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Etats-Unis, hégémonie sur la masse continentale eurasienne, organisation du monde, politique étrangère américaine

A Washington on pense le monde comme s’il ne s’était rien passé depuis 1904. On est étonné de voir, en effet, combien la politique étrangère américaine s’obstine à défendre un schéma d’organisation du monde imaginé à l’université d’Oxford au début du XXè siècle par le père de la géopolitique moderne, Halford MacKinder. Comme si le monde n’avait pas changé entretemps. Cela fait des Etats-Unis d’aujourd’hui une puissance profondément réactionnaire – à l’opposé des professions de soi progressistes des néo-conservateurs et des néo-libéraux.

Ukraine, rives de la Mer Noire, Proche-Orient, sous-continent indien, Extrême-Orient : toutes les guerres et les tentatives de coups d’Etat dont nous parlons depuis bientôt trois ans dans Le Courrier se déroulent le long de la ligne géopolitique tracée par Halford MacKinder il y a cent-vingt ans. C’est ce que se plait à rappeler Alex Krainer dans un excellent papier sur la crise syrienne :
« Les guerres d’aujourd’hui sont menées par l’oligarchie impériale occidentale qui s’efforce de maintenir sa domination et d’imposer son ordre mondial « fondé sur des règles ». L’élément central de leur programme est l’impératif primordial de préserver leur hégémonie sur la masse continentale eurasienne. Cette obsession de longue date trouve ses racines dans l’Empire britannique. Elle a été explicitement formulée au début du siècle dernier par l’érudit et homme d’État britannique Sir Halford Mackinder.
Après une étude approfondie de l’histoire et de la géographie mondiales, Mackinder a publié en 1904 un article fondamental intitulé « The Geographical Pivot of History » (Le pivot géographique de l’histoire), dans lequel il affirmait que l’accent exclusif mis par l’Empire sur la puissance maritime était erroné et que le destin du monde serait façonné par les puissances terrestres. Mackinder a émis l’hypothèse que la viabilité à long terme des États dépendait donc essentiellement de leur espace et de leur emplacement et a conclu que les conditions optimales d’espace et d’emplacement ne pouvaient être trouvées que dans les régions intérieures de l’Eurasie, qu’il a appelées la zone du pivot: une vaste étendue englobant grosso modo la Russie, la région du Caucase, le Kazakhstan, l’Iran et l’Afghanistan.

Du Transsibérien aux « Nouvelles Routes de la Soie »:
En comparant l’arc des crises actuelles, mis en exergue à l’article, et la carte de MacKinder, on s’aperçoit que les Etats-Unis ont repris de manière littérale la politique étrangère des Etats-Unis. Et l’on ne sera pas étonné de constater que l’on est passé, en un siècle, de la crainte du Transsibérien à celle du « One Belt. One Road » chinois:
Dans le cadre de Mackinder, la zone pivot est entourée par le Croissant intérieur ou marginal qui comprend l’Europe, l’Afrique du Nord, l’Asie Mineure, la péninsule arabique, l’Inde, la Chine et le Japon, tandis que les terres du Croissant extérieur ou insulaire englobent le reste du monde. Pour Mackinder et la cabale impériale britannique, la zone pivot était stratégique car elle était capable d’émerger en tant que puissance économique indépendante et viable, susceptible d’engendrer un puissant empire rival.
L’introduction du chemin de fer transsibérien en 1904, facilitant l’amélioration des communications et des transports internes de la région que le chemin de fer rendait possible, était considérée comme un catalyseur majeur de ce développement, ainsi qu’une source d’inquiétude pour la cabale impériale à Londres.

La Russie était considérée comme la nation la plus susceptible d’émerger en tant que puissance terrestre pivot. Mackinder écrit ce qui suit :
« Les espaces au sein de l’empire russe et de la Mongolie sont si vastes, et leurs potentialités en termes de population, de blé, de coton, de carburant et de métaux si incalculables, qu’il est inévitable qu’un vaste monde économique, plus ou moins séparé, se développe, inaccessible au commerce océanique… Dans le monde en général, [la Russie] occupe la position stratégique centrale détenue par l’Allemagne en Europe. Elle peut frapper de tous les côtés, sauf au nord. Le développement complet de sa mobilité ferroviaire moderne n’est qu’une question de temps… Le renversement de l’équilibre des forces en faveur de l’État pivot , entraînant son expansion sur les terres marginales de l’Europe et de l’Asie, permettrait l’utilisation de vastes ressources continentales pour la construction de flottes, et l’empire du monde serait alors en vue. Cela pourrait se produire si l’Allemagne s’alliait à la Russie« .
L’Empire britannique considère qu’il s’agit d’une menace existentielle qui doit être neutralisée et détruite. Mackinder propose une solution à ce défi, qui préfigure le siècle de la géopolitique [américaine] :
« La menace d’un tel événement devrait donc jeter la France dans une alliance avec les puissances d’outre-mer, et la France, l’Italie, l’Égypte, l’Inde et la Corée deviendraient autant de têtes de pont où les marines extérieures soutiendraient des armées pour obliger les alliés pivots à déployer des forces terrestres et les empêcher de concentrer toute leur force sur des flottes. »
L’obsession de la puissance russe à briser
Alex Krainer fait bien comprendre la continuité:
Aujourd’hui, l’Ukraine et la Syrie (ainsi qu’Israël) font partie du « rimland », ou « arc de crises », que l’empire a aménagé de la Méditerranée à la Corée afin de maintenir la Russie et ses puissances alliées constamment en guerre. Affaiblir ces puissances pivots et empêcher l’émergence d’un empire rival sur le continent eurasiatique est un impératif absolu pour l’oligarchie occidentale. Elle poursuivra cet objectif même au prix d’une guerre nucléaire contre la Russie.
En tenant compte de ce contexte global, du point de vue de la Russie, il pourrait être judicieux d’entraîner l’empire dans son dernier bourbier en Syrie. Après tout, c’est ainsi que l’Occident a détruit l’Union soviétique dans les années 1980 : non pas par une guerre frontale, mais en entraînant l’URSS dans un bourbier en Afghanistan. Il s’agissait d’une manœuvre intelligente, mais qui n’avait rien de sorcier. Et cela a fonctionné. La brillante victoire que l’Occident est actuellement en train de célébrer pourrait même calmer la panique de l’establishment au pouvoir, suffisamment pour qu’il éloigne ses doigts des gâchettes nucléaires et qu’il accumule des ressources en Syrie afin de sécuriser et de défendre le prix inattendu. Mais si le passé est un prologue, ils n’ont remporté qu’une victoire à la Pyrrhus et ont déjà perdu la guerre. Le bilan des plans astucieux et des coups bas de l’Occident est très cohérent et prédictif. »
Il est fascinant de constater l’énergie mise par les Etats-Unis à défendre une vision géopolitique vieille de cent-vingts ans. Cela en fait la puissance la plus réactionnaire du monde. On est très loin du « Making The World Safe For Democracy » de Wilson et ses successeurs.
Je proposerai dans les semaines qui viennent une relecture des relations internationales depuis le début du XXè siècle. Et nous verrons qu’une fois que l’on a compris la centralité de MacKinder dans la politique anglo-américaine, sans discontinuer depuis cent-vingts ans, on est amené à désapprendre beaucoup de ce qui nous a été enseigné sur les deux guerres mondiales et la Guerre froide, sur le rôle des idéologies dans l’histoire etc….
Le Courrier des Stratèges
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