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Six mois après l’annulation du premier tour de l’élection présidentielle remporté par un candidat d’extrême droite inconnu, Calin Georgescu, les Roumains retournent aux urnes ce dimanche 4 mai. Avec pour toile de fond, un recours de plus en plus décomplexé au populisme par tous les partis en lice.

Nelly Didelot

Presidential candidate George Simion (C) walks along with Orthodox-Cristian priests at Pantocrator monastery in the Draganesti-Vlasca village south-west of the Capital city, Romania, on May 1, 2025. Campaigning on a promise to put Romania first, nationalist-sovereignist presidential front-runner George Simion, a fan of US President Donald Trump, says he hopes to turn last year's "stolen" election into a victory by winning Sunday's re-run, channelling simmering frustration over its cancellation. Boasting a direct line to Washington and banking on its support, the leader of the nationalist AUR party has emerged as the favourite to win Sunday's first round. (Photo by Daniel MIHAILESCU / AFP)
Le candidat du parti d’extrême droite AUR, George Simion, ici avec des prêtres orthodoxes au monastère Pantocrator du village Draganesti-Vlasca au sud-ouest de la capitale Bucarest, le 1er mai. M. Simion est le favori du 1er tour de la présidentielle. ©AFP

En novembre dernier, la victoire lors du premier tour de la présidentielle du populiste d’extrême droite Calin Georgescu avait sonné comme un coup de tonnerre en Roumanie. À l’époque, personne n’avait vu venir ce candidat complotiste, pro-russe et nostalgique de l’époque fasciste, qui avait mené campagne sur TikTok. Depuis, les résultats de l’élection ont été annulés par la Cour constitutionnelle et Georgescu mis en examen pour six chefs d’accusation, dont l’incitation à porter atteinte à l’ordre constitutionnel. Sa candidature au nouveau scrutin prévu pour le 4 mai a été bloquée, mais le météore d’extrême droite a laissé une empreinte indélébile dans le paysage politique roumain.

Depuis que l’admirateur des fascistes, qui récoltait plus de 40 % d’intentions de vote au début de l’année, a été mis sur la touche, c’est une autre figure controversée qui a repris le flambeau. George Simion, leader de l’Alliance pour l’unité des Roumains (AUR), caracole en tête des sondages et se comporte avec l’assurance tranquille du favori. Il se présente comme un soutien indéfectible de Calin Georgescu. Parmi ses multiples appels du pied à l’ancien candidat indépendant, il y a notamment la promesse, intenable vu le rapport de force au Parlement, de le nommer Premier ministre s’il était élu président.

Mises en scène

« Le leader de AUR tente de séduire les électeurs de Georgescu, mais ils forment un étrange regroupement. À l’automne, la campagne de Georgescu ressemblait plus à celle d’un gourou que d’un politicien, et le report des voix n’est pas évident », explique Sorin Ionita, président du groupe de réflexion Expert forum. George Simion essaie de s’inspirer de ses méthodes. Très présent sur les réseaux sociaux, il cultive son absence dans la campagne traditionnelle. « On le voit peu à la télévision ou en meeting. Ses quelques apparitions sont toujours très mises en scène. Pour Pâques, il a par exemple été à l’église avec Georgescu. C’était leur première apparition commune depuis des mois, mais les images n’ont été diffusées que le lendemain et presque personne n’a pu assister à l’événement », poursuit le politologue. George Simion a aussi intensifié sa rhétorique contre les prétendues « guerres culturelle » des progressistes, contre l’Union européenne, accusée de saper la souveraineté roumaine, et contre le soutien à l’Ukraine, dont il voudrait depuis toujours redéfinir les frontières.

Pour maximiser leurs chances, les forces politiques roumaines les plus à droite ont fait une démonstration d’organisation. George Simion et Anamaria Gavrila, la présidente du Parti des jeunes, une formation obscure qui a prospéré dans le sillage de Georgescu, ont déposé ensemble leur candidature à la présidentielle, pour s’assurer qu’au moins l’un d’entre eux obtiendrait le droit de concourir. Conformément à leur accord, Anamaria Gavrila s’est retirée de la course une fois que la candidature du leader de AUR a été validée.

À l’inverse, les partis traditionnels sont à la peine. Les sociaux-démocrates (PSD) et les libéraux qui gouvernent en coalition depuis 2021 se sont accordés dès décembre sur une candidature commune pour cette nouvelle présidentielle, en la personne de Crin Antonescu. Mais l’ancien poids lourd libéral, retiré des affaires depuis une décennie, est une incarnation de l’establishment et du « système » verrouillé par les deux grands partis, honnis par de larges parts de l’électorat.

