne doivent pas empêcher les gens de fois diverses de vivre dans la paix et la concorde. Dans les circonstances actuelles, les leaders religieux ont une responsabilité particulière pour éduquer leurs fidèles dans un esprit de respect pour les convictions de ceux qui appartiennent à d’autres traditions religieuses. Les tentatives de justifications d’actions criminelles par des slogans religieux sont absolument inacceptables. Aucun crime ne peut être commis au nom de Dieu,  « car Dieu n’est pas un Dieu de désordre, mais de    paix » (1 Co 14, 33).

 Attestant de la haute valeur de la liberté religieuse, nous rendons grâce à Dieu pour le renouveau sans précédent de la foi chrétienne qui se produit actuellement en Russie et en de nombreux pays d’Europe de l’Est, où des régimes athées dominèrent pendant des décennies. Aujourd’hui les fers de l’athéisme militant sont brisés et en de nombreux endroits les chrétiens peuvent confesser librement leur foi. En un quart de siècle ont été érigés là des dizaines de milliers de nouvelles églises, ouverts des centaines de monastères et d’établissements d’enseignement théologique. Les communautés chrétiennes mènent une large activité caritative et sociale, apportant une aide diversifiée aux nécessiteux. Orthodoxes et catholiques œuvrent souvent côte à côte. Ils attestent des fondements spirituels communs de la convivance humaine, en témoignant des valeurs évangéliques.

 Dans le même temps, nous sommes préoccupés par la situation de tant de pays où les chrétiens se heurtent de plus en plus souvent à une restriction de la liberté religieuse, du droit de témoigner de leurs convictions et de vivre conformément à elles. En particulier, nous voyons que la transformation de certains pays en sociétés sécularisées, étrangère à toute référence à Dieu et à sa vérité, constitue un sérieux danger pour la liberté religieuse. Nous sommes préoccupés par la limitation actuelle des droits des chrétiens, voire de leur discrimination, lorsque certaines forces politiques, guidées par l’idéologie d’un sécularisme si souvent agressif, s’efforcent de les pousser aux marges de la vie publique.

 Le processus d’intégration européenne, initié après des siècles de conflits sanglants, a été accueilli par beaucoup avec espérance, comme un gage de paix et de sécurité. Cependant, nous mettons en garde contre une intégration qui ne serait pas respectueuse des identités religieuses. Tout en demeurant ouverts à la contribution des autres religions à notre civilisation, nous sommes convaincus que l’Europe doit rester fidèle à ses racines chrétiennes. Nous appelons les chrétiens européens d’Orient et d’Occident à s’unir pour témoigner ensemble du Christ et de l’Evangile, pour que l’Europe conserve son âme formée par deux mille ans de tradition chrétienne.

 Notre regard se porte sur les personnes se trouvant dans des situations de détresse, vivant dans des conditions d’extrême besoin et de pauvreté, alors même que croissent les richesses matérielles de l’humanité. Nous ne pouvons rester indifférents au sort de millions de migrants et de réfugiés qui frappent à la porte des pays riches. La consommation sans limite, que l’on constate  dans certains pays plus développés, épuise progressivement les ressources de notre planète. L’inégalité croissante dans la répartition des biens terrestres fait croître le sentiment d’injustice à l’égard du système des relations internationales qui s’est institué.

 Les Eglises chrétiennes sont appelées à défendre les exigences de la justice, le respect des traditions des peuples et la solidarité effective avec tous ceux qui souffrent. Nous, chrétiens, ne devons pas oublier que « ce qu’il y a de faible dans le monde, voilà ce que Dieu a choisi, pour couvrir de confusion ce qui est fort ; ce qui est d’origine modeste, méprisé dans le monde, ce qui n’est pas, voilà ce que Dieu a choisi, pour réduire à rien ce qui est ; ainsi aucun être de chair ne pourra s’enorgueillir devant Dieu » (1 Co 1, 27-29).

