Le Grand Entretien du Diplomate avec le général Pinatel (2S)

Officier parachutiste, instructeur commando, chuteur opérationnel, blessé en opération, Jean-Bernard Pinatel, a été un des fondateurs du Groupe Permanent d’Évaluations de Situations (GPES), créé au SGDN à la demande du Président Giscard d’Estaing chargé de l’évaluation du renseignement et de proposer des options stratégiques. Il a dirigé le SIRPA durant cinq années (1985-89). Il quitte l’Armée avec le grade de Général de brigade à 49 ans à la suite du décès de son épouse.
Créateur d’une société d’analyse des données textuelles multilingue, il est élu, en janvier 2007, Président de la Fédération des Professionnels l’Intelligence Économique (Fépie).
Docteur en études politiques, maitrise de sciences physiques (option physique nucléaire), ancien auditeur de la 37e Promotion de l’IHEDN, Jean-Bernard Pinatel est l’auteur de six livres géopolitiques, dont : « Histoire de l’Islam radical et de ceux qui s’en servent, Lavauzelle, 2017 », ainsi que ses mémoires, L’esprit guerrier, aux éditions Balland.
Jean-Bernard Pinatel est également chroniqueur pour Le Diplomate et son dernier ouvrage est intitulé Ukraine, le grand aveuglement européen : carnets de deux ans de guerre, chez Balland.
Propos recueillis par Angélique Bouchard
Le Diplomate : Sur le plan opérationnel, depuis le début de l’année 2025, quels sont, selon vous, les principaux tournants tactiques et stratégiques sur le front ukrainien, et comment évaluez-vous l’impact des récents succès russes ?
Jean-Bernard Pinatel :
Plusieurs facteurs de natures différentes s’additionnent :
- Le plus important est que la Russie s’est adaptée très efficacement à la nature totalement nouvelle de cette guerre où plus aucune concentration ou mouvement d’unités peut être dissimulé et notamment aux Ukrainiens qui bénéficient de l’appui de tout le renseignement satellitaire et électronique américain et où les drones de toutes charges utiles et portées deviennent un moyen économique de détruire le potentiel ennemi.
- Même si la guerre électronique et les drones peuvent compenser en partie l’épuisement des forces ukrainiennes due aux pertes, aux désertions, le maintien des effectifs après trois ans de guerre est un problème que l’Ukraine n’arrive pas à résoudre. Ne pouvant s’appuyer que sur 35 millions d’habitants (quatre fois moins que la Russie)[1], l’armée ukrainienne composée en grande partie de soldats appelés sous les drapeaux fait face à des difficultés pour mobiliser de nouvelles classes. Une partie est envoyée de force sur le front (les réseaux sociaux véhiculent de multiples témoignages dans ce sens) et veulent surtout éviter de se faire tuer alors que d’autres cherchent à s’enfuir à l’étranger ou à se cacher dans leur pays. A la différence, la Russie dispose d’une armée professionnelle composée très majoritairement d’engagés volontaires et ne fait face à aucun de problème de recrutement : 30 000 nouveaux volontaires s’engagent chaque mois, attirés par des salaires élevés.
- Poutine n’interfère pas directement dans la conduite opérationnelle de la guerre, à contrario de Zelensky qui se sert des opérations militaires et de la vie de ses soldats comme vecteurs de sa politique de communication vis-à-vis de ses alliés[2]. Poutine se cantonne à faire des recommandations générales comme à Marioupol où voulant ménager la vie de ses soldats, il a souhaité qu’un assaut ne soit pas donné contre l’usine Azovstal. En revanche, il joue son rôle de chef des armées en mettent en place les généraux qui ont démontré leur efficacité sur le champ de bataille. Deux récentes nominations de généraux au sein des forces terrestres russes témoignent d’un rajeunissement important de la chaine de commandement. Le premier est Andreï Nikolaïevitch Mordvitchev. A 49 ans devient le chef d’état-major de l’armée de terre (CEMAT). Notons qu’en France devenir général de brigade à 49 ans est exceptionnel. Mordvitchev à cet âge devient le chef d’une armée de terre Russe aux effectifs opérationnels 10 fois plus importants que ceux de l’armée de terre française 14 divisions contre 2. Il était depuis février 2023 commandant des forces du district militaire central qui est le secteur du front où les Russes ont le plus avancé et ont pratiquement atteint les limites de l’Oblats du Donetsk. Celui qui l’a remplacé au commandement du front centre est le colonel général Valeri Solodtchouk, âgé de 54 ans qui a mené l’opération de reconquête de Koursk.
La Russie revendique plusieurs avancées, notamment en repoussant l’intrusion ukrainienne autour de Koursk, dans le Donbass et autour de Kherson. Quelles sont, à votre avis, les forces motrices de ces succès et quelles failles demeure dans la défense ukrainienne ?
