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Cessez-le-feu à Gaza, Donald Trump, monologue mortifère de Netabyahou, refus du droit international
Edouard Husson

Forcé par Donald Trump d’accepter un cessez-le-feu à Gaza, Benjamin Netanyahou cherche tous les prétextes pour faire échouer le cessez-le-feu. Samedi dernier, le Premier ministre israélien a refusé d’honorer l’engagement de libérer six-cents prisonniers palestiniens. Beaucoup d’observateurs pensent que la seconde phase du cessez-le-feu ne verra pas le jour. Netanyahou s’enfonce chaque jour plus dans un solipsisme pathologique. Mais aucun dirigeant au monde ne semble prêt à imposer le droit international à un homme enfermé dans un monologue mortifère. En attendant, tandis que les Palestiniens de Cisjordanie sont la cible de toutes les violences, les Palestiniens de Gaza sont suspendus à la politique difficilement lisible de la Maison-Blanche.

Donald Trump et son négociateur pour les dossiers palestinien et ukrainien Steve Witkoff, le 11 février 2025
Les prétextes invoqués par Benjamin Netanyahou pour ne pas pas honorer la signature d’Israël dans la mise en œuvre du cessez-le-feu de Gaza n’ont pas d’autre intérêt qu’anecdotique. Appuyons-nous sur la synthèse que propose Jeremy Scahill.
La première phase de l’accord entre Israël et le Hamas pour un cessez-le-feu et un échange de prisonniers doit expirer le samedi 1er mars, après ce qui est censé être l’échange final, jeudi, des corps de quatre prisonniers israéliens contre la libération de plusieurs centaines de Palestiniens détenus par Israël. Mais, le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu étant engagé dans une campagne active pour saboter l’accord négocié au niveau international qui est officiellement entré en vigueur le 19 janvier, l’avenir de l’accord est tout sauf certain.
Les négociations sur la mise en œuvre de la deuxième phase de l’accord, qui stipule que les Israéliens doivent se retirer du couloir de Philadelphie le long de la frontière de Gaza avec l’Égypte à la fin de la phase 1, devaient commencer au plus tard le 3 février, mais Netanyahou a refusé d’autoriser les négociateurs israéliens à entamer les pourparlers. (…)
Tout a changé samedi. Après que le Hamas et d’autres factions de la résistance palestinienne ont libéré six prisonniers israéliens, dont l’un, Omer Shem-Tov, a embrassé deux combattants des Brigades Qassam sur scène lors de la cérémonie de remise, Netanyahu a soumis des centaines de familles palestiniennes attendant la libération de leurs proches à un jeu angoissant. Après le retour des prisonniers israéliens en Israël, Nétanyahou a annoncé qu’il retardait la libération de 620 Palestiniens qui devait avoir lieu. Les Palestiniens dont la libération avait été autorisée étaient déjà montés dans des bus dans une prison de Cisjordanie occupée.
Puis, dimanche, Israël a annoncé qu’aucun autre Palestinien ne serait libéré tant que le Hamas n’aurait pas accepté de mettre fin « aux cérémonies qui portent atteinte à la dignité de nos otages et à l’utilisation cynique de nos otages à des fins de propagande ». Israël était également furieux à la suite de la diffusion d’une vidéo par la branche armée du Hamas, les Brigades Qassam, révélant qu’elle avait emmené deux autres prisonniers israéliens à la cérémonie de remise à Gaza samedi à Nuseirat et les avait filmés depuis l’intérieur d’une camionnette alors qu’ils regardaient leurs compatriotes libérés. Sur la bande, les prisonniers israéliens demandaient à Netanyahu de respecter les termes de l’accord de cessez-le-feu pour assurer leur libération de Gaza. (…)
Dimanche, le Hamas a déclaré qu’il ne reprendrait pas les négociations indirectes sur l’accord de cessez-le-feu plus large avec Israël tant que les prisonniers palestiniens ne seraient pas libérés, tout en se disant ouvert aux propositions des médiateurs internationaux pour sortir de l’impasse. Si Israël ne libère pas les Palestiniens comme prévu samedi, a déclaré le Hamas, « toutes les options sont sur la table », y compris le report du retour prévu jeudi des corps de quatre Israéliens emmenés à Gaza le 7 octobre.
