Étiquettes

, ,

par Edouard Husson

Israël/Iran: comment la guerre des espions a précipité le déclenchement du conflit

La guerre secrète entre Israël et l’Iran a précipité le déclenchement du conflit. Quelques jours avant la guerre, j’avais attiré votre attention sur l’importance des documents israéliens saisis par les Iraniens. J’avais posé la question explicitement: la capture de documents israéliens par le renseignement israélien précipitera-t-elle le déclenchement de la guerre. A présent, je suis en mesure de vous proposer une reconstitution des événements qui ont conduit au déclenchement de la « Guerre de Douze Jours ».

NEW: Senior Advisor to Iran’s Supreme National Council Claims Iran Has Obtained Trove of Israeli Intelligence Documents

A trusted media advisor to Iran’s top security body has posted details of what Iran alleges to be a massive Israeli intelligence breach — including nuclear… https://t.co/Z8fFyMuS5w

— Drop Site (@DropSiteNews) June 11, 2025

Le 8 juin dernier, le gouvernement iranien faisait savoir qu’il avait à sa disposition des documents israéliens hautement confidentiels. En prenant la mesure de ce que contenaient ces documents – si l’on croyait les déclarations iraniennes – j’avais posé la question, ici même, du caractère déclencheur d’un conflit de cette annonce.

Depuis lors, j’ai poursuivi mon enquête. J’ai non seulement croisé les travaux d’excellents analystes comme Simplicius, Julian Macfarlane, Alex Krainer, Max Blumenthal. Mais j’ai aussi interrogé notre expert des questions stratégiques, Alexandre N. Et j’ai pu interroger une source américaine, un qui connaît bien l’administration Trump mais souhaite rester en off: par commodité, je l’appellerai ici – ou dans des articles ultérieurs Jack Kirk.

Ce que je propose ici est une reconstitution crédible des événements qui mènent aux premières frappes israéliennes, dans la nuit du 12 au 13 juin 2025.

Ce qu’il y aurait dans les documents saisis par l’Iran

Je commencerai par rappeler ce qu’il y aurait, selon des journalistes du Proche-Orient, dans les documents saisis par les Iraniens. Les Iraniens ont été prolixes dans les informations libérées, comme The Cradle le résumait le 11 juin, veille du déclenchement du conflit:

Les documents comprennent « la dangereuse feuille de route quadriennale de Tel-Aviv dans le domaine nucléaire » et des informations sur « les installations, bases, infrastructures et processus de l’industrie militaire nucléaire israélienne », a rapporté le journaliste Mohammad Ghaderi le 10 juin.

Ces documents, qui, selon Téhéran, portent principalement sur les secrets nucléaires d’Israël, contiennent d’autres informations, telles que des preuves de pots-de-vin versés à des personnalités arabes de premier plan afin de faire avancer les accords d’Abraham, ainsi que les « profils complets » de 23 espions israéliens de haut rang.

Ils comprennent également « des informations sur environ six millions d’utilisateurs de Facebook, Twitter, Instagram et Telegram », selon M. Ghaderi.

En outre, ils contiennent des informations personnelles sur le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu et son épouse, y compris des documents médicaux.

Le journaliste note que le « trésor » de l’Iran comprend « des informations sur les réseaux de corruption, notamment les réseaux de trafic d’organes, la distribution de drogues, l’exploitation sexuelle des femmes et des enfants, le financement de l’information, l’argent, les banques et les assurances ».

Il y a également des disques durs et près de 2 000 documents provenant du bureau du Premier ministre israélien, ainsi que des informations provenant des « archives secrètes du Mossad », a ajouté M. Ghaderi.

Ghaderi affirme que l’Iran a également obtenu l’accès à des informations privées sur des responsables et des dirigeants israéliens opposés à Netanyahu, « notamment grâce à des caméras cachées dans leurs salles de bains, leurs chambres et à l’intérieur de leurs maisons, ainsi qu’à des informations obtenues en piratant leurs téléphones portables et leurs ordinateurs personnels, qui ont été utilisés dans le bureau de Bibi pour faire chanter ses opposants ».

Les documents contiennent également des milliers d’images aériennes de haute qualité de villes, de ports et d’infrastructures importantes d’Israël, ainsi que « 40 000 heures d’images de vidéosurveillance ».

Un enregistrement interdit d’un débat houleux à la Knesset impliquant Netanyahu, qui aurait été effacé des archives officielles israéliennes, fait partie de la cache de documents qui auraient été saisis par les services de renseignement iraniens.

Selon DropSite News, Ghaderi est « un intermédiaire médiatique connu » qui « est souvent utilisé par les autorités iraniennes pour divulguer des informations sensibles avant leur reconnaissance officielle ».

Le journaliste de DropSite News, Ryan Grim, a déclaré : « Soit l’Iran bluffe pour obtenir un avantage avant le prochain cycle de négociations sur le nucléaire, soit il a réussi un coup d’espionnage historique ».

La guerre maintenant: pourquoi?

Cela fait trente ans que Benjamin Netanyahou rêve de déclencher une guerre contre l’Iran. Donc on n’était pas à un jour, ni même à une semaine près. D’autre part, comme nous l’avons raconté avec Ulrike Reisner, Netanyahou a joué sur la faiblesse de l’administration Biden pour essayer de déclencher un conflit contre l’Iran à l’automne 2024.

