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Proche des États-Unis et de l’Union européenne au début de son mandat, le président russe s’en est progressivement éloigné. Jusqu’à la rupture.
di Maria Pappini

Aujourd’hui, la Russie et l’Occident sont rivaux, mais il n’en a pas toujours été ainsi. Dans les années 2000, pendant la première présidence de M. Poutine, Moscou a cherché à coopérer avec les États-Unis et l’Union européenne, en soutenant la lutte contre le terrorisme et en renforçant les liens économiques. Mais la perte progressive de confiance et les tensions géopolitiques (de la guerre du Kosovo à la révolution orange en Ukraine) ont entraîné une détérioration progressive des relations. La conférence de Munich en 2007 a marqué un tournant : Poutine a accusé l’Occident de piétiner le droit international et de ne pas respecter la souveraineté russe. Depuis, Moscou s’appuie sur des alliances telles que les BRICS pour construire un ordre multipolaire et défendre ses intérêts stratégiques. Près de 25 ans après le début de son premier mandat, le parcours de Vladimir Poutine présente un équilibre complexe.
En bref
- Collaboration initiale Dans les années 2000, Vladimir Poutine a collaboré avec l’Occident, soutenant la guerre contre le terrorisme et renforçant les liens économiques. Il va même jusqu’à spéculer sur l’entrée de la Russie dans l’OTAN. Mais les tensions géopolitiques conduisent peu à peu à la rupture.
- Percée à la conférence de Munich Le 10 février 2007, lors de la conférence de Munich sur la sécurité, Poutine accuse l’Occident de piétiner le droit international et d’ignorer la souveraineté de la Russie. Son discours marque une césure dans les relations internationales.
- BRICS et repositionnement stratégique Depuis 2009, Poutine a investi dans l’alliance des BRICS afin de réduire la dépendance vis-à-vis de l’Occident, de promouvoir un monde multipolaire et de renforcer les liens avec la Chine, l’Inde et d’autres pays émergents.
- Les conflits comme points de rupture La crise en Ukraine et les différends gaziers ont alimenté la méfiance mutuelle, accélérant l’éloignement de la Russie de l’Union européenne et des États-Unis. Jusqu’à l’invasion de l’Ukraine en 2022.
- Ordre mondial alternatif Aujourd’hui, Poutine présente la Russie comme un rempart contre l’hégémonie occidentale, en soulignant le rôle stratégique des ressources énergétiques et en se présentant comme le défenseur d’un équilibre mondial.
Depuis la chute de l’Union soviétique, les relations entre la Russie et l’Occident sont passées d’une coopération initiale à une méfiance croissante, puis à une confrontation ouverte. Il est essentiel de retracer ce parcours tortueux pour comprendre les tensions actuelles et leur impact sur les relations internationales. Une analyse des transformations de la Russie post-soviétique et du rôle du président Vladimir Poutine offre une perspective particulière sur l’évolution historique d’une relation aujourd’hui compromise, mais qui était initialement marquée par des espoirs partagés de stabilité mondiale.
La Russie avant Poutine : de la crise de l’Empire à l’ère Eltsine
Le coup d’État en Union soviétique contre le président Michail Gorbačëv en 1991 a marqué la fin du régime communiste et a conduit la Russie à faire face à une grave crise interne, qui s’est matérialisée sur plusieurs fronts : économique, politique et social. D’une part, l’économie russe a subi une série de transformations radicales. Après des décennies de planification centralisée, le pays était contraint de passer rapidement à un système économique fondé sur le marché. Mais le chemin a été plus tortueux que prévu. Les réformes de libéralisation économique ont entraîné une très forte hausse des prix, une grave crise inflationniste et une réduction conséquente du pouvoir d’achat des citoyens. D’innombrables personnes ont perdu leur emploi et l’économie, au lieu de prospérer, a subi une profonde contraction.

Dans ce contexte précaire, le premier président de la Fédération de Russie, Boris Eltsine, a tenté de s’inspirer du modèle néolibéral occidental en instaurant un système de « démocratie de marché » et de libre concurrence. La politique économique d’Eltsine visait à intégrer la Russie dans le système international en tant qu’acteur démocratique ouvert au commerce mondial. La coopération avec les États-Unis et l’Europe était donc considérée comme une étape inévitable pour la modernisation du pays. Mais cette ouverture n’était pas sans implications géopolitiques : les États-Unis, conscients de la richesse des ressources naturelles de la Russie, telles que le pétrole, le gaz et les minéraux stratégiques, ont activement soutenu les réformes économiques, y voyant une opportunité d’accéder à ces ressources et de consolider leur influence politique dans la région. Caractérisée par des réformes drastiques, telles que la « thérapie de choc » promue par des économistes occidentaux comme Jeffrey Sachs, la politique d’Eltsine comprenait la libéralisation rapide des prix et la privatisation des entreprises d’État.
