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Donald Trump et Vladimir Poutine parlent le même langage diplomatique, mais ne poursuivent pas un objectif commun pour autant.

Charlotte de Condé

Invasion de l'Ukraine - Poutine "ouvert au contact" avec Trump sans condition préalable
Les Américains ont toujours gardé un corridor avec les Russes, même dans les pires moments.

Que ça plaise ou non aux dirigeants européens, Donald Trump met entre parenthèses le rôle de Vladimir Poutine dans le déclenchement de la guerre en Ukraine. Pour le Républicain, il faut être pragmatique. Il n’est pas question d’agresseur ou d’agressé. Un cessez-le-feu doit se négocier avec le belligérant le plus fort : celui qui a le plus d’armes, le plus d’hommes et le régime le plus robuste. La Russie s’est ainsi vue obtenir une place privilégiée dans les négociations, au détriment de l’Ukraine et ses alliés froissés.

Comment expliquer un tel comportement de la part de la Maison-Blanche ? Il est vrai que Donald Trump se soucie peu du sort de l’Ukraine – il veut juste être sacré faiseur de paix grâce à un accord rapide. Mais il n’y a pas que ça. D’après Nina Bachkatov, Docteur en sciences politiques et spécialiste de l’espace post-soviétique, les États-Unis et la Russie partagent en réalité la même logique géopolitique. Ce qui pourrait éventuellement expliquer le rapprochement actuel. « Washington et Moscou sont dans une logique d’intérêts nationaux. Dans ce sens-là, ils se comprennent mieux, quel que soit le dirigeant. Les approches sont différentes mais le but [est similaire].« 

Washington et Moscou sont dans une logique d’intérêts nationaux. Dans ce sens-là, ils se comprennent mieux, quel que soit le dirigeant

Elle ajoute que les Américains ont toujours gardé un corridor avec les Russes, même dans les pires moments, alors que « les Européens continuent à voir la Russie comme une menace depuis la guerre froide. Ils se sont laissés distancer. Défendre les valeurs, c’est bien. Mais ce n’est certainement pas un moyen d’action. C’est presque paralysant. Ils ont oublié que leur force militaire était assurée par la couverture américaine.« 

Pragmatisme commun

La politologue estime par ailleurs que les Américains ont « ce qui manque cruellement aux Européens« , une unité. « Quand Donald Trump parle, les conseillers sont clairement identifiés et ça veut dire quelque chose dans le débat interaméricain. Comme en Russie.« 

« Il ne faut pas tomber dans la caricature en disant que Donald Trump est uniquement un businessman, ce n’est pas vrai. Mais il a sa propre méthode, qui peut être à la fois efficace et dévastatrice, poursuit Nina Bachkatov. L’Administration Trump est un conglomérat de gens qui partagent non pas une idéologie, mais un pragmatisme. Leur méthode pour mener à bien leur politique englobe notamment l’utilisation de la force, de la puissance et des affaires. Ce qui se rapproche finalement de la méthode russe.« 

Donald Trump a sa propre méthode, qui peut être à la fois efficace et dévastatrice

Malgré ces similitudes politiques, une véritable alliance entre les deux États est encore improbable. Donald Trump a beau utiliser un ton amical, voire flatteur, quand il s’adresse à son homologue russe, le rapport de force peut brutalement, et à tout moment, se retourner contre Vladimir Poutine, avertit Nina Bachkatov. « S’il se montre trop gourmand, Vladimir Poutine pourrait provoquer un dérapage qui affecterait ses relations avec Washington. Alors qu’un dérapage de Donald Trump risquerait plutôt d’avoir des répercussions en Ukraine et dans l’Union européenne. »

Dérapage possible

La relation entre les deux pays reste en effet asymétrique. La Russie a besoin des États-Unis pour servir ses intérêts en Ukraine – alors que la priorité américaine est de mettre fin au conflit, peu importe comment – tout en étant, d’un autre côté, dans une situation de dépendance économique croissante à l’égard de la Chine… ennemi commercial de Washington. Vladimir Poutine doit donc constamment marcher sur des œufs pour plaire à l’un sans contrarier l’autre.