On peut bien sûr souligner les difficultés intérieures de Benjamin Netanyahou, qui le poussent à empiler les conflits les uns sur les autres, en véritable Bernard Madoff de la guerre. Et puis, sans aucun doute l’espoir de faire plier Donald Trump, qui est le premier président américain depuis John Kennedy à résister autant à un Premier ministre israélien.

Cependant, les négociations entre Américains et Iraniens n’étaient pas terminées. Une rencontre était même prévue pour le dimanche 15 juin. Après l’éclatement de la guerre, le président Trump a été accusé de duplicité. L’intérêt des Américains n’était pas de déclencher un conflit avant un échec patent des discussions avec l’Iran.

On peut bien entendu dire que Netanyahou était peu satisfait de la tournure relativement positive qu’avaient prise les négociations. Et imaginer qu’il ait voulu interrompre la diplomatie. C’était cependant prendre un énorme risque vis-à-vis de Donald Trump, comme me l’a expliqué James Kirk.

J’insiste ici sur ce que m’a dit Kirk: il m’a parlé d’un déclenchement inopiné de la guerre.

« Dans l’esprit de l’administration Trump, m’a-t-il expliqué, elle restait de l’ordre du possible si les négociations échouaient. Mais je peux vous dire qu’il y a beaucoup de gens en colère dans l’entourage du patron.… »

Recevant cette information intéressante, et que corrobore le dénouement inattendu de la « Guerre de Douze Jours », j’ai tendance, cependant, à me dire qu’un Netanyahou, qui a survécu politiquement presque trois décennies, n’aurait pas commis un impair au point de prendre à froid Donald Trump.

Et puis Alexandre N, que j’interrogeais, m’a souligné deux points essentiels:

  1. « On peut déclencher une guerre pour récupérer des documents secrets. Si la liste donnée par les médias du Proche-Orient est exacte, elle contient des éléments susceptibles de détruire totalement la réputation des gouvernements israéliens. Il est plausible que les Israéliens aient jugé devoir déclencher une guerre immédiatement, pour limiter un éventuel incendie. Après tout, rien que les révélations sur le double jeu du président de l’AIEA, Rafaele Grossi, sont extrêmement compromettantes pour eux. Elles accréditent l’annonce de publications de documents ultérieurs pour illustrer la corruption par Israël d’un certain nombre de personne exerçant des responsabilités. Et puis, vous imaginez la réaction de Netanyahou s’il a le moindre doute quant à des documents médicaux le concernant….
  2. Je vais même plus loin, a-t-il ajouté: En voyant des menaces de révélations de ce type, la CIA a pris peur que soit exposée sa proximité avec le Mossad….Donc il y avait bien un soutien américain au déclenchement de la guerre. Non pas Trump mais la CIA, elle aussi pour sauver sa réputation ».

Un piège tendu par l’Iran à Israël?

Après ces premiers éléments d’analyse livrés par Alexandre N., j’ai laissé décanter. Et puis hier matin, j’ai rappelé Alexandre N. et je reproduis le dialogue que j’ai eu avec lui:

EH: Si je pousse le raisonnement, ne peut-on pas imaginer que ce soit l’Iran qui ait tendu un piège à Israël.

Alexandre N.: Que voulez-vous dire?

EH: Je pose l’hypothèse que les Iraniens ont bien saisi des documents de type secret-défense, au milieu d’informations de type « kompromat ». Ces documents, sur l’armée, sur le renseignement ou sur le programme nucléaire israéliens ont une date de péremption. Par exemple, on nous dit que des missiles iraniens ont touché des bâtiments du renseignement israélien. Pour l’instant ils avaient des plans à jour mais ça pouvait changer au bout de quelques mois. Ils avaient donc intérêt à ce qu’Israël les attaque maintenant.

Alexandre N: Les Iraniens sont suffisamment stratèges pour avoir élaboré un scénario de ce type. C’était évidemment prendre un risque. Mais, au bout du compte, il était sans doute plus risqué encore d’attendre indéfiniment une attaque israélienne, alors qu’ils avaient perdu leur influence sur la Syrie, plaque tournante, géographiquement parlant, de ce qu’on a appelé Axe de la Résistance. La confiance qu’ils avaient dans leur capacité à résister à une attaque israélienne et à vaincre militairement venait bien entendu des tests effectués au printemps et à l’automne 2024, lorsque des missiles non hypersoniques avaient traversé le « ‘Dôme de Fer ». Or l’Iran possède des missiles hypersoniques.

Si mon hypothèse est confirmée – et Alexandre N., esprit perspicace s’il en est, ne l’a pas fait s’écrouler comme un château de cartes, alors nous aurions, à l’origine de la Guerre d’Iran, une bataille féroce entre les services de renseignement des deux pays. Les Iraniens auraient tiré les premiers en s’emparant de documents mettant en danger la sécurité d’Israël. La réplique est venue avec la guerre du Mossad et de ses informateurs pour localiser et tuer un certain nombre de hauts gradés, de scientifiques et de responsables israéliens.

La « Guerre des Douze Jours » était lancée.

Le Courrier des Stratèges