Étiquettes
par Éric Verhaeghe

Le Courrier n’aime ni le racolage, ni la récupération politique. Pour cette raison, nous évoquons rarement les sujets d’insécurité. L’assassinat d’une surveillante en Haute-Marne relance toutefois le débat. On retrouve partout les mêmes appels à « l’autorité » et aux « lois sécuritaires ». Il se trouve que ceux qui appellent à ces lois sont aussi ceux qui ont massivement approuvé une politique d’angoisse et d’enfermement massif depuis le COVID, qui a détruit la santé mentale de nos jeunes. Et voilà comment les responsables d’un désastre dénoncent les conséquences de leurs propres actes.
L’émotion est grande et vive, en France, après l’assassinat d’une surveillante de 30 ans dans un village sans histoire de Haute-Marne. Manifestement, l’auteur de cet acte odieux n’avait pas d’histoire particulière : à rebours de la mythologie obsolète dont Bruno Retailleau raffole, ce n’est pas un jeune musulman sorti d’une banlieue pourrie par la drogue qui a frappé. C’est un Français ordinaire, un Français de la vie de tous les jours qui est passé à l’acte.
Disons tout d’abord l’émotion, la compassion, les condoléances. Mélanie, la victime, avait un petit garçon qui ne reverrait pas sa mère. C’est l’horreur et aucun mot ne dira jamais la souffrance de ceux qui vont survivre à cette maman injustement arrachée à sa propre histoire.
Bien entendu, il faut que la justice agisse, selon son cours indépendant, et loin des haines que notre ministre de l’Intérieur exsude quotidiennement pour faire le plein de certaines voix à l’approche des élections.
Simplement, la justice n’est ni la vengeance, ni un talisman contre les peurs, ni un anxiolytique pour gens apeurés par une presse qui joue sur ses peurs. La justice doit statuer selon des principes juridiques contenus dans la loi et appliqués de façon éclairée par un juge. Ce mécanisme de base de l’indépendance de la justice est curieusement oublié aujourd’hui, et de toutes parts nous entendons des appels à une justice automatique, avec des peines qui seraient incompressibles, comme si les juges devaient progressivement être remplacés par des machines.
Il est assez cocasse, d’ailleurs, de voir si souvent ceux qui se plaignent de l’intelligence artificielle, des robots, du « machinisme » contemporain, réclamer le remplacement des juges par des textes de loi qui ne laissent aucune place à la gradation des sanctions. Nous n’en sommes plus, dans le camp sécuritaire, à une incohérence près. D’un côté, vive l’humanité quand il s’agit de lutter contre le progrès, d’un autre côté, à bas l’humanité quand il s’agit de bâtir des prisons.
Tant que les actes violents étaient évidemment crapuleux et commis par des étrangers (au sens large, là encore la conscience contemporaine ne s’embarrasse plus trop de détails), les partisans névrotiques, pour ne pas dire phobiques, d’un ordre répressif, n’ont eu de cesse de demander toujours plus de lois sécuritaires qualifiées d’identitaires. L’interprétation de ces actes étaient simples : de hordes d’arabo-musulmans menacent l’identité française.
Maintenant que, de façon de plus en plus courante, des actes terribles sont commis par des « Français de souche », des jeunes sans histoire dans des zones à l’abri des banlieues et de leurs émanations délétères, il faut forger une autre histoire. Et celle que nous entendons est ahurissante : décivilisation, barbarie, ensauvagement, bref une mystérieuse épidémie dont personne ne connaîtrait la cause.
Ceux qui racontent ces carabistouilles jouent gros : ils ont besoin de faire oublier leur responsabilité écrasante dans la dégradation mentale de notre jeunesse. Ils inventent donc des mots vides, qui sont autant de leurre pour dissimuler les dégâts que les appels à l’angoisse qu’ils profèrent depuis des années créent sur la santé psychique des plus fragiles.