 La famille est le centre naturel de la vie humaine et de la société. Nous sommes inquiets de la crise de la famille dans de nombreux pays. Orthodoxes et catholiques, partageant la même conception de la famille, sont appelés à témoigner que celle-ci est un chemin de sainteté, manifestant la fidélité des époux dans leurs relations mutuelles, leur ouverture à la procréation et à l’éducation des enfants, la solidarité entre les générations et le respect pour les plus faibles.

 La famille est fondée sur le mariage, acte d’amour libre et fidèle d’un homme et d’une femme. L’amour scelle leur union, leur apprend à se recevoir l’un l’autre comme don. Le mariage est une école d’amour et de fidélité. Nous regrettons que d’autres formes de cohabitation soient désormais mises sur le même plan que cette union, tandis que la conception de la paternité et de la maternité comme vocation particulière de l’homme et de la femme dans le mariage, sanctifiée par la tradition biblique, est chassée de la conscience publique.

 Nous appelons chacun au respect du droit inaliénable à la vie. Des millions d’enfants sont privés de la possibilité même de paraître au monde. La voix du sang des enfants non nés crie vers Dieu (cf. Gn 4, 10).

Le développement de la prétendue euthanasie conduit à ce que les personnes âgées et les infirmes commencent à se sentir être une charge excessive pour leur famille et la société en général. Nous sommes aussi préoccupés par le développement des technologies de reproduction biomédicale, car la manipulation de la vie humaine est une atteinte aux fondements de l’existence de l’homme, créé à l’image de Dieu. Nous estimons notre devoir de rappeler l’immuabilité des principes  moraux  chrétiens,  fondés  sur  le  respect  de  la  dignité  de  l’homme  appelé  à  la   vie, conformément au dessein de son Créateur.

Nous voulons adresser aujourd’hui une parole particulière à la jeunesse chrétienne. A vous, les jeunes, appartient de ne pas enfouir le talent dans la terre (cf. Mt 25, 25), mais d’utiliser toutes les capacités que Dieu vous a données pour confirmer dans le monde les vérités du Christ, pour incarner dans votre vie les commandements évangéliques de l’amour de Dieu et du prochain. Ne craignez pas d’aller à contre-courant, défendant la vérité divine à laquelle les normes séculières contemporaines sont loin de toujours correspondre.

« La guerre est toujours une défaite »

Avant même la Guerre d’Ukraine, la déclaration commune des deux prélats avait été très critiquée. Même s’il a annulé une rencontre avec Cyrille prévue en juin 2022, du fait du conflit et de son souhait de ne pas froisser le primat de l’Eglise grecque catholique ukrainienne, le pape François n’a cédé à aucune pression de tous ceux qui auraient voulu l’entraîner dans une prise de parti pour l’Ukraine.

De même, à propos de la Guerre de Gaza, le Pape ne cesse de répéter que « la guerre est toujours une défaite ». Et il résiste aux pressions occidentales. En réalité, le pape jésuite aux accents progressistes se sera montré d’une étonnante perspicacité quant aux dangers de guerre qui pesaient sur le monde. Comme le fait remarquer Thomas Tanase:

on ne peut pas reprocher au pape François de ne pas avoir vu venir les choses : le pontife parlait déjà en août 2014 d’une troisième guerre mondiale « a pezzi », par morceaux, expression reprise solennellement lors des commémorations pontificales du centenaire de la Première Guerre mondiale. Elle a été utilisée à de nombreuse reprises par le pape François, et notamment lors de la relance de l’invasion russe de l’Ukraine en 2022, même s’il a fini par se demander s’il ne faudrait pas « à présent parler de guerre totale » 

« Les chemins du Seigneur sont impénétrables ». Et ce n’est pas le moindre paradoxe de constater combien, malgré des contradictions indéniables, la géopolitique de François possède une cohérence profonde, qui est apparue avec le temps.

Le Courrier des Stratèges