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soft power Joseph Nye
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie)

Joseph Nye, disparu le 6 mai 2025 à l’âge de 88 ans, fut l’un des penseurs les plus influents des relations internationales. Intellectuel raffiné, il a façonné la stratégie globale des États-Unis au sommet de leur puissance, en réinterprétant le concept d’hégémonie – inspiré de Gramsci – à l’aune de la mondialisation et de l’idéologie libérale. Sa vision a guidé Washington dans la consolidation de sa suprématie après la Guerre froide, non pas seulement par la force, mais en conquérant les « cœurs et les esprits » grâce à l’attraction du modèle américain.

Un doyen au service de l’Amérique

Professeur à Harvard, où il fut également directeur du Belfer Center et doyen de la John F. Kennedy School of Government (1995-2004), Nye ne fut pas seulement un théoricien. Il mit ses idées au service de trois administrations démocrates : sous Carter, il travailla sur le désarmement nucléaire ; sous Clinton, il dirigea le National Intelligence Council ; sous Obama, il conseilla John Kerry. Son influence, cependant, transcenda les clivages partisans. Il loua George H.W. Bush pour sa gestion de la fin de la Guerre froide, qualifiant la réunification de l’Allemagne au sein de l’OTAN et la dissolution pacifique de l’URSS d’« exploit extraordinaire ». En revanche, il critiqua sévèrement l’invasion de l’Irak en 2003, la considérant comme l’une des pires erreurs de la politique étrangère américaine.

Le soft power : L’attraction, pas la coercition

« Convaincre les autres de faire ce que vous voulez par l’attraction, et non par la coercition ou le paiement » : ainsi Nye définissait-il le soft power, révolutionnant la conception de l’hégémonie. Dans les années 1970 et 1980, alors que les États-Unis consolidaient leur puissance militaire et économique, il soutenait que le véritable leadership s’affirmerait en promouvant la culture, les valeurs et le mode de vie américains. Hollywood, la démocratie libérale, l’innovation technologique et l’éducation d’élite devinrent des instruments d’une influence non imposée, mais désirée.

Après la chute de l’URSS, les États-Unis utilisèrent cette approche pour façonner un ordre mondial à leur image, via les médias, la diplomatie culturelle et les institutions internationales. Nye, toutefois, s’opposa aux excès de l’interventionnisme « humanitaire » des faucons démocrates, prônant une compétition entre puissances régulée et non conflictuelle.

Le défi chinois

Ces dernières décennies, Nye porta son attention sur la Chine, avertissant que la compétition inévitable ne devait pas conduire à un découplage économique total, qui nuirait aux deux parties. « Seule une guerre pourrait le provoquer », déclarait-il en 2023, plaidant pour une approche stratégique. Selon lui, la Chine avait étudié le modèle américain, mais son soft power restait limité par son autoritarisme rigide. Parallèlement, il observait avec inquiétude le déclin de l’attractivité des États-Unis, minée par la polarisation interne, la défiance envers les institutions et un usage agressif de la force.

Un héritage dans un monde multipolaire

La mort de Nye survient alors que l’hégémonie américaine traverse une phase critique. Dans un monde de plus en plus multipolaire, des puissances comme la Chine, la Russie et l’Inde défient l’influence de Washington, qui peine à promouvoir un modèle universellement partagé. La résurgence de conflits ouverts – en Ukraine et au Moyen-Orient – révèle les limites d’un leadership fondé uniquement sur l’attraction. Nye avait anticipé cela. Réaliste, il estimait que le soft power devait compléter, et non remplacer, la puissance militaire et économique. Sa stratégie reste plus que jamais pertinente : dans un contexte de compétition mondiale, savoir inspirer et persuader est crucial, mais de plus en plus complexe.

Géopolitique et stratégie : L’héritage de Nye

Nye a offert un cadre analytique pour comprendre l’hégémonie dans un monde interconnecté. Son concept de soft power a inspiré d’autres acteurs mondiaux : l’Union européenne, avec la promotion des droits humains ; la Russie, avec des médias comme RT ; l’Inde, avec Bollywood et son patrimoine culturel. Nye soulignait l’importance d’équilibrer compétition et coopération. Son opposition au découplage avec Pékin reflétait une vision réaliste : l’interdépendance freine la guerre, et la compétition doit être gérée pour éviter les escalades.

