Edouard Husson


De nombreux côtés, au Proche-Orient et aux Etats-Unis se répand l’idée que le torchon brûle entre Trump et Netanyahou. Il semble que même en France on commence à penser qu’il faille s’adapter à cette nouvelle donne, si l’on en croit les déclarations d’Emmanuel Macron sur Gaza et sur la Palestine. Les circonstances et le contenu de l’entretien entre Donald Trump et Netanyahou à la Maison Blanche ont surpris, même des observateurs avertis, par l’absence d’égards, derrière les apparences, montrés par Trump envers le Premier ministre israélien. Washington va-t-il sacrifier Netanyahou, qui dessert de plus en plus la politique de Washington au Proche-Orient.
Un éditorial publié dans The Cradle le 7 mars dernier indiquait déjà ce que plusieurs sources, au Liban et aux Etats-Unis, confirment au Courrier: le torchon brûle entre Donald Trump et Benjamin Netanyahou:
Sous Netanyahu, Israël s’est de plus en plus isolé. Les mandats d’arrêt de la Cour pénale internationale (CPI) de 2024 contre Netanyahu et l’ancien ministre de la Défense Yoav Gallant ont encore restreint sa mobilité internationale et aggravé la crise diplomatique de Tel Aviv.
L’expansion agressive des colonies juives illégales par son gouvernement et son refus de s’engager dans des négociations sérieuses sur l’État palestinien ont aliéné des partenaires arabes clés, faisant dérailler la normalisation saoudo-israélienne et inversant la dynamique des accords d’Abraham.
Netanyahu n’a pas réussi à contenir le chaos régional qu’il a déclenché en octobre 2023. L’avenir de Gaza et du Liban reste incertain, la trajectoire de la confrontation israélienne avec l’Iran n’est pas claire, et même le rôle de Tel Aviv en Syrie reste ambigu.
Pendant ce temps, le mépris de Netanyahu pour les appels des États-Unis à la retenue et ses machinations pour éviter les résultats du cessez-le-feu ont mis à rude épreuve les relations avec Washington, où il est de plus en plus considéré comme un obstacle plutôt que comme un allié.
La question la plus urgente est de savoir comment le régime de Netanyahu affecte la dépendance stratégique d’Israël vis-à-vis de Washington. Les événements qui ont suivi le 7 octobre ont révélé l’incapacité de Tel Aviv à soutenir une confrontation prolongée en Asie occidentale sans investissements directs des États-Unis dans les domaines financier, militaire et du renseignement. En d’autres termes, Israël s’est révélé stratégiquement vulnérable, son succès dépendant uniquement du soutien indéfectible des États-Unis.
L’exposition stratégique dans les relations internationales fait référence au degré de vulnérabilité d’un État face aux pressions, menaces et dépendances extérieures. La sécurité, la stabilité et les intérêts stratégiques d’Israël dépendent désormais de l’engagement des États-Unis.
Après l’opération Pluie d’été, les Israéliens ont pris conscience de leur dépendance vis-à-vis de Washington, ce qui a poussé les États-Unis à s’impliquer davantage dans la région au nom de Tel Aviv. Cette situation a suscité une frustration croissante chez les décideurs politiques américains, qui considèrent la dépendance croissante d’Israël comme un handicap. Certains se demandent désormais si l’Israël de Netanyahou n’est pas devenu un fardeau.
Quand Trump traite Netanyahou comme Zelensky
La presse israélienne considère que Benjamin Netanyahou a été, tout simplement, humilié par Donald Trump. Voici une bonne synthèse du journal « Al Manar »:
La brève visite du Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu à Washington, au cours de laquelle il a rencontré le président américain Donald Trump pour la deuxième fois depuis son retour à la Maison Blanche, ne s’est pas déroulée comme prévu.
Netanyahu espérait revenir en « Israël » avec des victoires sur des questions clés, notamment l’Iran, les tarifs douaniers et la présence de la Turquie en Syrie. Au contraire, il est revenu en traînant la queue de la déception et de l’échec sur toutes ces questions, après que Trump l’ait surpris en l’informant que Washington et Téhéran tiendraient des « négociations directes » sur le dossier nucléaire iranien samedi prochain, et que les droits de douane imposés par Trump sur les marchandises israéliennes continueraient. Et comme le président turc est son ami, Netanyahu devrait agir « rationnellement » avec lui.