Il n’est donc pas surprenant que le processus de transition, soutenu par Washington et les institutions internationales telles que le Fonds monétaire et la Banque mondiale, ait provoqué de profondes divisions. Les privatisations sauvages, qui ont enrichi un petit cercle d’oligarques, et l’austérité économique, qui a mis à genoux des millions de Russes, ont alimenté le mécontentement. Les élites sont divisées entre les partisans des réformes libérales et les opposants nationalistes ou conservateurs, qui font tout pour s’y opposer. Quant à la population, épuisée par une crise économique sans précédent (le PIB et les salaires réels ont chuté de façon spectaculaire, tandis que l’inflation a érodé le pouvoir d’achat), elle ne peut que regarder les promesses de modernisation avec une méfiance croissante. Alors qu’Eltsine tente de se rapprocher des institutions occidentales, la Russie intérieure se désagrège littéralement, la corruption devenant endémique.
Dans ce contexte fragile, la première guerre de Tchétchénie (1994-1996), qui éclate à la suite de la déclaration d’indépendance de la république, jette de l’huile sur le feu. Ce conflit a représenté un moment de crise grave pour le gouvernement d’Eltsine : la guerre a été menée avec une grande férocité par les deux belligérants et s’est révélée être un véritable échec pour Moscou. Ensuite, en 1998, la Russie a été confrontée à une grave crise financière qui a contraint le gouvernement russe à dévaluer le rouble et à se déclarer en défaut de paiement sur sa dette extérieure.
En 1999, la situation s’est encore compliquée avec la guerre du Kosovo, qui a vu l’intervention de l’OTAN contre la République fédérale de Yougoslavie. Ce conflit a provoqué une réaction décisive de la part de la Russie. Le Premier ministre Evgenij Primakov, qui avait été auparavant ministre des Affaires étrangères, a réagi avec fermeté. Lorsque, dans son avion pour Washington, il apprend le début des bombardements, il décide d’annuler sa visite et ordonne à son avion de faire demi-tour, un geste connu sous le nom de « virage Primakov ».
L’agression de l’OTAN contre Belgrade, qui s’est déroulée sans l’autorisation du Conseil de sécurité des Nations unies, et la réaction russe qui s’en est suivie ont mis en évidence les tensions entre la Russie et l’Occident. C’est dans ce contexte qu’a été élaborée la doctrine Primakov, qui mettait l’accent sur l’indépendance de la Russie en matière de politique étrangère et sur la promotion d’un ordre mondial multipolaire, s’opposant à l’unilatéralisme des États-Unis. L’image d’Eltsine en tant que leader s’est progressivement affaiblie, laissant place à la montée d’un nouveau représentant sur la scène politique russe, déterminé à réaffirmer la force et l’unité nationales : Vladimir Poutine.
L’ascension de Poutine : stabilité interne et recherche d’une nouvelle identité
Lorsqu’il est nommé président le 31 décembre 1999, Vladimir Poutine se retrouve à la tête d’un pays en déclin, mais idéologiquement assez homogène. Les actions de M. Poutine au cours de son premier mandat visent à apaiser les relations avec les puissances occidentales et à faire apparaître la Russie comme un partenaire économique et stratégique fiable. Il a tout d’abord signé un traité avec les États-Unis sur la réduction des armes nucléaires et la fermeture des bases militaires à Cuba et au Viêt Nam. Le nouveau président s’est également engagé à rembourser par anticipation la dette extérieure héritée de l’ère Eltsine, engendrée par les réformes économiques préconisées par l’Occident. Poutine a soutenu le président Bush dans la guerre contre le terrorisme : il a appuyé la campagne militaire en Afghanistan et autorisé l’utilisation de bases aériennes en Asie centrale.

Le président russe Vladimir Poutine et le président américain George W. Bush lors d’une exposition au Musée russe de Saint-Pétersbourg, le 26 mai 2002. Photo kremlin.ru. Licena CC BY 4.0.
À l’époque, ce choix s’est avéré gagnant. La lutte commune contre le terrorisme islamiste a permis à la Russie de trouver un consensus international sur la guerre en Tchétchénie et a placé le pays dans une position d’interlocuteur fiable et égal à l’Occident pour la guerre mondiale commune. Comme Eltsine avant lui, Poutine a dû faire face à une opposition interne de la part de ceux qui craignaient de voir une Russie soumise à l’Occident et, parallèlement, en rupture avec le monde musulman. Certains parlementaires ont tenté de s’opposer à lui, mais ils ont été systématiquement mis en minorité.
