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par Edouard Husson

Le ministère français de la Défense n’a pas cherché à le dissimuler: lors des affrontements récents entre l’Inde et le Pakistan, un Rafale que Paris avait vendu à l’armée indienne a été abattu. Les experts considèrent plutôt qu’il y a un manque de formation et d’expérience des pilotes de l’armée de l’air indienne. Il n’empêche: à Paris on a tout de suite perçu les implications de cette mauvaise nouvelle. La concurrence pense qu’elle pourra semer le doute sur la réputation du Rafale. En ce qui concerne les ventes d’armes, nous sommes entrés dans un monde où la Russie a de nouveau la meilleure armée du monde, forte d’une expérience de trois ans de guerre de haute intensité en Ukraine; où le conflit du Cachemire met soudain en valeur la performance des armes et des équipements militaires chinois; où l’industrie de la défense américaine, sur la défensive, mettra tout en œuvre pour couler la concurrence française. Face à ce nouveau monde, la France cumule deux inconvénients: ses milieux dirigeants se comportent, depuis trente ans, en rentiers de la mondialisation et non en conquérants; et, pataugeant dans la bouillie idéologique des conceptions post-nationales, nous avons oublié qu’un Etat assoupi, comme est le nôtre, se fera aisément dévorer par les grands carnivores de la planète s’il ne se réveille pas à temps.
JUST IN || French intelligence has confirmed to CNN that a Rafale fighter jet operated by the Indian Air Force was shot down by Pakistan. pic.twitter.com/c5vtlfkEaL
— Global Defense Insight (@Defense_Talks) May 7, 2025
Bienvenue dans le monde réel. Dans le cadre de la guerre entre l’Inde et le Pakistan – pour l’instant restée limitée, sans que l’on sache si la médiation américaine réussira à maintenir la paix au-delà de quelque temps – l’armée pakistanaise s’est vantée d’avoir abattu des appareils de l’armée de l’air indienne. La chasse indienne est équipée d’appareils russes et de Rafale.
La confirmation par des officiels français d’un Rafale abattu a évidemment fait sensation. C’est la première fois que cela se produit.
Comment doit réagir l’avionneur français?
Selon les sources, on parle d’une chute de l’action Dassault entre 3 et 9%. L’entreprise n’a pas voulu communiquer sur le sujet. La fébrilité des actionnaires s’est apaisée lorsque seul un avion abattu a été confirmé, alors que le gouvernement pakistanais s’était vanté d’en avoir abattu trois.
Peut-être se rappelle-t-on cependant que la signature du contrat entre l’Inde et la France avait donné lieu à des accusations de corruption, en 2018:
La presse indienne parle du « scandale de corruption Rafale », qui fait la une depuis une motion de censure contre le gouvernement déposée au Parlement en juillet 2018. Rahul Gandhi, chef du parti d’opposition, a soulevé la question.
Le gouvernement de Modi a remporté le vote de confiance avec une large majorité, mais la tempête médiatique ne s’est pas calmée. Des accusations d’« utilisation abusive des médias » ont été portées et des mises en demeure ont été adressées à des politiciens de l’opposition et à un quotidien national pour qu’ils cessent de relayer des informations « non vérifiées et spéculatives ».
Au cœur du scandale se trouve Anil Ambani, un homme d’affaires milliardaire indien dont la famille était la plus riche d’Asie selon le classement Forbes en 2017.
Gandhi affirme que l’Inde paie trop cher les avions Rafale et que le gouvernement Modi « ment » au sujet d’un accord de non-divulgation entre les gouvernements français et indien. Il affirme en outre que l’accord de 2015 a été modifié par Modi au profit de « son ami » Ambani. « Le plus drôle, c’est que le contrat a été attribué à Ambani-ji, qui n’a jamais fabriqué d’avion de sa vie et n’a jamais signé de contrat dans le domaine de la défense », a déclaré Gandhi.
