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Sandrine Côté

Lors d’un échange verbal sous haute tension au bureau ovale, Donald Trump et le vice-président américain, J.D. Vance, ont accusé vendredi Volodymyr Zelensky de refuser les négociations de paix avec la Russie et de ne pas être assez reconnaissant pour l’aide américaine. Quels impacts cet esclandre pourrait-il avoir sur la suite de la guerre en Ukraine et sur les tractations diplomatiques pour y mettre fin? Éclairage.


Un guet-apens tendu à M. Zelensky?

En 50 ans d’études et de carrière, je n’ai jamais vu un événement comme celui-ci qui émane de la Maison-Blanche et du président des États-Unis. C’est un abus de langage qui viole toutes les règles protocolaires, affirme d’emblée Charles-Philippe David, président de l’Observatoire sur les États-Unis de la Chaire Raoul-Dandurand en études stratégiques et diplomatiques de l’UQAM.

Ce genre d’échange corsé aurait dû se dérouler à huis clos, et non pas devant les caméras de bureau ovale, estime-t-il. Je soupçonne très fortement Donald Trump, et encore plus J.D. Vance, le vice-président, d’avoir tendu un guet-apens à Volodymyr Zelensky, poursuit M. David.

J.D. Vance et Donald Trump argumentent avec Volodymyr Zelensky.
Le climat était très tendu à la Maison-Blanche lors de la visite du président ukrainien Volodymyr Zelensky.Photo : Reuters / Brian Snyder

En débattant ainsi sur la place publique avec le président ukrainien, M. Trump et son numéro deux souhaitaient justifier tranquillement mais certainement leur volonté de désengagement de l’appui à l’Ukraine auprès du public américain, avance-t-il.

Je pense que la volonté de Trump et de Vance était d’affaiblir la position de Zelensky pour obtenir un cessez-le-feu […] qui soit à l’avantage des États-Unis [et de la Russie].

Charles-Philippe David, président de l’Observatoire sur les États-Unis de la Chaire Raoul-Dandurand en études stratégiques et diplomatiques de l’UQAM

A contrario de M. David, Christophe Cloutier-Roy, directeur adjoint de l’Observatoire sur les États-Unis de la Chaire Raoul-Dandurand, n’y voit pas nécessairement un piège qui a été tendu à M. Zelensky. On sait que Trump peut avoir une tendance à l’improvisation dans ses façons de gérer les affaires internationales, souligne-t-il.

Pourquoi M. Trump refuse-t-il d’octroyer des garanties de sécurité à l’Ukraine?

Donald Trump – qui s’est rapproché du président russe – cherche avec empressement à mettre la fin à la guerre en Ukraine, qui fait rage depuis trois ans. Or, Kiev refuse catégoriquement un cessez-le-feu avec la Russie tant et aussi longtemps que les États-Unis ne lui accorderont pas des garanties de sécurité.

L’Ukraine et l’Europe suivent avec inquiétude le rapprochement entre M. Trump et son homologue russe, craignant une paix dictée par Moscou avec la complaisance des États-Unis. Moscou et Washington ont lancé, sans inviter l’Ukraine ni les Européens, des négociations bilatérales pour mettre fin à la guerre, dont le président américain refuse de considérer Moscou comme responsable.

C’est d’ailleurs le sujet des garanties de sécurité réclamées par le président ukrainien qui a mis le feu aux poudres à la rencontre vendredi à Washington. Lorsque M. Zelensky est revenu à la charge sur sa demande de protection américaine, M. Trump a accusé le chef d’État ukrainien de s’opposer au processus de négociations diplomatiques avec la Russie et de jouer avec la Troisième Guerre mondiale. Il a même menacé son invité, en lançant : Concluez un accord ou nous vous laissons tomber.

Dominique Arel, titulaire de la chaire d’études ukrainiennes à l’Université d’Ottawa, salue l’attitude de M. Zelensky, qui, selon lui, a réussi à se tenir face à M. Trump. À l’instar de la position ukrainienne, il est d’avis qu’un accord sans conditions pour faire en sorte que le cessez-le-feu ne soit pas violé par la Russie n’est pas envisageable.

On ne peut pas simplement avoir un cessez-le-feu sur la parole que Poutine va accepter de maintenir le cessez-le-feu.

Dominique Arel, titulaire de la chaire d’études ukrainiennes à l’Université d’Ottawa

L’accord sur les minéraux critiques menacé

La visite de M. Zelensky à la Maison-Blanche devait permettre vendredi l’officialisation d’une entente sur les minéraux critiques, mais le départ prématuré du président ukrainien, à la demande de Donald Trump, a fait avorter sa signature.

Cet accord, à l’avenir désormais incertain, permettrait à Washington d’exploiter conjointement avec Kiev les richesses minières ukrainiennes. Les revenus qui en seraient issus iraient dans un fonds commun.

Pour le président américain, cette entente sur l’exploitation du sous-sol de l’Ukraine est une façon de rembourser le soutien financier de Washington contre l’invasion russe. En échange, Kiev souhaitait obtenir la protection des États-Unis face à la Russie, mais s’est buté à une fin de non-recevoir de l’administration Trump.

Donald Trump, toutefois, refuse des garanties de sécurité à l’Ukraine en répondant que le président Poutine va respecter sa présidence et un éventuel accord de cessez-le-feu, explique Justin Massie, codirecteur du Réseau d’analyse stratégique et professeur agrégé de science politique à l’UQAM.

Et ça, bien sûr, pour Volodymyr Zelensky, c’est complètement inacceptable et faux.

