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par Edouard Husson

Comment les chrétiens pourraient arrêter le génocide de Gaza

LE REGARD DES STRATEGES – Les chrétiens peuvent arrêter le génocide de Gaza! Il leur suffirait, pour cela, de regarder attentivement ce que font depuis vingt mois les chrétiens de Gaza sur qui les yeux du monde se sont enfin fixés après l’attaque israélienne du 17 juillet contre l’église de la Sainte Famille. Tout d’un coup, nous découvrons qu’il existe un moyen d’échapper au cycle destructeur de la violence qui ravage Gaza: une révolution pacifique est possible, si les chrétiens d’Europe et des Etats-Unis comprennent et mettent en valeur ce qu’on fait les chrétiens de Gaza: maintenir un petit bout de société organisée, où coexistent sans conflits chrétiens et musulmans.

From his homily in Gaza yesterday pic.twitter.com/AkWomsyCCa

— chunguskitten (@chunguskitten) July 21, 2025

Benjamin Netanyahou n’est pas connu pour s’excuser. Pourtant, le 17 juillet dernier, c’est lui qui a appelé le pape Léon XIV pour l’assurer que le tir israélien sur l’église de la Sainte Famille, dans le quartier Zeitoun de la Ville de Gaza, un tir qui a fait trois morts et neuf blessés, était une erreur de ‘l’armée, non un acte volontaire.

Le Cardinal Pizzaballa, patriarche latin de Jérusalem, venait de douter publiquement de la dénégation israélienne. Pourtant, le Premier ministre israélien n’a visiblement pas convaincu le Saint-Père. Ce dernier, lors de l’Angélus de dimanche 20 juillet, a dénoncé « l’attaque israélienne » et utilisé publiquement les mêmes termes, extrêmement sévères utilisés dans sa conversation avec Benjamin Netanyahou pour réclamer la fin du blocus de Gaza et le respect des droits humains élémentaires.

Un basculement de l’opinion après le 17 juillet 2025?

Le jeudi 17 juillet, il s’est passé quelque chose d’inédit: le monde occidental a pris conscience que l’armée israélienne avait bombardé l’église catholique de Gaza, la paroisse de la Sainte Famille. Non pas que ce fût la première attaque israélienne contre les chrétiens de Gaza depuis octobre 2023, nous allons y revenir. Mais c’est la première fois, en Europe et aux Etats-Unis, que l’on prend conscience que quelque chose ne percole pas dans le discours israélien : la guerre de Gaza n’est pas une guerre contre l’islamisme mais contre le peuple palestinien ; elle touche les chrétiens autant que les musulmans.

De fait, les informations dont nous disposons donnent à penser que, depuis octobre 2023, la petite communauté chrétienne de Gaza a, proportionnellement, eu autant de tués et de blessés que l’ensemble des Palestiniens sur le territoire. C’est seulement maintenant que les gouvernants occidentaux s’en aperçoivent. Et ne nous faisons pas d’illusions : l’indignation peut être motivée aussi bien par une indignation sincère que par l’angoisse de voir le récit israélien s’effondrer dans la partie de l’opinion qui soutient encore l’Etat hébreu.

Je comprends aussi l’agacement de beaucoup d’observateurs, qui demandent si la vie d’un musulman vaut tellement moins que la vie d’un chrétien : a-t-on entendu des voix intellectuelles, médiatiques, politiques s’indigner autant quand Tel-Aviv a détruit, systématiquement, les mosquées, les écoles, les universités, les hôpitaux de la Bande de Gaza ?

Pourtant, je propose d’utiliser l’émotion actuelle, qui a le mérite d’exister, sans porter de jugement de valeur ! En effet, les chrétiens de Gaza ont joué un rôle essentiel, jusqu’à maintenant, pour préserver un coin d’humanité dans le territoire ravagé par la guerre et les destructions. Et, en les aidant, on dispose d’un éventuel levier pour mettre fin à la Guerre de Gaza. A condition que les chrétiens s’unissent pour agir !

L’infrastructure fragilisée mais encore partiellement debout des chrétiens de Gaza

Il y a trois paroisses chrétiennes dans la ville de Gaza : la paroisse orthodoxe de Saint Porphyre. La paroisse baptiste (jouxtant l’hôpital). Et la paroisse catholique de la Sainte Famille. Cette dernière église est construite au lieu où, selon la tradition, l’Enfant Jésus séjourna, au retour d’Egypte, avec saint Joseph et la Vierge Marie. C’est là que Saint Joseph eut le songe lui enjoignant de ne pas retourner à Bethléem mais d’aller s’établir à Nazareth.

