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Le chevauchement des ambitions d’Ankara et de Tel-Aviv en Syrie révèle une convergence d’intérêts, exploitant l’effondrement du pays pour remodeler la région en leur faveur.

Malek al-Khoury

La guerre récemment interrompue par Israël contre Gaza a mis à nu les ambitions du gouvernement du Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu d’étendre l’emprise territoriale de l‘État d’occupation en Palestine et dans l’ensemble de la région.

Cette initiative intervient dans un contexte de débats internes sur l’identité de ce que l’on appelle l’État juif – une discussion qui a commencé bien avant l’opération « Al-Aqsa Flood » de 2023, pendant le bras de fer entre M. Netanyahou et la Cour suprême, et qui se poursuit encore aujourd’hui.

Les intentions de Tel-Aviv se sont rapidement traduites en actes. Le gouvernement s’est montré déterminé à réoccuper Gaza, à étendre son emprise sur le sud du Liban et à prendre le contrôle de parties importantes du mont Hermon et de la région de Quneitra en Syrie. Les hommes politiques et les commentateurs israéliens appellent ouvertement à l’expansion des colonies dans ces régions, reflétant ainsi un programme stratégique et idéologique de longue date.

Carte montrant (les) (territoires) (syriens)(saisis) (par) l’armée) (israélienne) (suite) (à) (la) chute du précédent gouvernement) (syrien)

Ces mesures contrastent fortement avec les appels répétés des pays à majorité arabe et musulmane en faveur d’une solution à deux États exigeant le retrait d’Israël aux frontières d’avant 1967. Entre-temps, les responsables israéliens restent déterminés à consolider leur contrôle sur la Cisjordanie et à annexer officiellement le plateau du Golan syrien.

Le pivot de la Syrie post-Assad

Les récents développements en Syrie révèlent l’appétit croissant d’Israël pour l’expansion. Après le départ du président syrien Bachar al-Assad de Damas le mois dernier, Israël a lancé sa plus vaste offensive aérienne et terrestre en Syrie depuis 1974.

Les déclarations officielles israéliennes font de plus en plus référence aux affaires intérieures de la Syrie. Le ministre des affaires étrangères, Israël Katz, a récemment justifié une intervention pour « protéger les minorités syriennes » telles que les Kurdes et les Druzes, signalant ainsi des ambitions stratégiques plus larges.

Le président turc Recep Tayyip Erdogan est également intervenu, avertissant que l’expansion israélienne incontrôlée pourrait s’étendre « jusqu’à l’Anatolie ». L’état fracturé de la Syrie a fait de ce pays un intérêt partagé par Ankara et Tel-Aviv.

Le mois dernier, le discours de Donald Trump, alors président élu des États-Unis, a semblé valider les aspirations de longue date de la Turquie en Syrie, en évoquant une « prise de contrôle inamicale » du pays, voulue par la Turquie « depuis des milliers d’années ». Il a également fait allusion au fait que les rebelles sont des mandataires de la Turquie, en déclarant : « Ces gens qui sont entrés sont contrôlés par la Turquie.

Une Syrie divisée

La Syrie est de plus en plus le théâtre d’un bras de fer géopolitique fragmenté. La Turquie et Israël semblent se tailler des sphères d’influence plutôt que de se diriger vers une confrontation directe. Le dirigeant de facto de la Syrie, Ahmad al-Sharaa (anciennement connu sous le nom d’Abu Mohammad al-Julani), a déjà assuré Israël de son intention d’éviter le conflit, laissant entendre qu’il préférait la coexistence à la confrontation.

Cette concurrence reflète des intérêts internationaux plus larges liés à la géographie stratégique de la Syrie, un nœud vital au cœur du Levant qui relie le golfe Persique, la Turquie, l’Asie et l’Europe. Au fil des ans, des acteurs puissants, dont l’Iran, la Russie, les États-Unis et Israël, sont intervenus, chacun cherchant à garantir ses intérêts dans le pays.

Carte montrant la) (l’ actuelle répartition du contrôle à travers les territoires) (syriens)(.)

La Turquie s’est fortement appuyée sur les extrémistes de Hayat Tahrir al-Sham (HTS), affiliés à Al-Qaïda, pour projeter son pouvoir, ce qui s’est traduit par des victoires symboliques telles que la prière du chef des services d’espionnage turcs Ibrahim Kalin à la mosquée des Omeyyades et la rencontre très médiatisée du ministre turc des affaires étrangères Hakan Fidan avec Sharaa au sommet du mont Qasioun, à Damas.

