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George Simion impose-t-il à la Moldavie une union forcée avec la Roumanie ? Par Ulrike Reisner

Journal de l’Empire des Habsbourg : avec plus de 40 % des voix, George Simion, a même éclipsé le résultat obtenu par Călin Georgescu en novembre dernier. À Bruxelles, on craint désormais que la Roumanie ne s’allie à la Slovaquie et à la Hongrie pour former une minorité de blocage au sein du Conseil européen et ainsi torpiller le soutien à l’Ukraine. La Moldavie s’inquiète une fois de plus pour sa souveraineté, qui pourrait être mise en péril par la Russie et la Roumanie. Mais tout cela ne doit pas occulter le fait que les intérêts militaires et économiques ont depuis longtemps fait de ce pays de la Mer Noire un jouet. Les victimes sont les Roumains eux-mêmes, qui ne trouvent plus de perspectives raisonnables dans leur pays.

Parfois, il semble que le tir se retourne contre celui qui tire. Lors du premier tour des élections présidentielles roumaines en novembre 2024, le candidat sans étiquette Călin Georgescu a créé la surprise en arrivant en tête avec 22,94 % des voix. De toute évidence, la popularité de Georgescu était un risque difficile à calculer. En effet, lorsque les candidats sont divisés, on ne peut pas s’attendre à ce que le vainqueur du premier tour soit battu au second.

Il existe de nombreuses façons de se débarrasser d’un concurrent trop populaire. Ce n’est pas une particularité roumaine, mais une pratique politique courante dans de nombreux pays européens. En Roumanie, nous savons que dans ce cas, le premier tour a été annulé en raison de fraudes électorales sur les réseaux sociaux qui auraient favorisé Georgescu. À ce jour, aucune preuve tangible n’a été fournie. CălinGeorgescu n’a pas été autorisé à se présenter à la répétition de l’élection présidentielle dimanche dernier. À sa place, George-Nicolae Simion de l’Alliance pour l’unification des Roumains(AUR) est entré dans l’arène et a remporté 40,95 % des voix au premier tour.

De vieilles rancœurs

Simion affrontera désormais le maire pro-européen de Bucarest, Nicușor Dan (21,1 %), lors du second tour. Le politologue roumain Marius Ghincea estime que Dan a une chance de remporter le second tour contre Simion. Selon le politologue,l’histoire politique roumaine montre que celui qui remporte le premier tour perd le second. De nombreux politiques et médias européens affirment désormais que le second tour est non seulement extrêmement important sur le plan intérieur, mais aussi crucial pour toute l’Europe. On craint en effet qu’une minorité de blocage ne se forme au Conseil européen, avec la Roumanie, la Slovaquie et la Hongrie. Et l’on redoute que l’Ukraine ne perde le soutien inconditionnel dont elle bénéficie actuellement face à la Russie.

Une victoire éventuelle de George Simion serait une catastrophe pour la République de Moldavie, écrit par exemple le correspondant de la Deutsche Welle en Moldavie, la résistance de l’Ukraine restant donc le seul espoir pour Chișinău face à l’agression russe. Les Roumains de Bessarabie auraient donc voté à plus de 50 % pour Nicușor Dan et sa ligne pro-occidentale. La Bessarabie, qui comprend aujourd’hui une grande partie de la Moldavie et le territoire ukrainien adjacent jusqu’à la côte de la Mer Noire, a été pendant des siècles une région tampon entre les grandes puissances que sont l’Autriche, la Russie et l’Empire ottoman. Aujourd’hui, la région est en proie à la crainte que Poutine ne fasse de la Moldavie une tête de pont militaire pour l’Ukraine.

À cela s’ajoute que l’AUR se prononce dans son manifeste en faveur d’une réunification de la République de Moldavie avec la Roumanie, estimant que la division artificielle de la nation roumaine, conséquence douloureuse du pacte Ribbentrop-Molotov, doit être surmontée pacifiquement comme condition préalable et garantie de la stabilité en Europe du Sud-Est.

Simion est interdit d’entrée en République de Moldavie depuis 2018. Il est soupçonné d’avoir des liens avec les services secrets russes et d’avoir participé aux attaques hybrides de la Russie contre la Moldavie afin de saper son orientation pro-européenne et les résultats des élections présidentielles. Pour la même raison, George Simion est également interdit d’entrée en Ukraine. En avril, il avait déclaré à ce sujet que s’il était élu président, il subordonnerait le soutien de la Roumanie à la Moldavie et à l’Ukraine à la levée des interdictions d’entrée prononcées à son encontre par ces deux États.

Détail curieux, les médias roumains rapportent que Simion, malgré l’interdiction d’entrée en Ukraine, a devancé le pro-occidental Nicușor Dan au sein de la diaspora locale, même si ce n’est que d’une voix (76 contre 75). Au total, Simion a obtenu 60 % des voix de la diaspora roumaine, principalement en Europe occidentale.

D’innombrables attributs sont attribués à George Simion. Les ultranationalistes comme lui voulaient rétablir le Grand Empire roumain, disent les uns. Il n’avait pas les capacités d’un leader politique, affirment les autres. D’autres encore soulignent la détérioration démographique en Roumanie : depuis 2000, le pays aurait perdu un million de jeunes électeurs. Selon les sondages, George Simion a surtout été soutenu par des personnes issues de zones rurales, à faibles revenus et peu instruites. Près de la moitié de ses partisans ne sont pas (ou plus) actifs professionnellement, et leur principale motivation est le désir de changement et une attitude critique envers le système.

Au fond, des faits comme ceux-ci devraient retenir bien davantage l’attention dans le débat public – y compris au niveau européen – que les nombreuses rumeurs concernant le rétablissement d’une grandeur historique révolue depuis longtemps. Un pays qui n’est plus intéressant que d’un point de vue militaire (la plus grande base de l’OTAN en Europe est actuellement en construction en Roumanie) ou en tant que fournisseur de matières premières doit en tout cas craindre pour son avenir souverain.

George Simion lui-même a déclaré dans l’une de ses premières déclarations après l’annonce des résultats dimanche qu’il continuerait à soutenir CălinGeorgescu dans sa quête pour accéder à la tête du pays. Le second tour aura lieu le 18 mai 2025.

Le Courrier des Stratèges