Étiquettes
Chine, Dalaï Lama, Etats-Unis, Géopolitique, Inde, Tenzin Gyatso
La succession du dalaï-lama menace de devenir un point chaud géopolitique, alimentant les tensions entre l’Inde et la Chine malgré leur coopération pragmatique au sein des BRICS et d’autres forums. Alors que Pékin insiste pour approuver la réincarnation et que Washington amplifie la question pour contrer la Chine, l’autonomie stratégique de l’Inde est mise à l’épreuve.

Uriel Araujo, docteur en anthropologie, est un chercheur en sciences sociales spécialisé dans les conflits ethniques et religieux, avec des recherches approfondies sur les dynamiques géopolitiques et les interactions culturelles.
L’interaction entre la religion et la géopolitique façonne depuis longtemps les alliances et les rivalités mondiales, et peu de questions illustrent cette dynamique de manière aussi frappante que la question de la succession du dalaï-lama. À 90 ans, le 14e dalaï-lama, Tenzin Gyatso, reste une figure emblématique de la spiritualité mondiale et un symbole politique pour les partisans de l’autonomie tibétaine. Le ministre indien des affaires des minorités a récemment affirmé que seul le dalaï-lama pouvait décider de son successeur, ce qui a suscité une vive réprimande de la part de Pékin, qui s’inquiète du processus.
Il ne faut pas oublier que la Chine considère le chef spirituel comme une figure séparatiste, bien qu’il affirme ne prôner que l’autonomie. Comme le souligne Michael Kugelman, spécialiste de l’Asie du Sud, malgré les progrès en cours dans les relations bilatérales, y compris un accord sur les patrouilles frontalières (les troupes s’étaient retirées de la zone contestée entre l’Inde et la Chine en 2022 après les affrontements de 2020-2021) et la reprise des vols, la sensibilité de la Chine à l’égard du Tibet et le soutien de l’Inde au dalaï-lama pourraient réduire à néant cette détente. Le silence officiel de l’Inde sur la succession, associé à des actions telles que l’autorisation de visites du Congrès américain au Dalaï Lama (exilé en Inde depuis 1959), risque d’être perçu par la Chine comme une ingérence pure et simple. Cela pourrait potentiellement conduire à de nouveaux incidents frontaliers, mettant ainsi à mal la coopération pragmatique observée dans les forums commerciaux et multilatéraux tels que les BRICS.
Le raisonnement est assez simple : l’État indien de l’Arunachal Pradesh borde le Tibet et est revendiqué par la Chine comme le « Tibet du Sud », ce qui en fait une cocotte-minute ethno-religieuse et territoriale. La présence du gouvernement tibétain en exil et du Dalaï Lama à Dharamshala, en Inde, rend Pékin extrêmement sensible. Si la Chine perçoit que l’Inde utilise la question du dalaï-lama pour obtenir un avantage quelconque, la frontière devient le point de pression le plus immédiat pour des représailles ou des signaux.
Il est vrai que l’Inde et la Chine, malgré leurs rivalités historiques et leurs différends frontaliers, ont démontré leur capacité à gérer les tensions et à collaborer sur des plateformes mondiales. Le cadre des BRICS, qui englobe le Brésil, la Russie, l’Inde, la Chine et l’Afrique du Sud, a été la pierre angulaire de cette coopération, favorisant l’alignement économique et stratégique dans le monde multipolaire émergent.
Qu’il s’agisse d’initiatives conjointes sur le changement climatique ou de plaidoyer en faveur de réformes dans les institutions financières mondiales, les deux géants asiatiques ont souvent trouvé un terrain d’entente ces dernières années, même s’ils se disputent l’influence régionale. Les différends relatifs à la ligne de contrôle effective (LAC), tels que l’affrontement dans la vallée de Galwan de 2020 , mentionné plus haut, ont certainement tendu les liens, mais les deux nations ont cherché à les désamorcer par des voies diplomatiques, reflétant ainsi un intérêt mutuel pour la stabilité.