Ces succès tiennent d’une part à l’affaiblissement relatif des forces ukrainiennes mais surtout à la tactique employée par le commandement Russe. Face à un adversaire en position défensive et qui a fait des villes de plus de 5000 habitants comme Pokrovsk des forteresses, le commandement Russe ne les affronte plus directement mais les contourne, les encercle en s’efforçant de leur couper leurs voies d’approvisionnement. Dans leurs actions de contournement, face aux résistances qu’elles rencontrent, les forces russes les écrasent par des frappes massives de bombes planantes, de missiles, de canons et de drones kamikazes et envoient ensuite de légers commandos composés de forces spéciales pour liquider les dernières résistances. Tous ces facteurs conjugués, elles avancent en moyenne aujourd’hui de 30Km2 par jour contre 30km2 par mois en 2024.
Comment jugez-vous la capacité de l’OTAN et de l’Union européenne à soutenir durablement l’effort de guerre ukrainien ? Le changement de position des Etats-Unis avec le retour de Trump, les difficultés d’acheminement d’armes lourdes ou de munitions doivent-elles remettre en cause la stratégie de soutien choisi jusqu’ici ?
L’Union Européenne seule est incapable de soutenir l’Ukraine car contrairement à ce que l’on veut nous faire croire elle ne s’est pas mobilisée et même avec l’OTAN elle est incapable de vaincre la Russie comme l’estime le commodore Steve Jermy (Ret.) de la Royal Navy[3] .
Je le cite : « Tout d’abord, contrairement à la Russie, aucun pays majeur de l’OTAN n’est industriellement mobilisé pour la guerre, comme en témoigne le fait que la Russie continue de surpasser l’OTAN sur des obus de 155 mm pour l’Ukraine. Ce qui, soit dit en passant, dément l’idée que la Russie est prête à prendre plus d’Europe – si nous, membres de l’OTAN, le croyions vraiment, nous mobiliserions tous rapidement ».
Il expose plusieurs raisons que je partage
- S’il y avait guerre, les Etats-Unis devraient acheminer des forces et des munitions par mer et nous n’avons pas aujourd’hui les moyens maritimes et aériens pour empêcher les sous-marins russes de nous causer des pertes considérables.
- Bien plus nos forces ne seraient pas non plus en mesure de protéger efficacement les importations européennes d’hydrocarbures, notamment le pétrole et le GNL si essentiels à la survie économique de l’Europe.
- Nos aéroports, nos ports maritimes, nos bases d’entraînement et de logistique seraient exposés à des attaques par missiles balistiques conventionnels contre lesquels nous avons des défenses extrêmement limitées. En effet, dans le cas du missile Oreshnik pas de défense. Un missile Oreshnik arrivant à Mach 10+ dévasterait une usine d’armement de l’OTAN, ou une base navale, militaire et aérienne » et entraverait notre montée en puissance.
- Nos forces sont entraînées selon une doctrine de manœuvre pré-drone et n’ont aucune expérience réelle des combats d’attrition entre pairs modernes. Alors que l’armée russe a maintenant près de trois ans d’expérience, et est incontestablement la plus résistante au monde.
- La prise de décision au sein de l’OTAN est longue, car elle concerne des forces hétérogènes appartenant à une multitude de pays dont il faut obtenir l’accord et « malgré les nombreux avertissements de la Russie au sujet de l’expansion de l’OTAN qui constituait une ligne rouge, l’OTAN n’était pas du tout préparée, stratégiquement parlant, à la possibilité évidente d’une guerre – comme le prouve encore notre incapacité à faire face à la production d’obus de 155 mm de la Russie.
- En conclusion, ce n’est pas le moment de provoquer la Russie car sans l’accord unanime des nations de l’OTAN pour augmenter les investissements militaires à grande échelle, nous serons incapables de combler ces lacunes avant dix ans.
Des discussions directes sont en cours entre Donald Trump et Vladimir Poutine. Quels objectifs réels et concessions possibles voyez-vous dans ce dialogue ? Pourquoi selon vous, la France et l’UE, tout en étant lamentablement exclues des pourparlers, semblent vouloir les faire capoter et poursuivre le conflit ?
La France et l’UE ne pèsent dans le débat qu’en matière de communication où ils sont relayés aux Etats-Unis par les démocrates et leurs médias qui n’ont toujours pas accepté la victoire de Trump. La seule concession que fera probablement Poutine à Trump c’est de ne pas aller au-delà des quatre oblats annexés. C’est notamment pour cela que des offensives sont en cours dans les oblats du Nord de Soumy et de Kharvik et que Poutine en bon joueur d’échec a avancé l’idée d’une zone tampon de 100 kms de large le long de la frontière nord entre l’Ukraine et la Russie. Si un accord devait se faire, Poutine ne lâchera rien concernant les 4 oblats déjà annexés mais aura une monnaie d’échange avec les parties conquises au Nord contre les parties des quatre oblats encore aux mains de l’Ukraine. De plus, il montre à Trump_ tout en lui donnant un argument de poids_ que s’il ne tord pas le bras à Zelensky la facture sera encore plus lourde en 2026 pour l’Ukraine.
