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par Edouard Husson

Un lâchage spectaculaire de Netanyahou a lieu aux Etats-Unis – et il a des retombées jusqu’en France. Il n’est pas motivé par la pitié pour le sort des Palestiniens mais par une inquiétude géopolitique. Les Etats-Unis sont-ils en train de gâcher toutes leurs cartes au Proche- et au Moyen-Orient en soutenant inconditionnellement le Premier ministre israélien? C’est la question froidement posée par le néoconservateur américain Thomas Friedman, éditorialiste au New York Times, dans une lettre ouverte à Donald Trump.

On voit soudain des voix s’élever contre la politique génocidaire du gouvernement Netanyahou et des personnalités courageuses comme Aymeric Caron ou Rima Hassan qui ont dénoncé le génocide commis à Gaza depuis le départ, ont à juste titre la nausée devant les retournements de veste auxquels nous assistons. L’opportunisme des nouveaux dénonciateurs de Netanyahou est même encore plus méprisable que ce que vous imaginez! Il est pur alignement sur le changement en cours au sein de l’establishment américain.
Donald Trump va-t-il reconnaître la Palestine?
Ainsi le bruit court-il que le Président Trump pourrait, dans certaines conditions, reconnaître un Etat de Palestine lors de son prochain voyage au Proche-Orient. Même si la nouvelle n’est pour l’instant pas vérifiée, c’est vous dire qu’un séisme se prépare, l’isolement de Netanyayou & Cie. Certains médias israéliens sont hors d’eux. Et ceci d’autant plus que le gouvernement de Donald Trump a obtenu la libération d’un otage qui a la double nationalité, américaine et israélienne, en négociant directement avec le Hamas.
Le basculement de l’establishment américain
Sur son blog, Simplicius commente ironiquement:
De plus en plus, l’ensemble de l’establishment [américain] semble se retourner contre l’État d’apartheid [Israël] ; il semble que même les élites [américaines] ne puissent plus supporter l’impudence des crimes d’Israël, ce qui en dit long. (…) [E]lles en veulent [à Israël] de leur donner une si mauvaise image en affichant si ouvertement ses appétits génocidaires. « Ne pouvez-vous pas assassiner ces Palestiniens un peu plus discrètement ? » semblent gémir les élites [américaines].
Il y a une prolifération de critiques du gouvernement Netanyahou qui surgissent dans les médias mainstream américains mais la plus spectaculaire est celle de Thomas Friedman, dans le New York Times. Voilà par exemple ce qu’écrit, dans une lettre ouverte à Trump, celui qui fut longtemps le porte-voix des néo-conservateurs et néo-libéraux américains défendant sans ciller la politique d’Israël:
« Je ne doute pas que, d’une manière générale, le peuple israélien continue de se considérer comme un allié indéfectible du peuple américain, et vice versa. Mais ce gouvernement israélien ultranationaliste et messianique n’est pas l’allié des États-Unis. Car c’est le premier gouvernement de l’histoire d’Israël dont la priorité n’est pas la paix avec un plus grand nombre de ses voisins arabes et les avantages qu’apporteraient une sécurité accrue et la coexistence. Sa priorité est l’annexion de la Cisjordanie, l’expulsion des Palestiniens de Gaza et le rétablissement des colonies israéliennes dans cette région. L’idée qu’Israël ait un gouvernement qui ne se comporte plus comme un allié des États-Unis et ne devrait plus être considéré comme tel est une pilule difficile à avaler pour les amis d’Israël à Washington, mais ils doivent l’avaler. Car en poursuivant son programme extrémiste, le gouvernement Netanyahu sape nos intérêts. Le fait que vous ne laissiez pas Netanyahu vous marcher dessus comme il l’a fait avec d’autres présidents américains est tout à votre honneur. Il est également essentiel de défendre l’architecture de sécurité américaine que vos prédécesseurs ont mise en place dans la région. »
Ce n’est pas le sort des Palestiniens qui émeut Thomas Friedman: il est pris de panique à l’idée que la politique de Netanyahou conduise à l’effondrement de l’Etat d’Israël et à l’expulsion des Etats-Unis de la région.
Un froid calcul géopolitique
Là encore, je recommande le commentaire de Simplicius , qui va droit au but pour démasquer l’imposture de la conversion d’un Friedman:
« Le fait d’ancrer l’importance de toute la tragédie de Gaza dans ses « conséquences géopolitiques » plutôt que dans le génocide de centaines de milliers d’êtres humains, suffit à donner la chair de poule. Mais c’est bien sûr tout à fait normal pour les types comme Kissinger, des stratèges mondialistes impitoyables qui ne peuvent comprendre le monde qu’à travers le prisme matériel de la gestion des ressources.[Friedman] met vraiment le doigt dessus ici : »Cela nous nuit à d’autres égards », écrit-il. « Comme me l’a dit Hans Wechsel, ancien conseiller politique principal du Commandement central américain : « Plus la situation semble désespérée pour les aspirations palestiniennes, moins la région sera disposée à renforcer l’intégration sécuritaire entre les États-Unis, les pays arabes et Israël, qui aurait pu garantir des avantages à long terme sur l’Iran et la Chine, sans nécessiter autant de ressources militaires américaines dans la région pour la maintenir. »Traduction : plus les Palestiniens sont victimes d’un génocide, moins nous pouvons tirer parti de nos avantages militaires sur la Chine. Tout est clair« .
Les USA et Israël sont en train de perdre la guerre
Il faut effectivement regarder la réalité, sans filtre médiatique ni récit dicté par l’establishment:
+ Il y a quelques jours, les combattants yéménites d’Ansarallah ont été capables de percer à deux reprises le « Dôme de Fer » longtemps réputé invincible: un missile yéménite est tombé à 50 mètres de l’aéroport Ben Gourion et un autre à proximité d’une plage de Tel-Aviv.
+ Après 19 mois de guerre et au moins 100 000 civils palestiniens tués, les médias israéliens eux-mêmes reconnaissent qu’il y a encore 40 000 combattants du Hamas et 75% des tunnels intacts à Gaza.
+ Netanyahou a tellement joué à l’apprenti-sorcier en aidant la Turquie et le gouvernement Biden à porter les islamistes d’HTS au pouvoir à Damas que Tel-Aviv supplie désormais la Russie de ne pas quitter ses bases en Syrie…..
+Surtout, les Etats-Unis mesurent que leur soutien inconditionnel à Netanyahou fait basculer massivement les Etats du monde – hors Amérique du Nord et Union Européenne – du côté de la Russie, de la Chine et des BRICS.
Et puis, avec tous ses défauts, l’establishment américain sait que sa légitimité repose sur un respect minimal de l’opinion publique. Or l’opinion américaine est en train de basculer dans l’hostilité à la politique israélienne.
Ce ne sont pas seulement les jeunes générations; ni seulement les électeurs démocrates, très divisés déjà quand Joe Biden était président; c’est jusque dans les rangs républicains que le mécontentement monte depuis que Trump a renoncé à défendre son cessez-le-feu face à Netanyahou. Trump a suffisamment d’instinct politique pour prendre au sérieux le discours qui se répand dans la base de son électorat: la guerre au Yémen ou le soutien inconditionnel à Israël sont une trahison « d’America First ».
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