Selon News24, le scandale remonte à 2007, lorsque le ministère indien de la Défense a lancé son plus grand appel d’offres jamais organisé pour 126 avions de combat polyvalents destinés à remplacer sa flotte composée principalement d’avions de combat de fabrication russe. Cinq ans plus tard, en 2012, le gouvernement dirigé par le Congrès a annoncé que l’appel d’offres avait été remporté par Dassault, le constructeur du Rafale, et que l’accord prévoyait l’achat de 18 Rafale prêts à voler auprès de la société française. Les 108 appareils restants devaient être assemblés sur le sol indien en partenariat avec la société publique indienne HAL (Hindustan Aeronautics Limited). À l’époque, le choix de HAL avait été salué comme un moyen de permettre à l’entreprise publique indienne spécialisée dans l’aérospatiale et la défense d’acquérir des capacités de fabrication avancées pour produire et entretenir des avions de combat de pointe. Cependant, entre 2012 et 2015, l’accord a été bloqué en raison de problèmes de prix et de capacité. À l’origine, le contrat Rafale s’élevait à 12 milliards de dollars, mais selon News24, il aurait été largement réévalué à 20 milliards de dollars, principalement en raison des implications liées à la construction de certains avions en Inde.
Avant l’arrivée de M. Modi en France le 9 avril 2015, les médias indiens et français, cités par News24, ont rapporté que les négociations sur l’accord s’étaient accélérées. Cette visite était censée être une tentative du Premier ministre indien pour encourager les entreprises françaises à participer à son programme nationaliste « Make in India » en investissant et en formant des partenariats industriels dans les domaines de l’énergie nucléaire civile, de la défense et de l’agroalimentaire.
Cependant, l’accord ne portait que sur 36 avions de combat Rafale, qui devaient tous être fabriqués en France et livrés prêts à voler. L’accord intergouvernemental stipulait toutefois que Dassault devrait « compenser » 50 % du contrat en Inde. Cela signifiait que le fournisseur, Dassault, devrait consacrer une partie du contrat, estimée à 8,7 milliards de dollars, au système de défense indien.
Du côté indien, HAL aurait été le partenaire idéal, mais Dassault avait choisi de s’associer au groupe Reliance d’Ambani, une entreprise qui n’avait et n’a toujours aucune expérience dans le domaine de l’aéronautique. De plus, le groupe Reliance d’Ambani a conclu un accord pour produire un film avec la compagne de Hollande, l’actrice Julie Gayet, deux jours avant la conclusion de l’accord sur les avions de combat Rafale.
Le choix d’une société d’Ambani comme partenaire de Dassault a suscité des interrogations dans les milieux d’opposition. « Pourquoi Dassault aurait-il choisi un tel partenaire ? Selon quels critères ? Et si ce n’était pas le choix de Dassault, qui l’a choisi ? », a déclaré Gandhi dans une interview accordée au Monde cette semaine. Le ministère indien de la Défense maintient que Dassault est libre de travailler avec toute entreprise locale de son choix, sous réserve de l’accord du gouvernement indien. News24 a rapporté que Dassault avait refusé de s’exprimer dans Le Monde, mais un analyste du secteur a été cité : « Même si c’est Dassault qui fournit le nom, il est difficile d’imaginer que le gouvernement indien ne donne pas son avis, compte tenu de la dimension politique et économique d’un tel contrat. »
Il est également intéressant de noter que 13 jours avant l’annonce par M. Modi du nouvel accord sur les Rafale, le groupe Reliance a créé une nouvelle société de défense, Reliance Defence.
Ambani faisait également partie d’un groupe d’hommes d’affaires indiens qui ont accompagné le Premier ministre Modi en France.
Modi est accusé de capitalisme de copinage depuis son arrivée au pouvoir en 2014. Ces accusations n’ont fait que s’intensifier à l’approche des élections de 2019. Les dons privés de riches particuliers et d’entreprises financent depuis longtemps les partis politiques indiens, mais le BJP a porté cette pratique à un niveau sans précédent, selon les chiffres publiés par l’Association for Democratic Reform, basée à New Delhi. Le BJP de Modi a reçu plus de huit fois le montant des dons reçus par le deuxième parti, l’INC, entre 2016 et 2017.
