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Par Elijah J. Magnier

Pour la première fois depuis un siècle, les chrétiens du Moyen-Orient commencent à dire tout haut ce qui était autrefois impensable et terrifiant : ils ont été ignorés et abandonnés. De Jérusalem à Chekka et Jbeil (Liban), de Soueida à Maaloula (Syrie), les chrétiens et autres minorités du Levant font face non seulement à une hostilité montante et à des menaces physiques, mais à quelque chose de plus glaçant encore : l’effondrement total de leur protection domestique et internationale. Leurs alliés à Washington et en Europe sont soit silencieux, soit complices, soit désintéressés. Leurs ennemis, anciens et nouveaux, relèvent la tête. Et dans le vide du pouvoir politique, entre incompétence et complicité, les minorités assistent à la disparition de l’influence occidentale et à l’installation d’une réalité bien plus sombre. Ce qui ressemblait à une survie fragile devient une marche vers l’isolement, la trahison et l’extinction.

La récente déclaration de l’ambassadeur des États-Unis en Israël, Mike Huckabee — affirmant qu’Israël rejette et harcèle désormais les organisations chrétiennes, y compris celles historiquement pro-sionistes venues des États-Unis — n’était pas un simple dérapage diplomatique. C’était une rupture. Huckabee, figure emblématique du sionisme chrétien et proche de la droite israélienne, a accusé le gouvernement de Netanyahu de maltraiter des organisations étrangères liées aux Églises. Il a même promis de recommander aux chrétiens américains d’interrompre leurs dons et de renoncer aux pèlerinages si ces attaques persistent.

Et cela ne vient pas d’un critique d’Israël, mais d’un de ses plus fidèles alliés. Depuis des décennies, les réseaux évangéliques, les Églises occidentales et les gouvernements européens affirmaient leur solidarité avec les chrétiens d’Orient. Mais aux moments décisifs — à Gaza, à Jérusalem, au Liban ou en Syrie — ces voix se taisent, ou pire, soutiennent les puissances qui permettent leur persécution.

L’arc de menaces qui entoure aujourd’hui les chrétiens d’Orient est évident : réalignement géopolitique, extrémisme israélien en progression, retour des jihadistes en Syrie, indifférence occidentale et effondrement des alliances historiques. Même des figures chrétiennes anti-Hezbollah comme le député Nadim Gemayel reconnaissent aujourd’hui ce qui était impensable hier : les armes du Hezbollah pourraient être le dernier rempart pour les minorités vulnérables au Liban.

Les sirènes d’alarme retentissent dans les communautés chrétiennes de la région, mais là encore, personne n’écoute. Le basculement le plus choquant ne vient même pas des alliés du Hezbollah, mais du coeur de l’établissement chrétien libanais. Nadim Gemayel, fils du président assassiné Bachir Gemayel et fervent opposant au Hezbollah, a déclaré : “Aujourd’hui, tout le monde au Liban a peur. Les Druzes, les chiites, les chrétiens. Les minorités ont peur.” Il a ajouté : “Je comprends ceux qui disent que les armes du Hezbollah sont nécessaires — pas seulement contre Israël, mais aussi contre la Syrie.” Pour un parlementaire longtemps favorable au désarmement du Hezbollah au nom de la souveraineté de l’État, cette déclaration a fait l’effet d’un séisme politique.

Gemayel réagissait à deux événements récents : les propos du diplomate américain Thomas Barrack et les attaques violentes menées par des milices bédouines contre les Druzes de Soueida, en Syrie. Barrack a relancé l’idée d’un “Grand Syrie” qui absorberait le nord du Liban, nommant Akkar et Tripoli. Il est même allé jusqu’à affirmer que le littoral libanais appartenait à la Syrie, semant la panique à Jbeil, Jounieh, Chekka et Batroun.

Dans ce contexte, les chrétiens sont de nouveau pris en étau entre des frontières mouvantes, un extrémisme grandissant et des tractations géopolitiques sans leur participation ni leur protection. En Syrie, ils ont été dévastés par la guerre, les déplacements, les persécutions. En Palestine, ils survivent entre l’occupation militaire et l’effondrement économique. Et aujourd’hui, c’est au Liban que la peur ressurgit.

En 2013, sous les ordres directs d’Abou Mohammad al-Joulani, chef de Jabhat al-Nosra (branche d’al-Qaïda en Syrie), les jihadistes ont pris Maaloula, ville chrétienne historique. Ils ont détruit des églises, exécuté des civils, enlevé 13 nonnes du monastère de Sainte-Thécle. Leur libération a nécessité un échange de prisonniers. C’est le Hezbollah libanais qui a aidé à reprendre Maaloula, où l’araméen, langue de Jésus, est encore parlé.

Les chrétiens du Moyen-Orient vivent quelque chose de plus terrible que l’hostilité : l’abandon total. L’Europe, fondée sur des valeurs chrétiennes, reste silencieuse. Aucun pacte de sécurité, aucune initiative concrète. Quand Daech crucifiait des prêtres et brûlait des églises, l’Europe envoyait des communiqués, mais aucune protection.

Les États-Unis, autrefois protecteurs partiels des chrétiens, ont changé de cap. L’administration actuelle soutient inconditionnellement Israël, malgré les crimes de guerre à Gaza. Les mouvements chrétiens sionistes restent alignés sur cette politique, quitte à sacrifier les chrétiens locaux.

Même Jérusalem est devenue hostile. Une vidéo récente montre des juifs ultraorthodoxes crachant au passage d’une procession chrétienne. Selon The Guardian, ces attaques sont en forte hausse, et les discours de haine sont désormais défendus publiquement. Le silence des dirigeants occidentaux, eux, est assourdissant.

Pendant plus d’un siècle, les chrétiens d’Orient ont été sacrifiés sur l’autel de la stratégie occidentale. Génocides arméniens et assyriens, silence. Printemps arabe, oubli. Cartes redessinées, alliances changées, et toujours la même phrase qui résonne dans le cœur des chrétiens d’Orient : personne ne viendra.

Aujourd’hui, ce n’est pas la disparition qui inquiète, c’est sa clarté brutale. Israël tourne le dos à ses partisans chrétiens. Les anciens seigneurs de guerre syriens reviennent. Le Liban risque de devenir le prochain champ de bataille. Et l’Occident regarde ailleurs.

Quand vos églises brûlent, vos alliés se taisent. Quand vous êtes tués, les gros titres ne viennent pas. La question n’est plus de savoir si les chrétiens survivront au Moyen-Orient. La question est : combien de temps pourront-ils encore survivre seuls ?

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