Des signes d’inquiétude en « Israël » quant à l’issue de cette visite ont commencé à apparaître dans la manière dont elle a été annoncée. Alors qu’il est habituel que les visites de responsables israéliens aux États-Unis soient précédées de préparatifs, cette visite a été précipitée et effectuée sous la forme d’une convocation.
Selon une source politique israélienne, « la Maison Blanche a demandé la rencontre lundi », tandis que les Israéliens préféraient que la rencontre ait lieu après la fête de Pessah, avec Netanyahu venant « d’Israël » plutôt que de Hongrie, où il était en visite ces derniers jours. Ce qui a accru les craintes israéliennes d’éventuelles surprises lors de la réunion, c’est que les proches de Netanyahou n’étaient pas pleinement informés des sujets qui seraient abordés, au point qu’ils ont déclaré, selon Kan, que « ce n’est qu’avant la réunion qu’ils s’attendaient à en savoir plus sur ce qui serait discuté ».
Ajoutant aux craintes persistantes en « Israël », la Maison Blanche a brusquement annulé la conférence de presse conjointe entre Trump et Netanyahu, qui était prévue pour la réunion. L’entourage de Netanyahu n’a été informé qu’après l’annonce officielle américaine et a tenu à la place un bref point de presse.
Pas de guerre avec l’Iran, seulement des négociations
Le correspondant du Yedioth Ahronoth et analyste des affaires diplomatiques, Itamar Eichner, a estimé que « les déclarations de Trump et Netanyahu à la fin de leur rencontre à la Maison Blanche ont révélé que la véritable raison de l’invitation hâtive de Netanyahu au Bureau ovale était le début des négociations américaines avec l’Iran, et non la question des tarifs douaniers. Trump voulait informer Netanyahu, face à face, qu’il se dirigeait vers des pourparlers directs et de haut niveau avec l’Iran, afin qu’Israël ne soit pas surpris et ne sabote pas ces contacts, ou ne les devance pas en attaquant l’Iran militairement ». (…)
Ariel Kahana, analyste diplomatique et des affaires américaines pour le journal israélien Israel Hayom, a cité des sources politiques affirmant « qu’Israël n’a aucune connaissance préalable de l’accord entre le président américain Donald Trump et les Iraniens pour entamer des négociations entre les deux parties. « Le choc était visible sur tous les visages » à Washington, selon une source de la délégation israélienne.
Avi Ashkenazi, correspondant aux affaires militaires et commentateur du journal Maariv, a déclaré que « l’annonce de Trump à Netanyahu de son intention d’entamer des négociations avec l’Iran était une véritable bombe », en particulier compte tenu de la croyance répandue selon laquelle Washington était sur le point de lancer une attaque militaire contre l’Iran. Ashkenazi a affirmé que « Trump s’est montré plus modéré et plus flexible que le président Barack Obama dans ses relations avec l’Iran », notant « qu’annoncer un retour aux négociations directes avec l’Iran signifierait fermer la porte à la possibilité d’une attaque américaine, ou même d’une attaque israélienne contre l’Iran ».
Dans le même contexte, Moav Vardi, commentateur des affaires étrangères pour Kan, a noté « qu’il existe des inquiétudes en Israël selon lesquelles la signature soudaine d’un accord avec l’Iran par Washington pourrait être un mauvais accord qui ne correspond pas aux exigences israéliennes. D’autant plus que le problème réside dans le fait que Trump veut parvenir à un accord et ne veut pas aboutir à une confrontation militaire avec l’Iran, mais plutôt l’utiliser uniquement comme une menace ». Vardi a souligné « qu’il existe une crainte que Trump soit disposé à faire preuve de clémence envers les Iraniens, ce qui pourrait conduire à un accord nucléaire qui serait bien en deçà des exigences minimales d’Israël et présenté comme meilleur que l’accord précédent ». (…)
Trump rappele Netanyahu sa subvention annuelle de 4 milliards de dollars
Plusieurs commentateurs et experts en « Israël » ont estimé que « Netanyahu n’a pas non plus réussi à résoudre la question qui était présentée comme la raison officielle de la visite à Washington : les tarifs douaniers imposés par Trump aux pays du monde entier, y compris Israël, qui a reçu un tarif de 17 % ».