Une méthode pour l’hégémonie : Le soft power comme science

Dans son ouvrage majeur Soft Power (2004), Nye affirmait que l’influence d’une nation ne se mesure pas seulement en chars ou en PIB, mais dans sa capacité à orienter les désirs et les aspirations. En distinguant les ressources tangibles (militaires, économiques) des intangibles (culture, valeurs, récits), il construisit un cadre opérationnel pour comprendre l’hégémonie. Combinant science politique, économie comportementale et sociologie, il démontra comment des outils comme Hollywood, les universités ou les grandes marques américaines projetaient l’image d’une Amérique libre et dynamique, souvent plus efficace que la force militaire.

Cette approche influença non seulement Washington, mais aussi des pays comme le Japon (avec « Cool Japan ») ou la Corée du Sud (avec la K-pop).

Stratégies pour un monde unipolaire

Dans Bound to Lead (1990), Nye réfutait la thèse du déclin américain, affirmant que les États-Unis disposaient des ressources pour guider le monde post-1989. L’hégémonie, disait-il, n’est pas seulement domination, mais construction de consensus. Dans les années 1990, il mit cette vision en pratique en soutenant le multilatéralisme via les institutions internationales. La réunification allemande, qu’il attribuait au succès du soft power, en fut un exemple emblématique : les États-Unis ne s’imposèrent pas, ils convainquirent.

L’invasion de l’Irak en 2003, en revanche, représenta pour lui une erreur stratégique, dissipant le capital d’attraction et alimentant l’hostilité mondiale.

Dans The Paradox of American Power (2002), Nye insistait sur la nécessité d’intégrer hard et soft power. Pragmatique, il préconisait d’utiliser la force uniquement contre des menaces existentielles, tout en investissant dans la diplomatie culturelle, les échanges éducatifs et la promotion des droits. Un équilibre de plus en plus difficile dans une ère de polarisation interne et de compétition mondiale.

Nye et le monde multipolaire

Dans The Future of Power (2011), Nye anticipait l’essor des puissances émergentes et la diffusion du pouvoir. Il étudia la Chine comme un rival stratégique, non comme un ennemi : il reconnaissait ses efforts dans le soft power, mais aussi ses limites dues à l’autoritarisme. « La Chine peut construire des infrastructures, mais pas exporter un modèle inspirant », affirmait-il en 2023.

Il dénonçait les risques d’un découplage et plaidait pour une compétition encadrée par des normes partagées. Il notait le déclin de l’attractivité américaine et l’émergence de récits alternatifs portés par la Russie ou l’Inde. Il voyait l’Europe comme un laboratoire de soft power, mais critiquait son incapacité à transformer son influence culturelle en poids géopolitique. Pour Nye, aucune puissance ne peut dominer seule : il faut des coalitions, des compromis et de l’inspiration.

Les œuvres et leur impact

Bound to Lead, Soft Power, The Paradox of American Power et The Future of Power ne sont pas seulement des textes académiques, mais des manuels stratégiques. Ils ont guidé les décisions de politiques et de diplomates à travers le monde. Le concept de soft power a été adopté par des nations comme le Qatar, avec Al Jazeera et le sport, ou la Turquie, avec ses feuilletons télévisés et son tourisme.

Un héritage sous pression

La mort de Nye coïncide avec une crise du modèle qu’il a théorisé. Les États-Unis, divisés et contestés, n’exercent plus le soft power irrésistible d’autrefois. La compétition s’est déplacée sur de nouveaux terrains – technologie, information – et la construction du consensus est devenue plus ardue. Pourtant, son héritage perdure. Nye a enseigné que le pouvoir, c’est aussi raconter des histoires. Dans un monde multipolaire, celui qui raconte les meilleures histoires a déjà gagné la moitié de la bataille.

Le Diplomate