Depuis la condamnation de Marine Le Pen, le Rassemblement national et sa leader adoptent la rhétorique et le style du Front national dont ils essayaient de se détacher dans une stratégie de dédiabolisation et de normalisation.
Laurent Dupuis

Le 5 avril 2013, Marine Le Pen était l’invitée de la matinale de Public Sénat et Radio classique. La France était alors secouée par un nouveau scandale : l’affaire Cahuzac. « Quand allons-nous tirer les leçons et mettre en place l’inéligibilité à vie pour tous ceux qui ont été condamnés pour des faits commis grâce ou à l’occasion de leur mandat ? », lâche alors, exaspérée, la présidente du Front national (FN), devenu Rassemblement national (RN) en 2018. Et de plaider pour que cette mesure soit appliquée dans le cas de condamnations « pour corruption et fraude fiscale » comme le proposait alors le président François Hollande, mais aussi « pour favoritisme », « emplois fictifs » et « détournement de fonds publics ».
Douze ans plus tard, son vœu est exaucé. Marine Le Pen a été condamnée, ce 31 mars, pour détournement de fonds publics dans l’affaire des assistants parlementaires du FN à une peine de quatre ans d’emprisonnement dont deux ans ferme, aménageable avec un bracelet électronique, à 100 000 euros d’amende. Mais, surtout, à cinq ans d’inéligibilité, avec exécution provisoire.
Cette peine d’inéligibilité est donc immédiate malgré l’appel de la députée, ce qui empêche Marine Le Pen, pour l’heure, de participer à la prochaine élection présidentielle, au printemps 2027.
Au diable la respectabilité
La riposte du RN est virulente. Sa tactique est claire : se victimiser, jouer la carte de l’outrance, adopter une rhétorique antisystème et populiste, attaquer la justice et enfin, tout miser sur Le Pen. Le RN reprend ainsi des allures de FN. La stratégie de la respectabilité qui visait à adoucir le discours pour élargir le socle d’électeurs, ou « stratégie de la cravate », semble désormais rangée au placard.
Lundi soir sur TF1, Marine Le Pen a pris des airs trumpistes en dénonçant un « déni de démocratie » et une « décision politique » de la juge Bénédicte de Perthuis. Elle insistera le lendemain : « Le système a sorti la bombe nucléaire parce que nous sommes sur le point de gagner les élections. » Le président du RN Jordan Bardella y est également allé de son couplet : « Des juges ont décidé, de manière partiale, partisane, de fausser la grille de départ de la prochaine élection présidentielle, ce qui apparaît comme une négation de l’État de droit ». Celui qui avait déclaré en novembre que « ne pas avoir de condamnation à son casier judiciaire » était « une règle numéro 1 lorsqu’on souhaite être parlementaire » déplore aujourd’hui la « tyrannie des juges ».
Les porte-flingues du RN, dont Sébastien Chénu, Edwige Diaz, Laurent Jacobelli et Jean-Philippe Tanguy, ont enchaîné les plateaux. Certains sont plus nerveux que d’habitude face à des journalistes qui les interpellent sur leurs contradictions et leur charge virulente à l’égard de la justice. « Est-ce que vous dénoncez l’application du droit ? », interroge ainsi Jean-Baptiste Boursier sur LCI.
Comme une impression de déjà-vu
Marine Le Pen peut aussi bénéficier de l’atonie de plusieurs opposants, en particulier de François Bayrou et de Jean-Luc Mélenchon. Alors que la juge Bénédicte de Perthuis fait l’objet de menaces de mort, le Premier ministre (MoDem), « troublé » par le jugement et estimant nécessaire une « réflexion » sur l’exécution provisoire, a été inculpé dans une affaire similaire, mais de bien moindre ampleur, avant d’être relaxé en février 2024. Le parquet a fait appel. Quant au leader de La France insoumise (LFI), il est dans le viseur de l’Office européen de lutte antifraude depuis 2018.
Le RN, qui profite de la situation pour lancer une campagne de dons et d’adhésions, a appelé à la « mobilisation populaire et pacifique ». Le parti organise ainsi un rassemblement en soutien à Marine Le Pen ce dimanche 6 avril à Paris.
Tout cela fait écho à une autre séquence. Il y a 27 ans, en février 1998, le FN avait organisé une marche à Versailles pour Jean-Marie Le Pen, jugé pour avoir agressé une élue socialiste. Ses partisans dénonçaient alors une « justice partisane ». Le cofondateur du FN sera condamné en appel à un an d’inéligibilité, contre deux en première instance.
Le plan A, par toutes les voies possibles
Marine Le Pen espère elle aussi un verdict plus clément de la cour d’appel de Paris qui prévoit un procès avec « une décision à l’été 2026 ». Cette annonce faite mardi soir ragaillardit le RN, comme en témoigne l’intervention de Sébastien Chénu mercredi sur France Inter. « Même en étant condamnée » en appel mais sans peine d’inéligibilité cette fois, « bien sûr qu’elle se présenterait ».
Le RN compte aussi déposer une question prioritaire de constitutionnalité et saisir la Cour européenne des droits de l’Homme, mais ces voies de recours ont peu de chance de changer la donne. Il place, en revanche, beaucoup d’espoir dans une initiative d’Éric Ciotti, allié de Marine Le Pen. Le patron des députés Union des droites (UDR) déposera, fin juin, « une proposition de loi pour supprimer l’exécution provisoire pour les peines d’inéligibilité ». L’UDR et le RN pensent obtenir l’appui de la droite et d’une partie du centre, voire l’abstention des Insoumis de Jean-Luc Mélenchon, pour faire adopter le texte à l’Assemblée nationale, avant qu’il ne soit examiné par le Sénat.
C’est sans compter sur le président Emmanuel Macron. Ce dernier pourrait rebattre les cartes en dissolvant l’Assemblée nationale à la rentrée. Il se débarrasserait ainsi du Premier ministre François Bayrou, critiqué de toutes parts, et il empêcherait Marine Le Pen de se représenter comme députée. Cette rumeur circule au Palais Bourbon mais le pari semble, aujourd’hui, risqué.
Dans ce contexte complexe, une certitude : Marine Le Pen, candidate à l’Élysée à trois reprises, reste le plan A du RN pour 2027. Le parti d’extrême droite refuse de parler de plan B, B comme Bardella, pourtant très haut dans de récents sondages.
Le RN devrait reprendre peu à peu sa « stratégie de la cravate ». Mais son offensive de style frontiste pourrait laisser des traces et rebuter de potentiels électeurs.