Dans ce contexte, Anna Brasky, analyste politique du journal Maariv, a déclaré que « Netanyahu a terminé sa visite à Washington par une capitulation complète dans la grande guerre tarifaire menée par Trump. Il ne s’agissait pas d’une négociation entre deux égaux, mais plutôt d’une pré-annonce d’une concession israélienne, puisque Netanyahu a annoncé qu’il travaillerait à éliminer le déficit commercial et à lever toutes les restrictions commerciales avec Washington ».
Il s’est avéré que les estimations et les briefings préalables distribués par les responsables israéliens aux journalistes, qui parlaient d’une » victoire rapide » et que Netanyahu réussirait à convaincre Trump d’annuler ou de réduire les tarifs douaniers, ont été réduits à néant sur le terrain. Il est également apparu que Trump avait préparé une surprise pour son invité israélien, lui disant : « Je ne suis pas sûr de réduire les tarifs douaniers imposés à Israël. Les États-Unis fournissent des milliards de dollars à Israël ». Il a félicité Netanyahu pour la subvention de 4 milliards de dollars qu’Israël reçoit chaque année des États-Unis. (…)
Trump à Netanyahu : Erdogan est mon ami
Lors d’un bref point de presse entre le président américain Donald Trump et le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu, une différence significative est apparue dans leurs points de vue concernant l’expansion turque en Syrie. Netanyahu a déclaré : « Nous ne voulons pas que la Turquie, ni aucun autre pays, utilise le territoire syrien comme base pour lancer des attaques contre Israël. Nous avons discuté de différentes manières d’éviter ce scénario ». Trump a souligné qu’il entretenait une « amitié spéciale et chaleureuse avec le président turc Recep Tayyip Erdogan », ajoutant : « Je l’aime et il m’aime ». Il s’est également adressé à Netanyahu en déclarant : « Si j’ai un problème avec la Turquie, je peux le résoudre, à condition que vous agissiez rationnellement. Vous devez agir rationnellement ».
Les voix sont nombreuses dans la presse israélienne, qui expliquent que Netanyahou a été proprement humilié par Trump. Ajoutons notre impression: il a été traité comme Zelensky, au-delà des apparences. La question était posée, récemment, par le Times of Israel:
Si Trump a pu se retourner contre l’Ukraine, sans parler de ses proches alliés américains comme le Canada, la Colombie et la Jordanie, qui dit qu’il ne fera pas de même avec Israël ?
Netanyahou déstabilisé à l’intérieur: le « Qatargate »
La Maison Blanche a fait preuve d’attentisme, c’est le moins que l’on puisse dire, concernant la reprise des bombardements sur Gaza. Mais Donald Trump semble vouloir laisser faire l’Etat profond et la société israélienne:
Deux proches collaborateurs de Netanyahou, Yonatan Urich et Eli Feldstein, ont été arrêtés lundi matin pour avoir collaboré avec un agent étranger, accepté des pots-de-vin, commis des actes de fraude et d’abus de confiance, blanchi de l’argent et coordonné des transferts de fonds qataris au Hamas.
Après que la police a demandé qu’ils soient maintenus en détention pendant neuf jours supplémentaires, un tribunal israélien a ordonné que leur détention soit prolongée jusqu’à jeudi.
Le Qatar est un soutien politique clé du Hamas et un médiateur principal dans les négociations de cessez-le-feu pour Gaza.
Netanyahu a qualifié l’enquête de « chasse aux sorcières ». L’opposition israélienne a déclaré que le Premier ministre cherchait à bloquer une enquête du Shin Bet sur le scandale.