L’effondrement de la santé mentale depuis le COVID
Certains faits ne sont plus contestés, et sont d’autant moins contestables qu’ils sont documentés par ceux-là même qui ont organisé la peur pendant le COVID. Ainsi, une étude de l’OMS de 2024 (organisation qu’on ne peut soupçonner de complotisme) met les pieds dans le plat :
- À l’échelle mondiale, un jeune âgé de 10 à 19 ans sur sept souffre d’un trouble mental, ce qui représente 15 % de la charge mondiale de morbidité dans cette tranche d’âge.
- La dépression, l’anxiété et les troubles du comportement sont parmi les principales causes de morbidité et de handicap chez les adolescents.
- Le suicide est la troisième cause de décès chez les 15-29 ans.
- Lorsque les troubles mentaux ne sont pas pris en charge à l’adolescence, les conséquences se font sentir jusqu’à l’âge adulte, ce qui nuit à la santé physique et mentale et limite la possibilité de mener une vie épanouissante.
On ne peut donc pas dire que nous ne sommes pas au courant. Le COVID, et surtout les politiques délirantes fondées sur la peur alarmiste d’une disparition collective brutale, ont littéralement effondré la santé mentale de nos jeunes. 15% des moins de 19 ans présentent des troubles du comportement, des dépressions, de l’anxiété. C’est colossal !
Faut-il s’en étonner ?
Avant le COVID, les personnes émotionnellement instables étaient chaque jour travaillées au corps par ceux qui leur annonçaient une disparition imminente et abominable de l’espèce humaine, coupable de polluer. Partout, ce ne devait être que montée des eaux, transformation des humains en cafards grillés, empoisonnement du fait des pesticides et autres substances industrielles.
Avec le COVID, nous avons franchi plusieurs caps dans les attaques contre la santé mentale : peur d’une disparition collective affichée chaque jour à la télévision par les autorités, confinement, intrusions de l’Etat dans la vie privée (la fameuse interdiction de se serrer la main), passe sanitaire, vaccination obligatoire, exclusion brutale et haineuse de ceux qui résistaient à cette folie : tout a été fait pour déstabiliser les esprits et affaiblir psychiquement les plus fragiles.
Depuis le COVID, la situation ne s’est guère améliorée : la guerre en Ukraine provoque des appels bellicistes quasi-quotidiens en Europe, et les bombardements massifs de civils à Gaza, avec les persécutions contre tous ceux qui critiquent Israël, jettent un peu plus d’huile sur le feu. Dans cet ensemble, les délires de Bruno Retailleau, sur l’autorité, la remise en cause de l’état de droit, l’appel à la violence d’Etat, sont autant de propagations de la peur dans les esprits.
Redisons-le, sans nous en apercevoir, ce climat délétère, angoissant, clivant, aggrave les troubles de comportements chez des jeunes de plus en plus cabossés par la banalisation des discours politiques brutaux.
Face aux pompiers pyromanes
Sans surprise, donc, la violence « sans raison » explose. Tout a été fait pour lutter contre les barrières psychiques des individus, et singulièrement des jeunes, qui les empêchaient de passer à l’acte. La stratégie de la peur a fini par rendre folle une part importante de notre jeunesse.
Et cette sape des surmoi, ce sont les marchands de peur politique qui l’ont menée avec méthode.
Assument-ils aujourd’hui leurs responsabilités ? Proposent-ils des moyens pour la prise en charge psychiatrique des jeunes qui ne vont pas bien et qui sont autant de candidats potentiels pour le passage à l’acte ? Changent-ils de ton ? Renoncent-ils aux manipulations psychiques par la peur ?
Bien au contraire, ils persévèrent, et ils détournent l’attention. Il y aurait une « décivilisation ». Mais ce sont ceux qui gouvernent en manipulant systématiquement les émotions qui décivilisent. On ne verra ici rien d’autre que la fameuse inversion accusatoire bien connue des manipulateurs : pour cacher ses propres turpitudes, il faut les reprocher aux autres.