D’autant plus que Moscou et Washington sont avant tout des rivaux économiques, rappelle Emmanuel Hache, économiste à IFP Énergies Nouvelles. « D’un point de vue énergétique, il n’y a pas de complémentarité entre les États-Unis et la Russie. Ce sont deux grands producteurs de gaz et de pétrole, il y a donc beaucoup de concurrence entre eux. Qu’est-ce que Trump a à gagner ? Il va tout simplement se mettre à dos la majeure partie des pays européens. Il n’y a pas de faits de compréhension simples, clairs et logiques. » Aucune logique économique scelle donc le rapprochement récent.

D’un point de vue énergétique, il n’y a pas de complémentarité entre les États-Unis et la Russie

L’économiste admet que Washington et Moscou pourraient éventuellement s’entendre dans le secteur des minerais stratégiques. Et encore. « La Russie est un territoire excessivement riche en matières premières critiques. Elle a notamment des terres rares, du cuivre, de l’aluminium, du titane, du cobalt… Mais le territoire des États-Unis est [pourtant] riche aussi… » Le Kremlin n’a donc a priori aucun moyen – du moins, connu du grand public – pour contraindre Donald Trump à se montrer conciliant en toutes circonstances.

Vers un nouvel ordre mondial ?

Sans parler d’un nouvel ordre mondial, Nina Bachkatov estime ce rapprochement stratégique est « presque révisionniste. Il y a vraiment quelque chose qui change. Des alliances sont en train de bouger dans tous les sens. De nouveaux acteurs émergent. Regardez le rôle que joue tout à coup l’Arabie saoudite. Il y a quatre ans, c’étaient des parias après le meurtre de ce journaliste saoudien en Turquie [en 2018, Jamal Khashoggi a été séquestré, assassiné, puis découpé à la scie dans les bureaux du Consulat d’Arabie saoudite à Istanbul, NdlR]. Et maintenant, il y a cette photo à Riyad qui montre deux Saoudiens qui président les pourparlers entre les Américains et les Russes. C’est une photo d’un autre monde.« 

Des administrateurs américains (Marco Rubio, Mike Waltz et Steve Witkoff) et russes (Sergueï Lavrov, Iouri Ouchakov) se rencontrent sous l’égide de l’Arabie saoudite, le 18 février 2025 à Riyad. ©Copyright 2025 The Associated Press. All rights reserved.

Le très influent blogueur ukrainien Valerii Pekar va jusqu’à déclarer sur Facebook que l’ancien ordre mondial n’existe plus. Pour lui, « les États-Unis ont décidé qu’il était temps de passer de la protection de l’ancien ordre à sa destruction. […] Dans ce monde, il n’y a plus d’alliances ou d’alliés, plus d’obligations mutuelles, et les anciens traités peuvent être renégociés unilatéralement. Il n’y a que des pays forts qui prennent ce qu’ils veulent, et de petits pays faibles qui sont victimes de ces politiques. C’est du moins ainsi que la nouvelle administration américaine voit le monde. Ce ne sont pas des isolationnistes, ce sont des expansionnistes. […] La nouvelle Amérique ne croit pas aux alliances et aux accords, elle croit au droit du plus fort dans un monde multipolaire [et] n’a pas besoin d’institutions internationales.« 

« On n’est pas encore dans le nouvel ordre mondial, nuance Emmanuel Hache. Il est en train de se construire, il n’est pas encore stabilisé. On est dans un entre-deux, dans une zone grise. Il n’y a plus que des diplomaties transactionnelles. On n’est plus sur des alliances qui structurent fondamentalement la géopolitique. La seule alliance qui restait encore, c’était l’Otan. Or, vous voyez depuis quelques semaines qu’elle s’affaiblit.« 

La Tribune