Le groupe Reliance d’Ambani a nié toutes les accusations relatives à l’accord Rafale et a même adressé des mises en demeure à plusieurs politiciens du Congrès indien et aux médias hindous, leur demandant de « cesser et de s’abstenir » de présenter des déclarations « non vérifiées, spéculatives et incorrectes » « sur un sujet aussi sensible lié à la sécurité nationale ».
Même deux anciens ministres du BJP ainsi qu’un éminent analyste politique ont critiqué le Premier ministre Modi. Leurs commentaires ont été publiés sur le site d’information indien The Wire. Ils qualifient l’accord Rafale de « cas de faute criminelle ».
Peut-on imaginer que ces polémiques, jamais complètement éteintes, couplées à la perte de l’avion français dans un affrontement avec le pays voisin, mette en question l’acquisition prévue de 26 avions Rafale supplémentaires?
Et puis il y a l’impact internationale de l’utilisation par le Pakistan d’avions chinois qui auraient donc été plus performants que les avions français:
Les médias pakistanais ont déclaré que la tentative d’incursion aérienne avait eu lieu au-dessus du Cachemire dans la nuit du 29 au 30 avril et que des avions de combat de l’armée de l’air indienne (IAF) avaient été brouillés par des avions de combat J-10C de la PAF. Une confrontation aérienne entre les deux camps a effectivement été signalée à ce moment-là.
Geo TV a déclaré que les Rafale indiens étaient armés de munitions capables de frapper des cibles à plus de 200 kilomètres, très probablement des missiles de croisière Storm Shadow, au moment de la confrontation, tandis que les J-10C étaient équipés de missiles air-air PL-15 d’une portée maximale de 300 kilomètres.
L’IAF exploite 36 Rafale. Ces avions de combat, livrés par la France entre 2020 et 2022, sont équipés de la suite de guerre électronique SPECTRA, qui serait capable de protéger l’avion de combat contre les menaces aériennes et terrestres.
Le J-10C peut être équipé d’un pod de guerre électronique aux capacités inconnues, baptisé KG600. On ne sait toutefois pas si c’est ce système qui a été utilisé lors du couronnement au-dessus du Cachemire. La PAF a reçu 20 avions de combat de ce type de la Chine depuis 2022.
Le réveil va être dur pour les milieux dirigeants français
En écoutant le président Macron pontifier sur l’extension (un sujet sur lequel j’ai débattu avec Eric Verhaeghe et Eric Denécé dans Strategon ce 14 mai 2025), je pensais à la vraie vie internationale, bien loin des jeux vidéos qu’entend développer l’occupant de l’Elysée.
Très concrètement, il va falloir défendre le Rafale internationalement parlant. Cela se passe dans un monde où, non seulement, les Américains vont porter tous les coups possibles à l’industrie de la défense française, mais les autres grandes puissances ne vont nous faire aucun cadeau du fait de l’alignement de notre diplomatie sur les Etats-Unis globalistes et de notre collaboration aux deux conflits d’Ukraine et de Gaza. C’est le monde, impitoyable pour les actuels dirigeants français, que nous avons décrit avec Ulrike Reisner dans notre ouvrage:

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Pour observer les « élites » de notre pays depuis trois décennies à l’étranger, je peux dire que le réveil va être douloureux. La mondialisation est devenue une rente pour les dirigeants français, ceux de l’économie comme de la politique. Ils n’ont pas la mentalité de conquérants que peuvent avoir les Américains, les Italiens ou les Chinois.
En l’occurrence il va falloir sortir du confort douillet qui conduisait à penser qu’après un démarrage difficile le Rafale trouvait de plus en plus son marché. Tout cela est remis en cause. Il va falloir à nouveau se battre, et dans des conditions bien plus difficiles qu’il y a vingt ans. Mais on voit bien quel est le dilemme – inavoué – pour les grandes entreprises de l’industrie de la défense française: Emmanuel Macron est-il aujourd’hui un atout ou un handicap pour défendre l’industrie de défense française?
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