-Justin Massie, codirecteur du Réseau d’analyse stratégique et professeur agrégé de science politique à l’UQAM

Il affirme aussi qu’à partir du moment où il signera un accord de type économique – donc l’accord sur l’exploitation des [minéraux critiques] – ce serait suffisant pour garantir la sécurité de l’Ukraine, ajoute Frédéric Lasserre, professeur de géographie à l’Université Laval.

Or, on ne voit pas très bien en quoi la présence d’entreprises américaines sur le sol ukrainien, si ça se concrétise, serait une garantie de sécurité pour empêcher une nouvelle attaque éventuelle de la part de l’armée russe, fait valoir celui qui est aussi directeur du Conseil québécois d’études géopolitiques.

Pourquoi un rapprochement entre Moscou et Washington?

Le président américain a besoin, pour conforter le type de régime qu’il est en train de mettre en place, d’avoir des régimes qui le légitiment sur la scène internationale – et notamment des régimes autoritaires, estime Régis Genté, journaliste et auteur du livre Notre homme à Washington : Trump dans la main des Russes. En plus de Vladimir Poutine, le régime de Viktor Orban, en Hongrie, pourrait être un allié de l’administration Trump, donne-t-il en exemple.

Ce rapprochement des États-Unis et de la Russie a de quoi surprendre, alors que les républicains, historiquement, ont toujours été antisoviétiques et antirusses, met en lumière Guillaume Sauvé, chercheur au Centre d’études et de recherches internationales à l’Université de Montréal.

La cohérence idéologique n’est pas le facteur principal du comportement des républicains en ce moment. C’est plutôt la loyauté envers Donald Trump qui prime, croit-il.

À quoi s’attendre pour la suite des relations américano-ukrainiennes?

Pour Dominique Arel, une chose est certaine : cette prise de nec entre les chefs d’État ukrainien et américain marque un moment de rupture entre les États-Unis et l’Europe.

C’est devenu très clair que les États-Unis vont abandonner l’Ukraine en termes d’aide militaire, parce qu’ils blâment l’Ukraine non seulement pour avoir causé la guerre, mais pour soi-disant ne pas vouloir faire la paix.

-Dominique Arel, titulaire de la chaire d’études ukrainiennes à l’Université d’Ottawa

Kiev, dont l’armée est à la peine sur le front, pourra difficilement se passer de l’aide américaine, particulièrement dans le secteur du renseignement par satellite, avance M. Arel.

Ce revirement de situation forcera l’Europe à prendre des décisions dramatiques à court terme, croit M. Arel. Par exemple, les pays du Vieux Continent seront-ils prêts à envoyer davantage d’armes à l’Ukraine à partir de leurs propres stocks? Pourraient-ils acheter des armes en provenance d’autres pays, comme la Corée du Sud, une des grandes puissances en termes de production militaire?

M. Arel rappelle également le fameux 400 milliards d’avoirs de la Banque russe qui sont gelés, surtout en Europe, depuis trois ans. Est-ce que l’Europe aura la volonté politique de dire : « On va de l’avant et on envoie ces avoirs en Ukraine? » questionne-t-il.

Depuis le début de la guerre en Ukraine, l’Union européenne s’est engagée à verser 198 milliards $ US en aide à Kiev. De cette somme, 145 milliards $ US ont déjà été dépensés.

De son côté, Washington a promis 183 milliards $ US d’aide, dont 140 milliards $ US déjà distribués.

Un consensus européen sur la question pourrait difficilement émerger, souligne toutefois M. Lasserre, alors que certains pays souhaitent un désengagement militaire vis-à-vis de Kiev. On peut penser par exemple à la Hongrie ou à la Slovaquie qui ont déjà publiquement manifesté leur désir de mettre un terme à ce conflit, qui seraient plutôt favorables à des négociations selon les termes que M. Trump a proposés.

La question de l’aide européenne risque d’être centrale au sommet européen sur l’Ukraine qui s’ouvre dimanche à Londres. Le premier ministre canadien, Justin Trudeau, est le seul dirigeant non européen qui sera de la partie. Un sommet crucial, selon M. Massie, parce que c’est là où les Européens et Canadiens […] pourront offrir concrètement des chiffres d’aide militaire.

Le Royaume-Uni a d’ailleurs annoncé dimanche un prêt de 4,11 G$ canadiens afin de soutenir les capacités de défense ukrainiennes.

Le président ukrainien Volodymyr Zelensky a rencontré le premier ministre britannique Keir Starmer au 10 Downing Street le 1er mars 2025.
Le président ukrainien Volodymyr Zelensky a rencontré le premier ministre britannique Keir Starmer en soirée samedi.Photo : Reuters / Peter Nicholls

Un froid insurmontable entre Kiev et Washington?

Après l’escalade vendredi, le président ukrainien a semblé vouloir calmer le jeu, en remerciant sur le réseau X le président Trump, le Congrès et le peuple américain.

Interrogé ensuite par Fox News, M. Zelensky a dit croire que sa relation avec son vis-à-vis américain pouvait survivre à l’incident, tout en estimant ne pas lui devoir d’excuses.

Considérant sa position extrêmement inconfortable, M. Zelensky sera peut-être obligé de trouver une façon de s’excuser et de réussir à revenir dans les bonnes grâces de la Maison-Blanche, croit M. Cloutier-Roy.

Malgré la situation qui semble sombre dans une perspective ukrainienne, il est tout de même d’avis que la relation américano-ukrainienne pourrait connaître une embellie.

On sait que Trump, souvent, c’est sa posture de négociation, de commencer par alimenter le conflit pour par la suite essayer de trouver un terrain d’entente, conclut-il.

Radio Canada Avec les informations de l’Agence France-Presse