Ce n’est pas rien, une église construite au lieu où séjourna la Sainte Famille. La paroisse de la Sainte Famille est un des Lieux Saints de la terre bénie où Jésus a grandi, travaillé, enseigné, où il est mort et ressuscité. Ce n’est pas pour rien que le pape François, jusqu’à son décès, et le pape Léon XIV aujourd’hui veillent sur cette paroisse comme sur la prunelle de leurs yeux.

En réalité, tout chrétien aurait dû, dès octobre 2023, redouter ce qui se passait à Gaza : nous sommes sur un territoire de présence chrétienne ininterrompue depuis l’époque apostolique. Gaza est un bout de Terre Sainte. Et nous autres chrétiens ne pouvons pas nous en désintéresser. Certes, depuis le Moyen-Age, la présence chrétienne est moindre qu’elle ne le fut au premier millénaire. Cependant, une des caractéristiques de Gaza, c’est précisément que la présence chrétienne n’a jamais cessé. Et je recommande la lecture du remarquable ouvrage Chrétiens de Gaza, écrit par un chirurgien français qui s’est souvent rendu à Gaza, Christophe Oberlin : vous y verrez comment, jusqu’en octobre 2023, les chrétiens, malgré leur petit nombre, ont toujours été une partie intégrante, essentielle même, de la vie palestinienne à Gaza.

C’est bien d’ailleurs la raison pour laquelle les chrétiens sont restés depuis octobre 2023. Ils se sont toujours sentis chez eux. Et le peu d’infrastructure et d’organisation qu’ils ont pu maintenir dans le chaos est, potentiellement, le point de départ d’une reconstruction.  

Certes, les églises chrétiennes de Gaza n’ont pas été épargnées :

  • Située dans le quartier Zeitoun dans la ville de Gaza, l’église Saint-Porphyre,  est la plus ancienne de l’enclave et la troisième plus vieille église chrétienne au monde, datant du Ve siècle.

Le 10 octobre 2023, des frappes israéliennes ont gravement endommagé le complexe de l’église. Neuf jours plus tard, le 19 octobre, une seconde frappe a directement touché l’édifice, détruisant une partie de sa structure et tuant ou blessant plusieurs civils déplacés qui y avaient trouvé refuge.

L’église porte le nom de Porphyre, évêque de Gaza au Ve siècle, dont le tombeau se trouve également sur place.

La communauté chrétienne orthodoxe de de Gaza est l héritière des chrétiens qui ont traversé les siècles dans cette partie de la Terre Sainte.  

  • Fondée en 1882, l’église baptiste de Gaza est affiliée à l’Église anglicane épiscopale de Jérusalem. Son complexe comprend plusieurs étages consacrés à la prière, à l’éducation et aux soins médicaux.

Le 17 octobre 2023, une frappe aérienne israélienne a visé la cour de l’hôpital arabe al-Ahli, qui fait partie du complexe de l’église baptiste. L’église baptiste elle-même a été bombardée puis vandalisée par des soldats israéliens.

  • L’église catholique de la Sainte Famille est la plus récente : sa construction date du début des années 1960. Elle a accueilli des chrétiens réfugiés de la Nakba, de confession catholique. Trois communautés religieuses y sont actives : les Sœurs du Rosaire, les Sœurs du Verbe Incarné et les Missionnaires de la Charité. Avec les années, la paroisse de la Sainte Famille est devenu le centre de vie pour deux écoles, une maison de retraite et un centre de soin.

La paroisse a été visée par trois fois depuis octobre 2023. D’une part l’école des Sœurs du Rosaire a été bombardée dès le mois de novembre 2023.  Le 16 décembre 2023, deux femmes qui se trouvaient dans l’enceinte de la paroisse ont été tuées par un sniper israélien.  Enfin, le jeudi 17 juillet, un char israélien a visé l’église elle-même, comme nous l’évoquions en commençant.

Les chrétiens ont maintenu à Gaza un petit bout de vie sociale

Comme on le voit, les trois paroisses de Gaza ont été visées plusieurs fois par l’armée israélienne dans les trois premiers mois de la guerre. Cela faisait dix-huit mois que les églises chrétiennes avaient été relativement épargnées : l’une des raisons est l’engagement constant du pape François, qui avait pris l’habitude, de novembre 2023 à sa mort, d’appeler quotidiennement le curé de la paroisse de Gaza, le Père Romanelli.