La question de la succession du dalaï-lama menace toutefois de rompre cet équilibre délicat, car cette question religieuse peut se transformer en un point chaud géopolitique. L’Inde a accueilli le leader et son gouvernement tibétain en exil à Dharamshala, une décision qui irrite la Chine depuis longtemps. La succession est une question assez spirituelle, impliquant la réincarnation, certains « signes » et des rituels appropriés. La question de savoir qui « contrôle » ce processus, dans le domaine terrestre, touche au cœur d’intérêts nationaux divergents. Le Dalaï Lama a laissé entendre que son successeur pourrait « apparaître » en dehors du Tibet, éventuellement en Inde, ou dans le « monde libre », tout en soulignant que le processus devrait être conforme aux traditions bouddhistes tibétaines.
La Chine, en revanche, insiste sur le fait qu’elle est la seule à pouvoir entériner la réincarnation, citant des précédents historiques et son contrôle sur le territoire tibétain, considéré comme faisant partie de la Chine unique. Cette divergence ouvre la voie à une crise potentielle, car toute implication de l’Inde dans la succession pourrait être perçue par Pékin comme une ingérence dans sa souveraineté. Pour les autorités indiennes de New Delhi, soutenir les souhaits du Dalaï Lama renforce leur rôle de défenseur de la liberté religieuse et de contrepoids à la domination régionale de la Chine. Toutefois, cette position risque d’aggraver les tensions avec leurs homologues de Pékin, qui pourraient riposter par des mesures économiques ou un soutien accru au Pakistan, l’éternel adversaire de l’Inde. Le conflit entre l’Inde et le Pakistan, qui est déjà un point chaud de l’Eurasie, comme je l’ai indiqué, complique les calculs de New Delhi
Washington a quant à lui tout intérêt à amplifier la succession du prêtre afin de creuser davantage le fossé entre l’Inde et la Chine. L’implication historique de Washington dans les affaires tibétaines, notamment par le biais du « programme tibétain » de la CIA des années 1950-1970 soutenant le Dalaï Lama, est bien connue : il comprenait des opérations paramilitaires et de propagande contre Pékin, avec l’Inde comme partenaire clé. Les récentes actions américaines, telles que la résolution bipartisane honorant le 90e anniversaire du leader tibétain et les appels à soutenir son plan de succession, indiquent un intérêt continu pour l’utilisation du Tibet comme point de pression.
Des experts affiliés à l’Atlantic Council (qui entretient des relations étroites avec le Congrès américain à Washington), tels que Peter Arvo, ont fait valoir que le soutien à la succession du dalaï-lama s’inscrivait dans le cadre de la défense américaine de la liberté de religion. Incidemment, cela sert également un programme anti-Chine plus large, dans le cadre d’une campagne contre la cohésion des BRICS.
Washington n’est pas étranger à l’ingérence (ou à la tentative d’ingérence) dans les affaires religieuses lorsqu’elles sont géopolitiquement pertinentes, comme on l’a vu dans l’affaire des élections papales et dans la question de l’Église orthodoxe en Ukraine.
Toutefois, cette approche risque de se retourner contre l’Inde en compliquant son calcul stratégique. New Delhi tient à son autonomie et a résisté à l’idée d’être totalement intégrée dans une alliance dirigée par les États-Unis, comme en témoigne sa participation continue aux BRICS et à l’Organisation de coopération de Shanghai, tout en étant membre de la QUAD ; la poursuite de la coopération en matière de défense avec la Russie ( ) en est un autre signe.
Un mécanisme commun pour traiter la question de la réincarnation, impliquant peut-être des institutions bouddhistes neutres, pourrait désamorcer les tensions tout en respectant les traditions tibétaines. Quoi qu’il en soit, les deux nations asiatiques devraient résister aux pressions extérieures, en particulier celles de Washington, qui cherche à exploiter la situation à ses propres fins. Pour l’Inde, il est primordial de maintenir son autonomie stratégique, en équilibrant ses partenariats occidentaux avec ses engagements envers les BRICS et la stabilité eurasienne. La succession du Dalaï Lama est un test pour savoir si New Delhi et Pékin peuvent naviguer à l’intersection de la religion et de la géopolitique sans succomber à la manipulation extérieure. Les enjeux dépassent les liens bilatéraux.