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Elijah J Magnier

Israël a considérablement accru sa présence militaire sur le plateau du Golan, déployant plusieurs divisions dans une posture qui dépasse largement la simple défense. Autrefois considéré comme un front plus calme par rapport à Gaza ou au sud du Liban, le Golan est désormais au cœur du calcul stratégique plus large d’Israël. Le Premier ministre Benjamin Netanyahou positionne ses forces en vue d’une incursion plus profonde en Syrie, agissant non pas comme un acteur régional, mais comme une puissance dominante imposant ses conditions à des nations souveraines. Il dicte à Damas combien de soldats elle peut déployer, quels armements ils peuvent porter, et pour combien de temps ils peuvent rester, bien que Soueïda se situe à 75–100 kilomètres de la capitale syrienne. Israël semble déterminé à provoquer une nouvelle instabilité dans le sud syrien, utilisant toute escalade — réelle ou fabriquée — comme prétexte pour annexer davantage de territoire syrien. La justification n’est plus qu’un habillage.

La 210e division Bashan reste stationnée en permanence sur le plateau du Golan. Elle constitue la colonne vertébrale de la défense nord d’Israël, assurant des patrouilles de routine, des opérations de renseignement et une préparation face à d’éventuelles incursions. Elle comprend des unités telles que la 474e brigade du Golan et la 810e brigade de l’Hermon, spécialisées dans les opérations en haute altitude. C’est la formation permanente présente dans la région.

Récemment, Israël a redéployé la 98e division, également connue sous le nom de “Formation du Feu”, du front de Gaza vers le nord. Cette division d’élite de parachutistes est conçue pour les assauts rapides, le combat urbain et les opérations transfrontalières. Son arrivée au Golan marque un passage d’une logique de confinement à une préparation potentielle d’offensive. Netanyahou a également annoncé le déploiement d’une division de réserve supplémentaire, portant à trois le nombre total de divisions stationnées dans ou à proximité du Golan.

Cette mobilisation de trois divisions n’est pas arbitraire. D’un point de vue militaire, ce chiffre permet à Israël de mener des opérations simultanées : maintenir le contrôle territorial, sécuriser la frontière et projeter sa force au-delà. Avec les affrontements récents à Soueïda entre l’armée syrienne d’Ahmad al-Charra, les tribus bédouines locales et les milices druzes, Israël y voit une fenêtre d’opportunité, malgré le cessez-le-feu fragile rompu par les États-Unis entre Israël et la Syrie.

Les Druzes de Soueïda ont déjà connu ce scénario. En 1946, alors que la Syrie sortait de la tutelle française, les Druzes — dirigés par le puissant clan al-Atrash — ont revendiqué une autonomie régionale en reconnaissance de leur rôle décisif dans l’expulsion des Français et l’instauration de l’autogouvernance avant même l’indépendance nationale. Nationalistes arabes fiers, ils ont refusé d’être marginalisés par un gouvernement centralisé à Damas, qui ignorait leurs sacrifices et cherchait à les priver d’autorité politique et de soutien économique.

Le président Shukri al-Quwatli n’a pas répondu par le dialogue, mais par la répression. Son gouvernement a usé de tactiques de division, finançant des factions druzes rivales et utilisant les Bédouins de la province pour affaiblir l’influence des Atrash et provoquer des conflits internes dans le Jabal al-Arab. Ce conflit destructeur a laissé les Druzes de Bani Ma‘rouf politiquement isolés et militairement assiégés.

Aujourd’hui, les parallèles sont frappants. Sous la direction d’Ahmad al-Charra, les Druzes de Soueïda ont de nouveau affirmé leur autonomie locale et leur autosuffisance militaire, avec un soutien vocal d’Israël, pour se retrouver une fois de plus isolés politiquement. Mais la nature de la menace a changé. Dans les années 1940, c’était l’État syrien centralisateur ; aujourd’hui, c’est l’ambition d’Israël. Le Premier ministre Benjamin Netanyahou a déclaré certaines zones du sud syrien — notamment Soueïda et Deraa — comme des “zones démilitarisées” de facto sous contrôle israélien. Prétextant que Damas avait violé cet arrangement imposé, Netanyahou a ordonné le bombardement du ministère syrien de la Défense, puis annoncé que le cessez-le-feu en résultant avait été obtenu non par négociation, mais par la force israélienne.

L’agenda de Netanyahou est à la fois stratégique et démographique. Les 750 000 Druzes de Soueïda pourraient renforcer la mainmise d’Israël sur le Golan, offrant une zone tampon pour sécuriser la frontière nord et un vivier potentiel de recrues militaires et policières. Bien que les modèles de conscription suggèrent que 10 000 à 20 000 hommes druzes pourraient être éligibles au service, cela ne garantit ni leur loyauté ni leur participation. Les Druzes de Soueïda ont une longue histoire de résistance à la domination étrangère et beaucoup refuseraient probablement l’intégration dans les forces israéliennes.