Netanyahu a également utilisé les événements qui se sont déroulés la semaine dernière autour du retour des corps de la captive israélienne Shiri Bibas et de ses deux jeunes enfants pour justifier une éventuelle fin de l’accord. Ariel et Kfir avaient 4 ans et 9 mois lorsque des combattants des Brigades des moudjahidines, un autre groupe armé palestinien, les ont ramenés à Gaza le 7 octobre. Il est clair depuis plus d’un an que Netanyahou et ses partisans utilisent la famille comme une arme émotionnelle pour attiser la colère des Israéliens. Depuis novembre 2023, le Hamas affirme que les trois ont été tués lors d’une frappe aérienne israélienne, mais les responsables et les médias israéliens laissent régulièrement entendre qu’ils pourraient être en vie.
Après le retour des corps, Israël a affirmé qu’une combinaison de preuves médico-légales et de « renseignements » israéliens avait déterminé que les enfants avaient été « assassinés » en captivité. Netanyahu a affirmé, sans preuve, que leurs ravisseurs avaient « étranglé de leurs propres mains ces tendres enfants ». Aucune preuve publique n’a été produite pour étayer cette allégation.
Puis, aggravant une situation déjà tendue, il est apparu après l’examen médico-légal que le cercueil censé contenir le corps de Shiri Bibas ne contenait pas réellement ses restes. Netanyahu a accusé le Hamas d’un acte de terreur psychologique malveillant et cynique, laissant entendre que le groupe avait délibérément remis à Israël le corps d’une « femme de Gaza ». Le Hamas a répondu en déclarant qu’il allait enquêter et a rapidement annoncé que la restitution du mauvais corps était une erreur due au fait que les restes de Shiri Bibas avaient été conservés avec ceux des Palestiniens tués lors de la même frappe. En moins de 48 heures, ses restes ont été localisés et remis à la Croix-Rouge.
Le Premier ministre israélien est enfermé dans un solipsisme pathologique. Plus les années passent, plus il est enfermé dans un monologue mortifère. Il faut bien se dire que si les prétextes invoqués ci-dessus n’existaient pas, le vieux chef sioniste en trouverait d’autres.
Le refus du droit international comme système
Depuis sa création, en 1947-1948, Israël refuse de respecter le droit international. Mais la responsabilité première incombe à la communauté internationale, qui n’a jamais tapé du poing sur la table pour faire respecter la réciprocité: la création de deux Etats, l’israélien et le palestinien, devait être du donnant-donnant.
Résolution après résolution des Nations-Unies, depuis 75 ans, l’Etat d’Israël a constaté qu’il pouvait bafouer le droit. Dans toute société humaine, l’abus amène l’abus; les situations empirent avec le temps. Le génocide de Gaza, entre octobre 2023 et janvier 2025, est largement le résultat de l’absence d’autorité de la communauté internationale.
La marche en crabe de Trump comme seul atout étranger des Palestiniens?
Des cinq membres permanents du Conseil de Sécurité, aucun, à part les Etats-Unis, n’est actif pour mettre fin au conflit de Gaza. Les Palestiniens comptent bien entendu d’abord sur eux-mêmes et sur leurs milices armées pour les défendre. Mais, la possibilité, pour leur combat, d’aboutir, tient actuellement à la « marche en crabe » du seul gouvernement Trump. Là encore, citons Jeremy Scahill:
Samedi, la Maison Blanche n’a pas tardé à approuver le refus d’Israël de libérer les prisonniers palestiniens. « Compte tenu du traitement barbare infligé par le Hamas aux otages, notamment le défilé horrible des cercueils des enfants Bibas dans les rues de Gaza, la décision d’Israël de retarder la libération des prisonniers est une réponse appropriée », a déclaré le porte-parole du Conseil de sécurité nationale, Brian Hughes. Il a ajouté que Trump « est prêt à soutenir Israël dans la ligne de conduite qu’il choisira à l’égard du Hamas ». Netanyahu a également affirmé être en possession d’une lettre dite « annexe » de Trump (et d’une autre de l’ancien président Joe Biden) assurant Israël qu’il peut reprendre la guerre à grande échelle contre Gaza s’il estime que le cessez-le-feu est intenable.