Pendant ce temps, Israël explore ses propres outils d’intervention. Un flux constant de rapports sur les atrocités commises par les combattants du HTS à l’encontre des minorités pourrait fournir à Israël un prétexte pour s’impliquer plus profondément.

La vision régionale de Netanyahou

Les ambitions de M. Netanyahou ne se limitent pas à la Syrie. Lors d’une réunion à New York avec Erdogan avant le 7 octobre 2023, les deux dirigeants ont discuté de la relance du projet de gazoduc Haïfa-Ceyhan pour l’exportation de gaz. Bien que la faisabilité de cette initiative reste incertaine, elle met en évidence leur intérêt mutuel à exploiter la géographie de la Syrie.

M. Netanyahou a également toujours insisté sur la nécessité de contrôler la Cisjordanie dans le cadre de sa vision de la consolidation d’un « État juif ». Les récents appels lancés par Israël pour récupérer le Sinaï et conserver des positions stratégiques dans le sud du Liban soulignent un programme plus large visant à étendre l’influence sous le couvert de la protection des minorités.

Cette stratégie, parfois présentée comme une « alliance des minorités », est un thème récurrent de la politique de l’État d’occupation en Asie occidentale. La Turquie a, elle aussi, tiré parti des mouvements sectaires pour étendre son influence.

Des drapeaux turcs flottent dans le nord du Liban, tandis que les combattants du HTS organisent des parades à Deir Ezzor, en Syrie. Le leader druze libanais Walid Jumblatt s’est rangé du côté d’Ankara, tandis que le cheikh druze Muwafaq Tarif en Israël a prôné la coopération avec Tel-Aviv, reflétant ainsi une région divisée par des loyautés concurrentes et des alignements stratégiques.

Les responsables israéliens n’ont cessé d’appeler à des alliances avec les Kurdes syriens, tandis que la France et l’Allemagne cherchent à établir des canaux avec les chrétiens, les Kurdes et les Alaouites de Syrie. Ces actions ont incité le ministre turc des affaires étrangères, Hakan Fidan, à critiquer ironiquement l’ingérence de Paris dans les affaires syriennes.

Ces manœuvres ont suscité de vifs débats parmi les Syriens, les plateformes de médias sociaux devenant des champs de bataille en ligne pour les discussions sur l’avenir du pays. Certains prônent une gouvernance laïque, tandis que d’autres appellent à la partition ou à la défense des droits des minorités.

Selon Israel Hayom, des responsables israéliens envisagent une conférence pour diviser la Syrie en cantons, illustrant ainsi l’intérêt croissant de Tel-Aviv pour le remodelage des frontières de la région. Le ministre de l’énergie, Eli Cohen, a proposé une conférence régionale pour stabiliser la Syrie et faciliter un éventuel retrait israélien tout en préservant les intérêts stratégiques.

Rivalités méditerranéennes

L’objectif ultime de Netanyahou semble être d’étendre le contrôle israélien sur la Syrie, en s’appuyant sur des alliances minoritaires pour justifier une intervention. Dans le même temps, Erdogan cherche à affirmer sa domination par le biais de blocs islamistes, créant ainsi un réseau complexe d’intérêts divergents.

Dans ce contexte, le Liban est devenu le point de convergence de rivalités méditerranéennes plus larges. La première visite officielle de la nouvelle administration du pays a été effectuée depuis Chypre, l’Italie et la Grèce ayant lancé les premières invitations. Cela a coïncidé avec la rencontre du prince héritier saoudien Mohammed bin Salman (MbS) avec le président grec et la signature d’un traité stratégique bilatéral.

Après des années de perte d’influence au Liban, l’Arabie saoudite, réagissant à l’expansion turque, renouvelle son influence dans le pays parmi ses alliés sunnites traditionnels et d’autres sectes. L’ambassadeur saoudien a notamment rencontré le Conseil islamique alaouite à Tripoli et a appuyé de tout son poids la nomination de l’ancien chef de l’armée chrétienne, Joseph Aoun, au poste de président du Liban. Ces initiatives s’inscrivent dans la nouvelle stratégie de Riyad en Méditerranée orientale, qui vise à contrecarrer les tentatives de domination d’Ankara.

La compétition pour la Syrie et l’ensemble de la région ne se limite plus à des engagements militaires, mais s’est transformée en une lutte plus large pour la domination économique et politique. La Syrie restera un État clé, bien que fragmenté, pris entre les ambitions des puissances régionales et mondiales.

The Cradle