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Le conclave, version Bayrou, sur la réforme des retraites a été enterré par les partenaires sociaux après une sortie du Premier ministre… avant de se relancer. Ses sorties de piste sèment le trouble.
Laurent Dupuis
Le Premier ministre François Bayrou multiple les fautes de carre depuis son entrée en fonction, le 13 décembre, et la formation de son gouvernement, dévoilé dix jours plus tard. Ses sorties de piste sont si nombreuses qu’elles deviennent une énigme pour les éditorialistes français. Sont-elles vraiment des erreurs, des maladresses ? Ou s’agit-il plutôt d’une habileté stratégique, de la roublardise digne d’un vieux briscard de la politique, élu pour la première fois en 1986 ? Ou serait-ce un peu des deux ?
Oui, mais non…
La dernière polémique remonte au 16 mars. Face aux journalistes de France Inter, François Bayrou a tout d’abord insisté sur l’importance de consulter les corps intermédiaires et de les associer aux décisions, dans une « France très centralisée ». « C’est la conception de la société qui est la mienne, celle qui aurait permis, j’en suis sûr, d’éviter beaucoup d’erreurs. » Ainsi, quand des ténors du socle commun comme Edouard Philippe considèrent comme « hors-sol » le conclave des partenaires sociaux sur la réforme des retraites, le Premier ministre a soutenu « le contraire ». Mais quand une journaliste lui demande s’il est envisageable de revenir sur l’âge légal de départ à la retraite, à 62 ans au lieu de 64 ans, François Bayrou a répondu « non », spontanément, avant d’évoquer « l’exigence de revenir à l’équilibre en 2030 », dans un contexte international tendu, et celui de la hausse programmée des dépenses militaires en France.
Cette sortie a provoqué un tollé du côté des organisations de travailleurs, faisant vaciller l’existence même du « conclave retraite » que François Bayrou a lui-même lancé.
La CGT a ainsi décidé de suivre le syndicat FO qui avait claqué la porte du conclave qu’il considérait comme « une mascarade », dès son ouverture. « Le Premier ministre et le patronat ont malheureusement, définitivement, enterré ce conclave », a déploré Sophie Binet, secrétaire générale de la CGT, estimant que François Bayrou avait « trahi sa parole ». « Il s’était pourtant engagé à ce que ces discussions soient sans totem ni tabou. »
La CFDT s’est malgré tout rendue, ce jeudi, à la quatrième réunion du conclave. Mais elle a décidé d’en réécrire les règles et de « s’affranchir de la lettre de cadrage qui a été posée », selon la formule de la secrétaire générale du premier syndicat français, Marylise Léon, pour qui il était temps de « siffler la fin de la récréation ».
« Le conclave tel qu’il avait été imaginé par le pouvoir politique n’est plus », a confirmé jeudi soir Yvan Ricordeau, secrétaire général adjoint de la CFDT, rappelant au passage que son syndicat veut un geste sur l’âge légal de départ à la retraite, ainsi que des discussions sur la carrière professionnelle des femmes et les critères de pénibilité du travail. « Nous avons demandé que les partenaires sociaux reprennent la main pour revoir le pilotage du système de retraite dans son ensemble. »
Les partenaires sociaux reprennent la main
La démarche a été bien perçue par les organisations patronales, le Medef notamment. Le vice-président de la CPME Éric Chevée a même déploré que les débats sur la réouverture des discussions relatives à la réforme des retraites soient « constamment pollués par le débat politique ». Les discussions ne sont finalement, contre toute attente, pas closes. Pas encore, du moins.
Voilà donc que la sortie de François Bayrou, pressentie comme une maladresse, accouche d’une issue plutôt favorable pour le Premier ministre. Elle lui permet, en outre, de rassurer une majorité du bloc central ainsi que la droite, opposées à tout retour en arrière sur l’âge de départ à la retraite. S’agissait-il, finalement, d’une manœuvre calculée ?
Le Premier ministre a par ailleurs exprimé son opinion à l’heure où il ne risque pas d’être renversé. Ce conclave, c’était son idée, mais c’était aussi une concession aux socialistes pour faire adopter le budget et éviter une censure précoce. Or, même si les socialistes ont pu de nouveau brandir cette menace, ils sont surtout occupés à se préparer à une guerre des chefs en vue de l’élection du Premier secrétaire du PS, programmée le 5 juin prochain.
Bayrou fait déjà mieux que Barnier
La polémique engendrée par le « non » de François Bayrou le 16 mars n’est par ailleurs pas la première du genre ; loin de là, même. Le 16 décembre déjà, le Premier ministre fraîchement nommé avait été vivement critiqué par la gauche pour avoir présidé le conseil municipal de Pau plutôt que d’aller à Mayotte frappé deux jours plus tôt par le cyclone Chido. Il en avait alors profité pour défendre le cumul des mandats, qui est un thème cher de la droite.
Il en a eu d’autres, de maladresses, réelles ou supposées. Chef d’un exécutif minoritaire, en bas dans les sondages, fragilisé par l’affaire des violences dans le collège de Bétharram (dont son épouse et lui étaient proches), effacé derrière le duo formé par les ambitieux et hypercommunicants ministres Bruno Retailleau et Gérald Darmanin, et pressé par Edouard Philippe de sortir de l’immobilisme, François Bayrou connaît l’adversité. Il avance sur une ligne de crête depuis le 13 décembre. Pour l’heure, le Premier ministre peut déjà se targuer d’avoir tenu plus longtemps que son prédécesseur, Michel Barnier, le chef de gouvernement le plus éphémère sous la Ve République, renversé après 91 jours. Et ça, c’est déjà une victoire.