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Des universités européennes multiplient les efforts pour attirer les chercheurs licenciés par l’administration Trump. Mais en ont-elles les moyens?

Raphaël Bouvier-Auclair
Sarah Weisberg venait à peine d’obtenir un poste permanent à l’Agence américaine d’observation océanographique et atmosphérique quand, comme des milliers d’autres scientifiques aux États-Unis, elle a perdu son emploi.
J’étais anéantie. J’avais travaillé pendant des années pour obtenir ce poste
, explique cette spécialiste des pêcheries qui collabore depuis cinq ans avec cette agence et qui venait de déménager dans l’État du Rhode Island pour occuper ses nouvelles fonctions.
Dans le contexte difficile que traverse la communauté scientifique de son pays, la chercheuse dit n’avoir eu d’autre choix que de tourner son regard vers l’Europe pour obtenir un emploi. Je savais que les possibilités d’obtenir un poste en ce moment aux États-Unis étaient pour le moins compliquées
, explique Sarah Weisberg, qui vient d’être embauchée par une organisation non gouvernementale de Copenhague, au Danemark.
Sur le continent européen, les initiatives se multiplient pour accueillir des chercheurs américains qui ont perdu leur emploi ou leur budget de recherche.
Ici, en France, la recherche est une priorité, l’innovation une culture, la science un horizon sans limites.Une citation de Emmanuel Macron, président de la France, sur le réseau X
La France vient de lancer la plateforme Choose France for Science
(Choisissez la France pour la science, NDLR), qui a pour but de faciliter le dépôt de candidatures. Cette initiative suit celle de l’Université Aix-Marseille, qui a mis sur pied un programme spécifique et qui a reçu plus de 240 candidatures admissibles de chercheurs américains, dont certains sont issus d’établissements prestigieux comme Yale ou Stanford.
En Belgique, la Vrije Universiteit Brussel (VUB) a reçu des dizaines de messages de chercheurs américains qui pourraient éventuellement bénéficier de financements consacrés à la mobilité internationale.
On peut aider maintenant des chercheurs à ne pas se voir couper de manière abrupte leurs lignes de recherche en leur offrant de continuer pendant un temps en Europe
, explique le recteur Jan Danckaert.
Son établissement a lui-même subi les conséquences des décisions de l’administration Trump. Deux projets de recherche, l’un sur la désinformation chez les jeunes et l’autre sur les relations transatlantiques, ont perdu leur part de financement en provenance des États-Unis. Une simple lettre disait que les lignes de recherche n’étaient plus dans les priorités du gouvernement américain
, soutient Jan Danckaert.
La recherche… de financement
Cependant, les universités européennes, dont plusieurs ouvrent leurs portes aux scientifiques américains, sont aux prises avec leurs propres problèmes financiers. Dans plusieurs pays européens, les budgets consacrés à la recherche font face à la menace de compressions.
Les chercheurs perdent du temps à chercher du financement
, déplorait en mars le député français de gauche Hendrik Davi en dénonçant des politiques qui désarment les universités
.
Pour que ce soit plus acceptable pour certains de nos collègues (européens), il faut trouver de nouveaux financements plutôt que de simplement réorienter des financements existants vers des collègues américains
, admet Marius Gilbert, vice-recteur à la recherche et à la valorisation à l’Université libre de Bruxelles.
Il faut trouver le bon équilibre et le bon dispositif qui soit adéquat pour nous montrer solidaires avec des collègues américains qui traversent ce moment difficile.Une citation de Marius Gilbert, vice-recteur à la recherche et à la valorisation à l’Université libre de Bruxelles
Selon lui, il est nécessaire pour les établissements européens d’apporter leur contribution non seulement pour aider les scientifiques mais aussi pour assurer la poursuite de leur travail puisque l’ensemble de la communauté scientifique mondiale pourrait payer les frais de la suspension de projets de recherche ou de la collecte de données aux États-Unis.
C’est un peu effrayant de voir ça se déployer sous nos yeux, parce que notre capacité à agir sur le monde qui nous entoure dépend de notre capacité à mesurer ce qui s’y déroule
, constate M. Gilbert.
L’Europe ne pourra pas tout compenser
, croit la chercheuse d’origine américaine Camille Parmesan. Cette spécialiste des papillons, installée dans le sud de la France depuis quelques années, croit néanmoins que la main tendue d’établissements européens est plus que bienvenue.
Ça pourra aider les chercheurs à continuer, non seulement à toucher un salaire mais également à mener leurs travaux
, explique Mme Parmesan, qui s’est installée en France grâce au programme Make Our Planet Great Again qui, en 2017, offrait du financement à des scientifiques travaillant sur les questions environnementales.
Camille Parmesan ne regrette pas son choix, bien que les salaires destinés aux chercheurs soient moins élevés en France qu’aux États-Unis.
Beaucoup de gens me contactent pour savoir comment ça s’est passé
, explique-t-elle. Camille Parmesan encourage ses confrères universitaires qui le peuvent à tenter leur chance en Europe. Mais puisque, pour l’instant, les programmes d’aide relèvent de l’offre à court terme, la chercheuse est plus prudente quand vient le temps de conseiller les scientifiques qui n’ont toujours pas perdu leur poste au sein du gouvernement américain.
C’est trop incertain, il y a trop de bouleversements
, dit-elle.