Cela c’est pour « l’Etat profond ». Voici maintenant pour la société israélienne:
Une lettre de protestation signée par environ 950 anciens membres et réservistes de l’armée de l’air israélienne a été publiée jeudi matin sous forme d’annonce pleine page dans plusieurs journaux nationaux, malgré les avertissements du chef d’état-major des FDI, Eyal Zamir. Les premières vérifications militaires ont révélé qu’environ 10 % des signataires sont actuellement des réservistes actifs, pour la plupart des volontaires, tandis que les autres sont à la retraite ou ne sont plus en service.
Plus tard dans la matinée de jeudi, les FDI ont déclaré que les membres actifs de la réserve qui ont signé la lettre – environ 10 % des 950 signataires – ne peuvent pas continuer à servir, bien qu’ils affirment qu’il s’agit d’une protestation contre le gouvernement et non contre les FDI.
Parmi les signataires les plus en vue figurent l’ancien chef d’état-major des FDI Dan Halutz, l’ancien chef de l’armée de l’air israélienne le général de division (réserve) Nimrod Sheffer, le général de brigade (réserve) Assaf Agmon, le général de division (réserve) Gil Regev, et les généraux de brigade (réserve) Relik Shafir et Amir Haskel.
Ces derniers jours, plusieurs dizaines de réservistes actifs ayant signé la lettre ont retiré leur nom à la suite de conversations avec leurs commandants. Néanmoins, l’armée de l’air surveille de près la situation, craignant que d’autres militaires en service ne se joignent à l’initiative. Pour l’instant, les FDI ne prennent pas de mesures disciplinaires, bien que la lettre exprime ouvertement la méfiance envers les dirigeants militaires, ce qui a conduit à une politique de non-attribution de tâches à ceux qui déclarent ne plus croire en la légitimité de la mission.
Le revirement d’Emmanuel Macron en perspective
Les voix sont de plus en plus nombreuses, à Washington, qui prônent un remplacement de Netanyahou, dans l’intérêt d’Israël et des Etats-Unis:
Steven Simon, ancien directeur des affaires du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord au Conseil national de sécurité des États-Unis, affirme que le soutien continu des États-Unis à Israël ne sert plus les intérêts stratégiques américains. Dans son livre Grand Delusion: The Rise and Fall of American Ambition in the Middle East, Simon exhorte Washington à réévaluer ses relations avec Tel-Aviv.
De nombreux analystes aux États-Unis et en Europe considèrent désormais Netanyahu comme un obstacle non seulement à la démocratie israélienne, mais aussi aux intérêts des alliés d’Israël. Le journaliste Simon Tisdall, écrivant pour The Guardian/Observer, soutient que l’intransigeance de Netanyahu sur Gaza a dangereusement sapé l’ordre mondial dirigé par les États-Unis. À Washington, on a de plus en plus le sentiment que Netanyahu « n’écoute pas vraiment » son plus proche allié, ce qui est un signe alarmant pour les décideurs politiques américains.
Comme l’écrivait Tisdall en novembre 2023 :
« Que la question soit l’avenir de Gaza, l’État palestinien, la menace iranienne ou une gouvernance démocratique honnête, Netanyahu est un handicap, plus encore maintenant qu’avant la guerre. »
Même le leader de la majorité au Sénat américain, Chuck Schumer, un démocrate juif résolument pro-israélien, a condamné publiquement et sans précédent Netanyahou l’année dernière, déclarant que le Premier ministre israélien avait « perdu son chemin » et appelant à de nouvelles élections.
Dans ce contexte, une question fondamentale se pose : de nombreuses voix influentes à Washington croient de plus en plus que la sauvegarde des intérêts américains nécessite la destitution de Netanyahou. Alors, pour préserver le royaume aujourd’hui, faut-il se débarrasser du roi ?
Dans le climat que nous décrivons, on trouvera moins surprenant le revirement d’Emmanuel Macron:
1 200 tonnes de fret humanitaire, un navire hôpital militaire, des capacités de soutien logistique, une conférence humanitaire à Paris : la France est engagée depuis le premier jour.
J’étais hier à El-Arich près de Gaza, auprès des humanitaires du Croissant rouge égyptien,… pic.twitter.com/cNGnncsprX
— Emmanuel Macron (@EmmanuelMacron) April 9, 2025
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