Il est non moins important de se rappeler qu’il y a encore plus de dénominations religieuses à Gaza. Ainsi Christophe Oberlin écrivait-il en 2017 : « On peut dire sans risques de se tromper qu’il y a à Gaza entre 1500 et 2000 chrétiens, la majorité de rite grec orthodoxe, mais aussi (…) des catholiques latins, des protestants anglicans, des baptistes mais aussi quelques coptes, arméniens, syriens… ». Contrairement à ce qu’on peut lire ici ou là chez des auteurs occidentaux, le nombre de chrétiens est resté relativement stable depuis quelques siècles. Il avait augmenté après la Nakba mais est revenu au chiffre antérieur essentiellement pour deux raisons : l’émigration d’enfants désireux d’aller faire des études à l’étranger ; et puis le départ vers la Cisjordanie de certains chrétiens qui voulaient vivre près des « Lieux Saints » (Bethléem, Saint-Sépulcre) sans avoir à se soumettre à l’autorisation de sortie de la Bande de Gaza des autorités israéliennes.  

Depuis quinze mois, de facto, la paroisse catholique est devenue la clé de voûte de la vie chrétienne à Gaza. D’une part, la paroisse baptiste a été trop endommagée ; d’autre part, la paroisse orthodoxe n’avait pas assez de bâtiments pour accueillir les réfugiés des environs, chrétiens, mais aussi musulmans venant chercher abri. Les chrétiens de Gaza ont largement partagé l’aide reçue des patriarcats avec la population environnante ; ils ont accueilli des centaines de personnes qui avaient perdu leur toit ; ils ont soigné des blessés, accompagnées des personnes traumatisées, recueilli des orphelins. La paroisse de la Sainte Famille est l’un des rares endroits de Gaza où des enfants – chrétiens mais aussi musulmans – ont pu continuer à avoir la classe.

Grâce aux chrétiens, une petite société gazaouie a pu se maintenir dans l’environnement menacé de la ville de Gaza en grande partie détruite.

Plaçons les événements des derniers jours en perspective.

La résistance pacifique des chrétiens empêche l’achèvement du nettoyage ethnique au nord de Gaza

Le vendredi 11 avril, l’armée israélienne avait ordonné le déplacement des habitants vivant encore dans le quartier de Zeitoun.  Les chrétiens de Gaza ne veulent pas partir !  Ils sont Palestiniens. Gaza est leur terre. Ils veulent d’autant moins s’en aller qu’ils ont charge de réfugiés, d’enfants, de malades, de handicapés, de personnes âgées.

 Peut-on imaginer alors une provocation locale de l’armée israélienne pour faire pression sur les chrétiens et les obliger à partir ?  Ou bien s’agit-il, comme la rumeur a circulé, d’une représailles pour la visite de personnalités chrétiennes à Taybeh, en Cisjordanie, où ; le 14 juillet, se sont rendus des responsables religieux et des diplomates suite à l’incendie du site de l’église Saint Georges par des colons israéliens ?  

Dans tous les cas, le tir sur l’église catholique de Gaza est mal tombé pour Benjamin Netanyahou. L’ambassadeur américain en Israël Mike Huckabee s’est rendu samedi à Taybeh et a déclaré :  « Tayba est un village palestinien chrétien paisible au sud de Jérusalem, avec de nombreux citoyens américains, qui a été vandalisé – y compris des incendies allumés dans une église ancienne. J’ai rendu visite à ce village aujourd’hui. La profanation d’une église, d’une mosquée ou d’une synagogue est un crime contre l’humanité et contre Dieu ».

Le Cardinal Pizzaballa, patriarche des chrétiens de rite romain et le patriarche grec orthodoxe Théophile se sont rendus à Gaza le vendredi 18 juillet. Au moment de leur arrivée sur le territoire, le pape Léon XIV s’est entretenu au téléphone avec le Cardinal  Pizzaballa.

Les deux patriarches ont amené avec eux de l’aide alimentaire et sanitaire. Rupture plus que symbolique dans l’actuel blocus de Gaza. Il s’agit d’un échec pour les Israéliens : par la résistance non-violente des chrétiens de Gaza, de l’aide entre, même minimale et elle permet de nourrir et soigner plusieurs centaines de personnes qui sont ainsi maintenues dans un cadre de survie au nord de la bande de Gaza.  

Les deux patriarches ont rencontré les deux communautés, catholique et orthodoxe. La réalité de Gaza, c’est qu’il ne faut pas figer les choses : deux des victimes du tir israélien du 17 juillet sont des chrétiennes orthodoxes réfugiées dans l’église catholique. De fait, les chrétiens de Gaza ont réalisé, sur le terrain, la réconciliation des catholiques et des orthodoxes.

On ajoutera que la réalité humaine de la paroisse catholique de Gaza est à l’opposé du récit « occidental » : à Gaza, même dans les pires épisodes d’affrontement entre le Hamas et Israël, chrétiens et musulmans se sont toujours entendus. L’école du Rosaire et celle de la Sainte Famille ont toujours accueillis en leur sein des élèves et des professeurs musulmans. Les deux patriarches ont rencontré ensemble les habitants de « la Sainte Famille », chrétiens et musulmans. Quel signe fort envoyé au monde : les églises chrétiennes travaillant main dans la main au service de tous les habitants de Gaza, quelle que soit leur appartenance religieuse !  Quelle meilleure manière de dire au monde qu’une révolution de la non-violence est possible, permettant de faire tomber les murs et les préjugés ?

