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Samar Al-Gamal

Plus qu’une simple réunion, le Sommet extraordinaire arabe convoqué au Caire s’est affirmé comme un acte de résistance contre la menace existentielle de liquidation de la cause palestinienne et de déstabilisation de la région. Cependant, les défis restent grands. Explications.

Le sommet arabe a adopté le plan égyptien de la reconstruction de Gaza

Le rejet unanime de toute forme de déplacement des Palestiniens, solennellement inscrit dans le communiqué final par les dirigeants arabes réunis en Egypte dans la Nouvelle Capitale administrative, ne relevait pas uniquement d’une préoccupation humanitaire, mais d’un impératif stratégique et d’une réplique directe aux propositions du président américain, Donald Trump, visant à s’emparer de Gaza et à expulser les Palestiniens pour y créer sa propre « Riviera » du Proche-Orient.

Comme le soulignait un diplomate arabe présent au sommet, les propositions de déplacement des Palestiniens de la part des Américains et des Israéliens dévoilent une « stérilité intellectuelle » et, paradoxalement, ont renforcé l’attachement des Palestiniens à leur terre et poussé les Arabes vers un moment de rare unité.

La déclaration finale du sommet, réuni à la demande de la Palestine, affirme « le rejet catégorique de toute forme de déplacement du peuple palestinien de sa terre ou à l’intérieur de celle-ci, sous quelque nom, circonstance, justification ou revendication que ce soit », considérant cela comme une violation grave du droit international, un crime contre l’humanité et un nettoyage ethnique.

La frustration égyptienne était palpable. Le président Abdel Fattah Al-Sissi, dans un discours, a condamné les « actes honteux contre l’humanité » et « l’absence de justice », réaffirmant son refus d’assister passivement à ce choix entre « l’extinction et l’expulsion forcée » imposé aux Palestiniens.

Le point central du sommet était le plan égyptien de reconstruction de Gaza, prévoyant que les Palestiniens restent sur leur terre, avec une approche progressive, commençant par une phase de « rétablissement rapide » de 6 mois d’un coût de 3 milliards de dollars, et culminant dans un plan global de 53 milliards de dollars sur 5 ans. Au cœur de ce plan se trouve la création d’un « comité d’administration de Gaza », un organisme indépendant composé de technocrates, chargé de gérer les affaires du secteur palestinien pendant une période de transition.

Ce comité, dont le processus de formation reste flou, devrait ouvrir la voie au retour complet de l’Autorité palestinienne à Gaza, excluant ainsi implicitement toutes les factions, y compris le Hamas. Pour faciliter la tâche, l’Egypte et la Jordanie, et potentiellement d’autres pays, vont former les forces de police palestiniennes pour prendre progressivement la relève.

Le plan, d’une centaine de pages, adopté par les 22 membres de la Ligue arabe, visait à contrer le récit du déplacement forcé ou volontaire et à établir une feuille de route pour l’avenir de Gaza, centrée sur le retour de l’Autorité palestinienne et la réalisation éventuelle d’une solution à deux Etats.

Ce front uni, cependant, était ponctué d’absences notables et de tensions latentes, mettant en évidence les dynamiques complexes qui continuent de façonner le monde arabe. Le départ de l’émir du Qatar lors du discours du président palestinien, Mahmoud Abbas, a illustré les doutes autour de sa direction et de la possibilité de prendre la relève. Abbas a tenté de répondre à ces préoccupations et promis des réformes au sein de l’Autorité palestinienne, il s’est engagé à tenir des élections et à nommer un vice-président. L’absence de dirigeants-clés du Golfe, notamment le président des Emirats arabes unis et le prince héritier d’Arabie saoudite, malgré la présence de leurs représentants, a souligné cet équilibre délicat.

Une absence de forme, selon Abdel-Khaleq Abdallah, écrivain proche du palais présidentiel émirati, qui estime dans un entretien avec l’Hebdo qu’il ne faudrait pas s’attarder sur la forme, l’essentiel étant que les Arabes soient unanimes à rejeter tout déplacement des Palestiniens et que le plan « logique et ambitieux » soit adopté. Abu-Dhabi et Riyad auraient exprimé leurs doutes quant à l’efficacité de la reconstruction sans « garanties » contre de nouvelles destructions israéliennes. Selon un diplomate égyptien, parlant sous couvert de l’anonymat, ces capitales estiment que la reconstruction est vaine si Israël est susceptible de reprendre les hostilités ou si le Hamas reste armé.

