par Edouard Husson

Après la mise en scène du bombardement américain de l’Iran, Trump nous joue-t-il une autre version de « l’Amérique ne s’en laissera pas compter » tout en essayant de gagner du temps? Les inconditionnels de Donald Trump sont désorientés et brûlent sur leur autel personnel leur idole. La réalité, cependant, est plus prosaïque: les livraisons attendues à l’Ukraine sont peu substantielles. Tout se passe comme si, devant l’infériorité désormais avérée de la technologie militaire américaine, que ce soit en Ukraine ou en Israël, le président américain jugeait nécessaire de donner le change. Je ne dirai pas, pour autant, comme les personnes qui restent des inconditionnels: attendez, il suit un plan! Non, je crois plutôt que le président américain manœuvre au fil de l’eau, en évitant autant qu’il le peut les écueils. Le capitaine a de l’instinct mais le naufrage n’est pas exclu.
Les livraisons annoncées à l’Ukraine sont-elles plus qu’un simulacre? Fox News, comme nous vous le disions ce matin, semble penser que non.
Simplicius, lui, n’y va pas par quatre chemins:
Trump a finalement « impressionné » le monde aujourd’hui avec son annonce fracassante concernant les mesures punitives à l’encontre de la Russie.
Comme d’habitude, cette annonce a été jugée peu convaincante par la plupart des observateurs, les marchés russes bondissant de près de 3 % en réaction. Mais examinons de plus près si les menaces effrayantes de Trump recèlent davantage de substance que ce que l’on veut bien croire.
Tout d’abord, le timing : Axios rapporte désormais que Poutine aurait déclaré à Trump qu’il prévoyait d’« intensifier » l’offensive russe cet été au cours des 60 prochains jours, avec pour objectif, selon certaines sources, de s’emparer du reste du territoire russe nominal, c’est-à-dire les oblasts de Donetsk, Lougansk et Zaporijia. (…)
Si ces informations sont fondées, alors le « préavis de 50 jours » de Trump semblerait correspondre au calendrier de Poutine, étant donné que la conversation a eu lieu il y a quelques jours et que le « plan de 60 jours » de Poutine coïnciderait donc presque exactement avec le délai fixé par Trump.
L’interprétation de base pourrait être que Trump donne deux mois à la Russie pour s’emparer des territoires qu’elle revendique, après quoi « le marteau » s’abattra.
Comme toujours, c’est du côté des armes que règne la plus grande ambiguïté. Personne ne semble savoir précisément quelles armes seront envoyées ni dans le cadre de quel programme, mais selon CNN, tout cela semble être plus ou moins la même chose, simplement « reconditionné » avec une nouvelle étiquette de prix.
Mais pourquoi ce simulacre demanderont certains, en particulier des inconditionnels déçus de « Donald », qui ont tendance, aujourd’hui à brûler ce qu’ils avaient adoré?
En fait, le contraste entre la reprise littérale par Fox News du discours trumpien et l’analyse au scalpel d’un expert comme Simplicius nous met sur la voie: Trump organise-t-il un spectacle, qui ne peut pas duper les experts à l’oeil acéré mais qui a son utilité dans les circonstances présentes?
Trump en « fou du roi » pour cacher que ce dernier est nu?
Ce que je propose ici est une interprétation cohérente du second mandat de Trump. Cela reste une hypothèse. Mais c’est la façon d’expliquer les événements qui me paraît la plus cohérente.
+ Tout d’abord, Donald Trump a trouvé les Etats-Unis fort affaiblis au terme du mandat de Joe Biden. L’exemple le plus probant est le vidage des stocks militaires américains depuis 2022, du fait de la Guerre d’Ukraine et de la Guerre du Proche-Orient. Or les Etats-Unis n’arrivent pas à regfaire leur stock à la cadence qui est celle aujourd’hui des industries de la défense russe ou chinoise.
Ajoutons, nous l’avons dit, que la Guerre d’Iran a été terrible, potentiellement pour l’industrie militaire américaine. L’échec du « Dôme de Fer » est d’abord un échec de l’industrie militaire américaine. Par exemple, les batteries de Patriot se sont révélés impuissantes face aux missiles hypersoniques iraniens. C’est la raison, nous l’avions expliqué, pour laquelle Trump a voulu arrêter en moins de deux semaines. Parler de l’envoie de batteries de Patriot en Ukraine donne le change: on fait comme si les batteries qui les lancent avaient été plus efficaces face aux missiles russes que face aux missiles iraniens – on espère que tout le monde oubliera l’échec face à l’Iran.
++ Le second point à prendre en compte, c’est le paradoxe de la réélection de Trump: une partie de l’Etat profond s’est rallié au candidat Trump, contribuant à faire battre Kamala Harris, en qui bien peu avaient confiance.
De fait, Trump a été plus largement élu non seulement dans l’électorat populaire mais aussi au sein des réseaux dirigeants. Le président « 45/47 » doit trouver, dans cette république oligarchique à tendance démocratique, un équilibre entre son électorat populaire et les milieux dirigeants qui le soutiennent.
On voit comme c’est compliqué dans le cas d’Elon Musk; mais aussi suite à la décision de ne pas publier le « dossier Epstein ». Dans le premier cas, Trump a pris le risque de mécontenter l’un des oligarques qui l’ont soutenu; dans le second cas, c’est la base MAGA qui proteste, alors que le petit monde dirigeant américain est soulagé de ne pas voir ses turpitudes exposées publiquement.
Si nous prenons au sérieux l’explication de Simplicius selon laquelle Trump, essentiellement, gesticule face à Poutine, on voit bien comment cela s’inscrit dans la volonté de « donner le change » à ses soutiens.
Le naufrage est-il évitable?
Dans un état de droit, Donald Trump ne peut pas arrêter arbitrairement ni éliminer physiquement ses adversaires. Mais ceux-ci restent puissants. Et, par exemple, ils font tout pour entretenir le conflit d’Ukraine ou celui du Proche-Orient. Alors Trump navigue entre les écueils.
Ce n’est pas une stratégie très glorieuse; c’est surtout une stratégie risquée. Le capitaine est expérimentée mais il court le risque de fracasser son bateau sur un rocher. Et puis, il y a le risque, à force de « singer » l’Etat profond, de finir par adopter ses objectifs.
Voilà où en est Donald Trump. Certains considèrent que nous assistons à la chute de l’Empire américain comme l’URSS s’effondra voici 35 ans. Trump serait, sur un autre mode, le Gorbatchev de cet effondrement-là.
Nous verrons dans les prochains mois si mon modèle explicatif tient la route. Je n’ai, en l’occurrence qu’une seule certitude: expliquer Trump est une tâche complexe, à l’opposé des slogans simplificateurs du personnage;