Le patriarche latin est resté trois jours sur place, de vendredi à dimanche. Il a célébré la messe quotidiennement, récité le chapelet avec les enfants. Il a aussi visité les ruines de l’école des Sœurs du Rosaire. A des Palestiniens qui ont pu avoir l’impression, depuis vingt mois, que le monde les abandonnait, le Cardinal Pizzaballa a ramené un peu d’espoir.  

On peut dire, au terme de cet épisode, qui s’est retourné contre Israël : le nettoyage ethnique de Gaza qui était en cours, pour pousser les Palestiniens vers un immense camp de concentration au sud du territoire, à Rafah est, au moins pour quelques centaines d’individus, suspendu. Un peu d’aide est rentrée. Il n’y a pas d’effet de masse spectaculaire mais, désormais, les chrétiens disposent d’un levier pour amplifier leur capacité à peser sur les événements.  

Le devoir des chrétiens!

Tirons-en provisoirement quelques enseignements:

+ il y a eu une négation ou une ignorance funestes de la présence de chrétiens à Gaza, de leur symbiose avec le reste de la population . Le comprendre aurait permis de casser le récit manichéen (lutte judéo-chrétienne pour la civilisation contre l’islamisme) qui a légitimé la destruction de la Bande de Gaza et le génocide amorcé des Palestiniens par l’armée israélienne. Je comprends bien qu’il y avait d’énormes intérêts en jeu derrière la négation de la présence chrétienne à Gaza. Mais il y a eu aussi beaucoup d’ignorance et de perte du sens des racines chez bien des chrétiens d’Europe et des Etats-Unis.  

+ Cela renvoie, bien entendu à des réalités profondes, à commencer par la déchristianisation partielle de l’Occident : peut-on se dire chrétien sans aimer charnellement la Terre Sainte, là où le Fils de Dieu s’est incarné et a opéré le salut du monde ? Peut-on prétendre prier et aimer  la Vierge si l’on ne souffre pas avec elle de toutes les horreurs qui se déroulent dans le pays où, par son « Fiat ! », elle a fait don à l’humanité du « vrai Homme uni au vrai Dieu » (selon la belle formule du pape saint Léon Le Grand) ? Peut-on afficher un attachement à la tradition de l’Eglise si l’on ne protège pas les chrétiens de Palestine, du Liban, de Syrie et de tout le Proche- et le Moyen-Orient ?  

+ Prenons les « esprits forts » au mot : plus vous jugerez minuscule la communauté chrétienne de Gaza, plus vous soulignerez une réalité profondément abrahamique, biblique, chrétienne : Dieu se sert de ce qu’il y a de plus petit pour humilier les puissants. Entre la fête de Notre Dame du Mont Carmel ’16 juillet) et la saint Elie (20 juillet), le drame qui s’est déroulé ) Gaza est comme une illustration actuelle de la leçon donnée par Dieu au prophète quand il se tenait sur le Mont Horeb : Dieu n’est pas dans le fracas (des armes) ; il n’est pas dans le feu (des bombes). Il n’est pas dans la tempête (de la violence humaine) : il est dans le « silence ténu » de la charité des chrétiens de Gaza ; il est dans la « brise légère » de l’Esprit qui enseigne à défendre sans violence les droits de Dieu et ceux des hommes, de tous les hommes, créés à l’image de Dieu.

Il y a quelques jours, quelques semaines, où nous autres chrétiens sommes sommés d’agir pour nos frères humains en Palestine. Puisque l’attaque de l’église de la Sainte Famille nous a profondément émus, mettons-nous à l’école de la communauté chrétienne de Gaza : seule une révolution pacifique ramènera la paix dans la Bande de Gaza.  

Soutenons les chrétiens palestiniens de Gaza. Suivons leur exemple en aidant, comme eux, leurs frères musulmans. Le Pape Léon XIV s’est exprimé fortement. La visite commune des deux patriarches de Jérusalem à Gaza est un signe d’espérance. C’est à l’opinion chrétienne, désormais, de se mobiliser, dans tous nos pays, pour demander à nos évêques, à nos pasteurs, qu’ils prennent le relais des appels du Pape et des patriarches ; nous devons faire pression sur nos gouvernements. Nous devons soutenir les collectes destinées aux chrétiens de Gaza, puisque nous sommes sûrs qu’ainsi une aide parvient dur le territoire.

Il est temps d’agir.  

Le Courrier des Stratèges