Le plan égyptien a reconnu cette question complexe des groupes armés palestiniens, déclarant que leur présence « reste un défi ». Cependant, il a affirmé que « c’est quelque chose qui peut être abordé et finalement résolu ». Le plan a lié le désarmement à une solution politique globale et indique que « le retrait complet d’Israël de tous les territoires palestiniens devrait marquer la fin de toutes les opérations de résistance palestiniennes liées à cela ».

« Cela reconnaît une vérité fondamentale : le Hamas et le concept de résistance ne sont pas simplement une faction, mais une idée enracinée dans l’occupation en cours. Tant que l’occupation persiste, la résistance, sous ses diverses formes, est susceptible de continuer », ajoute le diplomate égyptien qui est convaincu que ceci serait aussi l’idée à véhiculer à un Trump, aligné sur le gouvernement d’extrême droite israélien, et qui a affiché peu d’enthousiasme aux décisions du Caire, tout comme Tel-Aviv qui les a rejetées d’emblée.

Malgré ces condamnations, et une potentielle visite à Washington reportée sine die, Al-Sissi a maintenu une ouverture diplomatique envers l’Administration Trump, reconnaissant son rôle dans le cessez-le-feu à Gaza et exprimant l’espoir d’une collaboration continue.

« Un Etat palestinien indépendant, basé sur les frontières du 4 juin 1967, avec Jérusalem-Est comme capitale, doit être établi, tout en garantissant la sécurité d’Israël », a-t-il dit. « Nous pensons que le président Trump peut faciliter cela, étant donné notre désir commun de mettre fin aux tensions ». La mission s’annonce difficile.

« La proposition actuelle ne prend pas en compte la réalité selon laquelle Gaza est actuellement inhabitable et que les habitants ne peuvent pas vivre humainement dans un territoire recouvert de débris et de munitions non explosées », a déclaré le porte-parole du Conseil américain de sécurité nationale, Brian Hughes, dans un communiqué cité par CNN, peu après la fin du meeting arabe. « Le président Trump maintient sa vision de reconstruire Gaza sans le Hamas. Nous attendons avec impatience de nouvelles discussions pour apporter la paix et la prospérité à la région ».

Le Hamas a salué le plan égyptien de reconstruction affichant son soutien à la formation du comité supposé superviser les efforts de secours à Gaza.

Le Caire est déjà en consultation avec Washington pour préparer des réunions de haut niveau pour décider de la prochaine étape. Une délégation semi-officielle est déjà partie aux Etats-Unis, avant le sommet, incluant des politiciens avec en tête l’ancien chef de la diplomatie Amr Moussa.

« Le comité arabo-islamique, dirigé par l’Arabie saoudite, devrait faire bouger les choses en faveur du plan, désormais arabe», précise Mohamed Hegazi, ancien ministre adjoint des Affaires étrangères. Il estime que la position de l’Arabie saoudite est cruciale dans cette approche, « en s’attachant à la solution des deux Etats et de la sécurité nationale arabe avant toute normalisation avec Israël ».

Le succès du sommet dépend autant de la mobilisation du soutien international, manifeste à ce jour, de l’appui de l’ONU et de l’Union européenne aux décisions du Caire, mais aussi de la disponibilité des fonds. Selon Abdallah, « il faudrait maintenant passer à l’action, d’autant que le principal obstacle, outre Israël, est que les coûts sont majestueux ». Des questions abondent concernant les sources de financement des 53 milliards de dollars. Al-Sissi a annoncé qu’une conférence sur la reconstruction de Gaza se tiendrait au Caire en avril et qu’un fonds serait créé pour les efforts de reconstruction. L’Egypte, en poussant vers ce plan, « a mis la voiture en marche, mais elle a besoin d’huile pour continuer à rouler : elle a besoin de finances. Un feu vert des Etats-Unis est nécessaire », croit le diplomate arabe. Il estime que le principal atout de cette rencontre est le retour du dossier palestinien dans les arènes égyptiennes.

Al Ahram