Mais ce n’est pas tout. Dans les premiers mois de sa présidence, Poutine a exprimé à plusieurs reprises son intérêt pour l’adhésion de la Russie à l’Alliance atlantique. « Quand allez-vous inviter la Russie à rejoindre l’OTAN ? », a-t-il par exemple demandé au secrétaire général de l’Alliance, George Robertson, lors d’une visite à Moscou en février 2000.
Poutine et l’Occident : une première coopération
Le 13 novembre 2001, deux mois après l’attentat contre les tours jumelles et le Pentagone, Poutine et son épouse se rendent aux États-Unis afin de consolider les relations avec Washington. Le ton de la conférence a reflété la nécessité pour Bush de coopérer avec la Russie. Le président américain a souligné les efforts conjoints qui devaient soutenir les deux pays dans la reconstruction de l’Afghanistan et dans la guerre commune contre le terrorisme international : seule une alliance solide entre l’OTAN et la Russie permettra d’instaurer définitivement la paix et la liberté dans le monde. Dans le même temps, les deux puissances doivent redoubler d’efforts pour réduire les armements et les vestiges de la guerre froide.
Ainsi, une nouvelle ère semble s’ouvrir dans les relations entre les États-Unis et la Russie, une ère dans laquelle l’ancienne superpuissance ne sera pas reléguée au second plan, car aucun des deux pays ne pourra gagner la lutte contre le terrorisme s’il ne le fait pas conjointement. Toutefois, lorsqu’il parle de terrorisme, Poutine ne pense pas à celui d’Al-Qaïda, mais à celui de la Tchétchénie, afin de légitimer son action dans la région. Les contacts entre les deux présidents sont restés constants et fréquents au moins jusqu’en 2003, comme pour souligner la nécessité d’une coopération. L’atmosphère détendue et amicale qui caractérise les relations internationales et la communauté, au moins apparente, des objectifs à atteindre – la réalisation d’un monde libre et démocratique – ressortent clairement de toutes les déclarations.

Ukraine et gaz : le début de la rupture
Alors que la première présidence Poutine a été marquée par la coopération entre la Russie et l’Occident, des crises d’une intensité croissante se sont succédé à partir de 2004. La première a été la révolution dite orange, qui a éclaté en Ukraine en novembre à la suite des élections présidentielles. L’Union européenne et l’Occident ont soutenu le candidat nationaliste et pro-occidental Viktor Andrijovyč Juščenko, tandis que la Russie a soutenu le Parti des régions conservateur dirigé par Viktor Fëdorovič Janukovyč. À la suite de protestations populaires, la Cour suprême a invalidé le résultat des élections et a fixé de nouvelles élections pour le 26 décembre, qui ont vu Juščenko l’emporter.
La principale conséquence de ce résultat a été l’éloignement de l’Ukraine de la Russie et, en même temps, le rapprochement de l’Ukraine avec l’Union européenne : la réaction du Kremlin a été l’annulation du prix favorable des fournitures de gaz avec un ajustement aux prix du marché. La tension entre les deux pays a duré jusqu’à l’année suivante, lorsque le 1er janvier 2006, la société monopolistique russe Gazprom a fermé les robinets destinés à Kiev, mais pas ceux en transit vers l’Europe. Le lendemain, le gouvernement russe affirme que l’Ukraine a illégalement détourné cent millions de mètres cubes de gaz destinés au marché européen. Le 4 janvier, la crise est résolue : Gazprom et la société ukrainienne Naftogaz annoncent qu’un accord économique a été conclu. La dénonciation unilatérale du traité sur la réduction des armes conventionnelles en Europe, le durcissement du régime autoritaire à l’intérieur du pays et les tensions avec la Pologne d’abord, puis avec le Royaume-Uni, sont autant de motifs de tension avec l’Occident.
Conférence de Munich : le tournant
Le 10 février 2007, lors de la 43e conférence sur la sécurité à Munich, le président Poutine a dévoilé les nouvelles orientations de la politique étrangère et de sécurité de la Russie. Sa vision ne concerne pas seulement la stabilité politique et militaire, mais aussi la stabilité économique, la lutte contre la pauvreté une fois pour toutes et le développement de nouvelles relations entre les puissances mondiales. En particulier, M. Poutine a souligné que le monde créé par la fin de la guerre froide ne s’était pas libéré des stéréotypes qui avaient caractérisé les décennies précédentes. Le nouveau monde unipolaire créé par les États-Unis a été dénoncé comme un danger, dont personne ne peut prétendre être à l’abri, même derrière le « mur de pierre » du droit international.