L’homme de confiance de Trump pour les négociations sur Gaza a donné une image plus nuancée de la situation actuelle. « Nous passerons à la phase 2. Je suis très concentré sur cela et je pense que cela va se produire », a déclaré dimanche l’homme d’affaires milliardaire et envoyé spécial de Trump, Steve Witkoff, ajoutant qu’il était convaincu que les négociations et le cessez-le-feu se poursuivraient.
Depuis sa signature, Netanyahou a répété à plusieurs reprises à son cabinet qu’il considérait l’accord en trois phases comme une seule et même phase, visant à libérer le plus grand nombre possible de prisonniers israéliens tout en bloquant tout effort visant à forcer un retrait complet d’Israël de Gaza ou un plan de reconstruction incluant les Palestiniens restés à Gaza. Dimanche, Witkoff a reconnu : « Nous devons obtenir une prolongation de la phase 1 ».
Selon l’accord signé par Israël avec le Hamas, les forces israéliennes sont censées commencer leur retrait complet du couloir Philadelphi le long de la frontière de Gaza avec l’Égypte à la fin de la phase 1. Depuis des mois, Netanyahou affirme qu’Israël n’a pas l’intention de le faire, malgré l’accord. Les analystes israéliens estiment que Netanyahou rejettera la mise en œuvre complète des termes de la phase 2 et maintiendra la situation dans l’incertitude par une série de mini-accords visant à libérer davantage de prisonniers et de corps israéliens. Trente-trois prisonniers israéliens et internationaux au total devaient être libérés lors de la première phase de l’accord. On estime actuellement à 61 le nombre d’Israéliens détenus à Gaza et la phase 2 prévoit leur retour en échange d’un cessez-le-feu permanent, du retrait israélien de Gaza et de la libération de milliers de Palestiniens.
Selon l’accord signé par Israël, quelque 60 000 maisons mobiles et 200 000 tentes devaient entrer à Gaza, ainsi que des équipements lourds pour déblayer les décombres. Israël a presque entièrement bloqué ces expéditions depuis le 19 janvier, signe évident que M. Netanyahou ne veut pas permettre aux Palestiniens d’améliorer de manière significative leurs conditions de vie.
Au début de la semaine dernière, le chef du Hamas à Gaza, Khalil Al-Hayya, a déclaré que le groupe était prêt à négocier un accord global pour la phase 2 qui inclurait le retour de tous les prisonniers israéliens détenus à Gaza « en un seul paquet », plutôt que les libérations hebdomadaires échelonnées qui ont marqué la phase 1 de l’accord. En échange, le Hamas et d’autres groupes de résistance palestiniens exigeraient qu’Israël retire complètement toutes ses forces de la bande de Gaza et que les médiateurs internationaux, y compris les États-Unis, certifient une trêve permanente.
Netanyahu ne veut pas d’un tel accord avec le Hamas et affirme que Trump « est d’accord avec nous sur tout ce qui concerne Gaza ». Cependant, le déluge de messages contradictoires de Trump rend difficile l’évaluation de son résultat préféré. À première vue, la menace grandiloquente de Trump de s’emparer de Gaza, d’en déplacer la population et de construire des hôtels et des immeubles de bureaux appartenant aux États-Unis semble être une menace flagrante de conquête impériale violente, visant peut-être à faire pression sur l’Égypte, la Jordanie et d’autres nations arabes pour qu’elles élaborent leurs propres plans.