Néanmoins, dans une perspective stratégique israélienne, Soueïda représente une opportunité de renforcer le contrôle sur plus de trente colonies — abritant entre 25 000 et 31 000 colons israéliens — sur un territoire autrefois indiscutablement syrien. Intégrer Soueïda dans cet ensemble consoliderait de facto l’annexion israélienne et la rapprocherait d’un état de permanence, soutenue par des changements démographiques et un ancrage territorial renforcé. Annexer davantage de territoire renforcerait l’image de grandeur de Netanyahou en Israël et ajouterait à ses nombreux “succès” proclamés.

Nombreux sont ceux qui ont lié ce renforcement militaire au concept spéculatif de “corridor de David”, une hypothétique voie terrestre reliant le Golan au sud syrien jusqu’à la frontière irakienne. Mais cette idée est profondément erronée. Elle impliquerait de traverser près de 200 kilomètres de désert à découvert, une zone vulnérable militairement où les forces israéliennes seraient exposées à des embuscades et à des difficultés logistiques constantes. Sans couverture aérienne en territoire ennemi et sans alliés locaux, ce corridor n’est pas une voie viable pour une influence israélienne durable en Irak. Une telle manœuvre affaiblirait plutôt Israël qu’elle ne renforcerait sa posture dissuasive.

Le discours autour de ce corridor sert donc davantage à gonfler les ambitions stratégiques israéliennes qu’à refléter des objectifs militaires réalistes. Le véritable objectif est plus proche : sécuriser le sud de la Syrie, empêcher le retour de forces hostiles à la frontière du Golan, et potentiellement intégrer de nouveaux territoires sous prétexte de sécurité et de proximité ethnique avec la population druze.

La rhétorique de Netanyahou confirme cette trajectoire. Dans une déclaration audacieuse, il a affirmé qu’Israël avait “établi une zone démilitarisée au sud de Damas” et accusé le gouvernement syrien d’en avoir violé les paramètres. Il a revendiqué l’entière responsabilité de la frappe aérienne israélienne contre le ministère syrien de la Défense à Damas, la qualifiant de mesure punitive visant à faire respecter les règles imposées par Israël — à l’image de son rôle historique au Liban en 1982. “Le cessez-le-feu a été obtenu par la force, pas par des demandes”, s’est-il vanté, soulignant une doctrine de coercition. “Nous obtenons la paix et la sécurité par la force”, a-t-il ajouté, déclarant que la stratégie israélienne se poursuivrait sur sept fronts : Gaza, Cisjordanie, Liban, Syrie, Iran, et Yémen. Son insistance à empêcher l’armée syrienne de progresser vers le sud de Damas souligne l’existence d’un véritable cordon militaire israélien s’étendant sur les provinces méridionales de la Syrie — une zone désormais traitée comme une zone tampon israélienne de facto.

La légalité et la viabilité à long terme de telles politiques restent profondément contestables. La résolution 497 du Conseil de sécurité de l’ONU déclare l’annexion du Golan par Israël “nulle et non avenue”, et toute occupation supplémentaire risque une condamnation internationale. Pourtant, l’influence grandissante d’Israël — soutenue par la couverture diplomatique américaine et les armes occidentales — se poursuit en grande partie sans entrave. L’annexion du sud syrien, si elle a lieu, signalerait une redéfinition spectaculaire des frontières régionales par la force unilatérale. Les États-Unis couvriront sans aucun doute la violation israélienne de la souveraineté syrienne en invoquant la rhétorique habituelle : “Israël a le droit de se défendre”, même si aucun Syrien n’a tiré un seul coup de feu contre les forces d’occupation israéliennes dans le sud de la Syrie.

Cette situation est aggravée par la “stratégie des sept fronts” d’Israël, une doctrine de sécurité globale qui traite les menaces simultanées comme des champs de bataille interconnectés. Bien que conçue pour la dissuasion, cette politique multi-fronts comporte un risque réel de surextension. Un engagement militaire à Gaza, en Cisjordanie, au Liban, et désormais en Syrie, combiné à des opérations clandestines contre l’Iran et une implication dans le conflit au Yémen, met à rude épreuve les effectifs et les ressources d’Israël, qui dépendent du soutien des États-Unis et de l’OTAN. Le fardeau de maintenir le contrôle sur des territoires volatiles et d’étendre l’occupation pourrait en fin de compte affaiblir, plutôt que sécuriser, la position d’Israël.

Les actions actuelles d’Israël suggèrent qu’il ne se prépare pas à une opération de courte durée, mais qu’il jette les bases d’une présence stratégique à long terme dans le sud de la Syrie. Si cette stratégie n’est pas contestée — et elle ne le sera probablement pas —, elle pourrait redessiner la carte géopolitique de la région et inaugurer une nouvelle phase d’occupation prolongée sous justification militaire.

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