Les critiques à l’égard des États-Unis et de l’Occident se font alors de moins en moins discrètes : ils sont accusés de donner des leçons de démocratie à Moscou, alors qu’ils sont eux-mêmes incapables de l’appliquer pleinement. L’usage de la force est désormais, pour Poutine, le critère des relations internationales et il estime qu’il est devenu impossible de trouver une solution politique aux différends. Le droit international, selon le président russe, est constamment foulé aux pieds, de sorte que personne ne peut vraiment se sentir en sécurité.

Dans ce discours, le président Poutine a mis l’accent sur toutes les orientations qui caractériseront la politique étrangère de la Russie : d’une part, il a réaffirmé sa puissance économique et, d’autre part, il a tenté de lui donner une image de défenseur de la démocratie. Avec la première stratégie, Poutine a rappelé à l’UE la dépendance énergétique de la plupart des pays à l’égard des approvisionnements de Gazprom. Avec la seconde, il s’attaque aux États-Unis et se pose, sinon comme une véritable alternative, du moins comme un partenaire indispensable au maintien de la paix dans le monde.
Poutine récolte les fruits de ce qu’il a semé lors de sa première présidence. Il a réussi à libérer la Russie de l’image d’un pays en déclin économique, incapable de payer ses dettes, pour lui donner celle d’un pays économiquement fiable. Le soutien qu’il a toujours manifesté à l’égard des États-Unis lui permet désormais de s’adresser à leur président en l’appelant « ami », dans une position de parité, au moins apparente. À l’époque, peu d’observateurs occidentaux s’en sont rendu compte, mais le discours de Poutine à la conférence de Munich a représenté un tournant historique.
Les BRICS : l’alliance alternative à l’Occident
À mesure que les tensions avec l’Occident augmentaient, Poutine a commencé à investir dans de nouvelles alliances économiques stratégiques. En particulier dans le bloc des BRICS, qui représente aujourd’hui une alternative pertinente pour renforcer l’influence des pays émergents. Créés en 2009 comme un forum de coopération entre les économies en croissance, les BRICS étaient initialement composés du Brésil, de la Russie, de l’Inde, de la Chine et de l’Afrique du Sud. Aujourd’hui, ils représentent une source d’autonomie et une plateforme pour développer un système multipolaire de dialogue et de coopération entre des économies en croissance avec des modèles de développement et des systèmes de gouvernance différents, mais avec un intérêt commun pour la réforme du système économique international.
Depuis leur création, la Russie a joué un rôle clé au sein des BRICS, grâce à son influence politique, au poids stratégique de ses ressources énergétiques et à sa situation géographique. Les BRICS sont aujourd’hui devenus des alliés clés pour Poutine pour ses propres exportations d’énergie et pour conclure des accords bilatéraux en monnaie nationale, réduisant ainsi la dépendance à l’égard du dollar américain. Dans le contexte des BRICS, Moscou promeut l’indépendance économique des pays émergents, en soutenant des initiatives telles que la Nouvelle banque de développement, créée pour financer des projets d’infrastructure dans les pays membres et réduire la dépendance à l’égard d’organismes créés par les pays occidentaux, tels que le Fonds monétaire international.

Mais le coup gagnant de Poutine a été d’exploiter l’alliance pour ouvrir un nouveau front avec les États-Unis. Grâce aux BRICS, le président russe a opéré un rapprochement stratégique majeur avec la Chine et l’Inde, qui, malgré leurs différences de système politique, partagent avec la Russie l’intérêt de contrebalancer l’hégémonie occidentale. La récente crise en Ukraine et les sanctions économiques imposées à Moscou par l’Occident ont rendu la relation avec les BRICS encore plus importante. Dans la vision de Poutine, l’alliance avec les pays émergents représente une opportunité de créer un ordre mondial différent de celui imposé par Washington.
Contestant l’hégémonie américaine, le président russe Vladimir Poutine a déclaré lors du sommet des BRICS à Kazan le 22 octobre 2024 : « Le processus de formation d’un ordre mondial multipolaire est en cours, c’est un processus dynamique et irréversible ». Il semble que des années-lumière se soient écoulées depuis que Poutine a envisagé d’adhérer à l’OTAN en février 2000.
Maria Pappini née en 1987, elle est titulaire d’une maîtrise en sciences de l’administration de l’université de Turin et d’une maîtrise en histoire des théories économiques et managériales de Lyon. Après avoir travaillé pendant plus de dix ans comme gestionnaire de comptes dans divers secteurs et comme activiste politique, elle a décidé en 2023 de reprendre ses études à l’université d’État de Milan, en suivant le cours de sciences historiques. Son activité de recherche se concentre sur l’histoire des partis politiques et l’histoire des relations internationales.