L’analyste palestinien Abdaljawad Omar, professeur à l’université de Birzeit, pense que cela pourrait également être un message adressé à Israël. « L’idée que les Américains prennent le contrôle de Gaza était en quelque sorte une réprimande de Netanyahu sur le podium. Cela visait à montrer qu’il y a des tensions entre ces deux personnalités », m’a récemment confié Omar. « Trump ne voulait pas accorder trop de crédit à Netanyahu. C’est pourquoi il a déclaré que l’Amérique prendrait le contrôle, et non Israël. » Cependant, a déclaré Omar, Netanyahou était finalement satisfait de la menace de Trump de prendre le contrôle de Gaza, car elle promeut le programme selon lequel « la question palestinienne ne peut être résolue que par l’éradication totale de la présence physique des Palestiniens sur la terre de Palestine » – ce à quoi, si l’histoire est une indication, les Palestiniens de Gaza ne se soumettront pas.
Lorsqu’on lui a demandé dimanche, lors d’une interview avec CBS, si Trump soutenait le droit des Palestiniens à retourner à Gaza après la reconstruction, Witkoff a répondu : « Je ne suis pas sûr que quiconque ait un problème avec le retour des gens. Nous avons eu ces discussions à ce sujet. Je pense simplement que la question fondamentale aujourd’hui est de savoir comment nous allons mener à bien la deuxième phase, puis élaborer un plan de reconstruction pour Gaza. » Mais il a affirmé que les estimations précédentes du temps nécessaire à la reconstruction de Gaza étaient bien en deçà des évaluations actuelles. « Personne ne peut vraiment y vivre dans un environnement sûr pendant au moins 15 ans », a affirmé Witkoff. « Il y a beaucoup de travail à faire là-bas : il y a des tonnes de démolition, des obus d’artillerie partout qui pourraient exploser à tout moment. C’est un projet beaucoup plus long et les gens n’ont pas leur place là-bas pour le moment. »
L’Égypte a travaillé sur sa propre contre-proposition pour la reconstruction de Gaza, qui, selon elle, ne nécessiterait pas le déplacement massif ou forcé des Palestiniens. Le plan, qui doit être discuté lors d’un sommet de la Ligue arabe le 4 mars, prévoit un projet de trois à cinq ans qui envisage la création de zones de sécurité pour reloger temporairement les habitants de Gaza dans des maisons mobiles et des abris pendant que les décombres sont enlevés et que la construction commence, selon le journal public égyptien Al-Ahram. Le journal a déclaré que le plan était conçu pour « réfuter la logique du président américain Trump » et « toute autre vision ou plan visant à modifier la structure géographique et démographique de la bande de Gaza ».
« La [quantité de] décombres à Gaza n’est pas aussi importante que les États-Unis et Israël le suggèrent, et les entrepreneurs ont confirmé qu’une grande partie peut être recyclée dans le processus de reconstruction », a déclaré récemment l’ancien vice-ministre égyptien des Affaires étrangères, Rakha Hassan. « Les hôpitaux peuvent être rapidement remis en état, en quelques mois, car une grande partie de leur structure extérieure est encore debout… La main-d’œuvre de Gaza sera essentielle pour le plan de reconstruction. La population de Gaza doit rester sur place pour participer elle-même à la reconstruction. »
La thèse que j’ai défendue au début du mois, selon laquelle le plan de Trump pour Gaza était une sorte de « tour romaine » à l’abri de laquelle avancer pour reprendre la main sur la forteresse sioniste est en quelque sorte confirmée par l’évolution des choses. La Ligue Arabe peut développer son plan en réfutant celui de Trump. Et ce dernier, en menaçant Netanyahou d’une prise en mains américaine de Gaza, ouvre un peu plus la marge de manœuvre de son négociateur Steve Witkoff.
On est dans tous les cas loin de l’état de droit.
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