Face à une rhétorique de plus en plus belliqueuse de l’Europe, quelle marge de manœuvre restera-t-il aux États membres modérés, et notamment à la Hongrie ou la Slovaquie, pour adopter une posture nuancée ?
Pour qu’une rhétorique soit dangereuse, il faut qu’elle s’appuie sur des moyens militaires. Je vous renvoie à mon article « la Bundeswehr manque de tout et l’armée Française n’a qu’un peu de tout[4] » en forces classiques. Le seul et énorme avantage de la France est notre dissuasion nucléaire crédible qui protège nos intérêts vitaux sans l’aide de quiconque ce qui n’est pas le cas des autres nations européennes. Elle nous permet une autonomie stratégique dans les régions non couvertes par l’OTAN puisque depuis Nicolas Sarkozy nous avons bêtement réintégré cette organisation militaire dont toutes les décisions sont prises à Washington et qui ne nous procure aucun avantage, les européens continuant à s’approvisionner en matériels militaires aux USA.
Tous les gouvernements européens qui n’ont pas encore compris que la menace n’est pas la Russie mais l’immigration sans limite et l’islamisme font face à une montée des mouvements souverainistes qu’ils qualifient d’extrême -droite mais qui sont considérés par Trump et le mouvement MAGA comme proches de leurs valeurs et de leurs objectifs. Il n’y a qu’à voir comment Giorgia Mélonie est reçue par Trump et comment il a éjecté Macron quand il a voulu s’immiscer dans le tête-à-tête qu’il voulait avoir avec Zelensky.
Le président Macron a multiplié les déclarations fermes et va-t-en-guerre notamment avec sa proposition de « partage » de l’arme nucléaire française. En quoi ces prises de position influent-elles sur l’équilibre des forces et les perspectives d’un règlement politique ?
Macron est totalement marginalisé et déconsidéré en France et dans monde.
À l’aube de l’été 2025, entre prolongation du conflit, gel du front ou retour à la table des négociations, quels scénarios de sortie voyez-vous se dessiner ? Quels seraient, pour chacun, les risques et opportunités stratégiques pour l’Europe et la sécurité continentale ?
Le scénario qui se dessine est un cessez-le feu sur les limites administratives des 4 oblats annexés par la Russie en septembre 2022, les Russes évacuant les oblats de Soumy et de Kharkiv qu’ils sont entrain de conquérir et qui sont probablement aux yeux de Poutine un moyen d’échange contre les parties des 4 oblats non encore conquises comme l’est probablement aussi sa demande de créer une zone tampon de 100km de profondeur le long des frontières nord de l’Ukraine qui lui permettra d’exiger que l’Ukraine ne puisse disposer de missiles à portée intermédiaire.
Je conserve l’espoir qu’un accord de cessez-le feu soit trouvé cette année.
[1] S’exprimant lors d’une conférence de presse à Genève, Florence Bauer, directrice régionale du Fonds des Nations unies pour la population (UNFPA), a déclaré que le conflit russo-ukrainien avait transformé une situation démographique déjà difficile en quelque chose de plus grave. « Dans l’ensemble, la population de l’Ukraine a diminué d’environ 10 millions depuis 2014 et d’environ 8 millions depuis le début de l’invasion à grande échelle en 2022 », précise-t-elle dans des notes envoyées aux journalistes. Ce document – qui cite des données du gouvernement ukrainien et de l’UNFPA – précise que la population en Ukraine s’élève cette année à 35 millions d’habitants.
[2] Trois exemples parmi bien d’autres. Le plus choquant es ordres donnés à ses soldats sur le pont d’être encerclés de mourir sur place. L’offensive de l’été 2023 dont les médias américains rapportant des informations recueillies au Pentagone doutaient de son succès et où il a fait décimer 12 brigades. L’offensive de Koursk qui a couté trois des meilleures brigades ukrainiennes
[3] Commanded warships in the 5th Destroyer Squadron and Britain’s Fleet Air Arm. He served in the Falklands War and in the Adriatic for the Bosnian and Kosovo campaigns, and retired after an operational tour, in 2007, as Strategy Director in the British Embassy in Afghanistan. He is the author of Strategy for Action: Using Force Wisely in the 21st Century and now works in offshore energy.
[3]https://responsiblestatecraft.org/nato-war-with-russia/
[4] https://geopragma.fr/la-bundeswehr-manque-de-tout-et-larmee-francaise-na-quun-peu-de-tout/
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