Dérives trumpistes

Les sondages sont peu fiables, mais une majorité d’entre eux donnent George Simion autour de 30 % et Crin Antonescu autour de 20 à 22 %. Pour tenter de combler le retard, et de séduire eux aussi les électeurs de Georgescu, les sociaux-démocrates et même les libéraux donnent de plus en plus dans le populisme. « Le PSD a toujours eu cette tendance, surtout dans les dernières semaines de campagne. Comme beaucoup d’autres partis socialistes d’Europe de l’Est, il n’est pas progressiste », souligne Sorin Ionita. « Mais cette fois, ce penchant est plus prononcé, y compris du côté des libéraux. Les déclarations d’Antonescu de ces dernières semaines pourraient le faire passer pour un candidat du Rassemblement national en France. Il est soudainement devenu obsédé par les familles, la tradition et la religion. »

L’influence ne vient pas seulement de Calin Georgescu, mais aussi d’outre-Atlantique. Si George Simion est un admirateur de la première heure du président américain Donald Trump, les autres partis commencent aussi à s’initier à la politique façon Maga (« Make America great again »), surtout depuis que le milliardaire Elon Musk proche de Donald Trump, le vice-président J.D. Vance et consorts ont violemment critiqué l’annulation du premier tour de la présidentielle roumaine. « La récente dérive du PSD vers un discours trumpiste est symptomatique d’une tendance plus large. Les partis traditionnels se transforment en outils de maintien au pouvoir, en recyclant la rhétorique illibérale« , note ainsi Catalin Balog dans une analyse pour l’International Institute for Middle East and Balkan Studies. « Le discours classique de la social-démocratie, axé sur l’équité et la redistribution, est remplacé par une rhétorique anti-élites, où les ONG, les médias et les institutions européennes sont accusés de mépris envers les « vraies gens ».

Le retour de Victor Ponta

Dans cette course au populisme, il faut aussi mentionner le nom de Victor Ponta, qui se présente comme candidat indépendant. Ancien président du PSD et ancien Premier ministre, il est bien plus lié au sérail politique que ne l’était Georgescu, mais il a choisi de surfer sur le même discours très souverainiste pour rallier l’électorat du PSD et de l’extrême droite. Un temps donné deuxième dans les sondages, il semble aujourd’hui moins populaire, bien que certaines enquêtes le placent toujours au second tour.

Les réformistes pro-européens, quant à eux, sont fragilisés par la guerre au sein de l’Union sauvez la Roumanie (USR). Face au recul des intentions de vote pour Elena Lasconi, qui était parvenue d’un souffle à se qualifier pour le second tour en novembre, le parti a choisi très tardivement de changer son fusil d’épaule et de soutenir plutôt le maire de Bucarest, Nicusor Dan, qui concourt comme indépendant. Mais Elena Lasconi a refusé de se retirer, préférant traiter les dirigeants de l’USR de « lâches » et de « losers ». « Les partis traditionnels sont en crise », résume Costin Ciobanu, politologue à l’université danoise d’Aarhus. « Presque tous les candidats se positionnent contre « le système », la manière dont le pays est gouverné, et l’ancien président Klaus Iohannis. La campagne est très personnalisée, avec peu de contenu idéologique. »

Manipulation des réseaux sociaux

Pour ajouter encore une dose d’incertitude au vote, rien n’empêche une nouvelle manipulation des réseaux sociaux, qui avait propulsé la campagne de Calin Georgescu, probablement grâce au soutien russe. Seul changement depuis novembre, une nouvelle disposition législative autorise le Bureau électoral central (BEC) à évaluer si un post publié en ligne enfreint la loi stipulant que les contenus politiques doivent être clairement présentés comme tels. « Le BEC ne peut être saisi que pour juger des posts individuels. Rien n’a été fait pour viser les mouvements coordonnés et inauthentiques sur les réseaux sociaux », relève Bogdan Manolea, directeur de l’ApTI, une ONG de défense des droits numériques.

Après les deux premières semaines de campagne officielle, 620 posts ont ainsi été supprimés des réseaux sociaux. Mais pour Bogdan Manolea, l’outil est à la fois mal conçu et mal utilisé. « Le BEC a été trop loin, en faisant supprimer des messages à contenu politique postés par des utilisateurs lambda, ce qui enfreint la liberté d’expression. À l’inverse, quand elle a été saisie pour juger un message du Premier ministre, elle a estimé qu’il ne faisait que partager ses opinions personnelles. »

Face à une telle fragilisation de la démocratie, le nouveau président roumain, quel qu’il soit, aura fort à faire pour rétablir la confiance des Roumains en la chose publique.

La Tribune