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Par Anthony Fulton

Le rabbin Avraham Zarbiv, un homme saint très respecté en Israël, compte de nombreux fidèles. Il est dayan, c’est-à-dire juge dans les tribunaux rabbiniques de Tel-Aviv, où il dispense sa sagesse en matière de religion et de loi juive. Il est également réserviste dans la brigade Seyeret Givati de l’armée israélienne et se trouve actuellement à Gaza. Il s’est forgé la solide réputation “d’aplatisseur de Jabalyia” pour son habileté à manier le bulldozer blindé Caterpillar D9, l’outil de prédilection de l’armée israélienne pour raser les maisons palestiniennes. Il affirme démolir en moyenne plus de 50 maisons par semaine. Selon Zarbiv, son unité a appris à “jouer du D9” comme d’un instrument de musique

Avraham Zarbiv, rabbin-soldat réserviste de Tsahal, une figure du conflit en Israël. (DR)

Le rabbin Zarbiv participe à un plan plus vaste visant à détruire Gaza et à la rendre inhabitable pour les Palestiniens. Ses motivations sont religieuses : pour lui, la guerre est un signe avant-coureur de la venue du Messie. Mais il fait partie des nombreux individus directement ou indirectement employés pour démolir des bâtiments à Gaza. Les motivations des autres sont plus simples : l’argent, la vengeance ou, dans un contexte où la démolition des maisons palestiniennes est considérée comme un service rendu à la patrie, le devoir patriotique.

Le domicide est un aspect essentiel du génocide à Gaza. Selon des rapports récents, environ 92 % des habitations et 70 % de tous les bâtiments de la bande de Gaza ont été gravement endommagés ou détruits. La bande de Gaza compte plus de 2 millions d’habitants, et vu l’ampleur des destructions, il semble que toutes les habitations soient considérées comme des bases de la résistance. Si l’on fait abstraction de la morale, comme semble l’avoir fait l’armée israélienne, l’ampleur des destructions à Gaza est impressionnante et pourrait être considérée comme la première étape d’un transfert de population. Ce n’est pas pour rien que les journalistes étrangers n’ont pas accès à Gaza : la ville est méconnaissable, la destruction est totale. Comment transformer en moins de deux ans une zone aussi vaste en un paysage lunaire de gravats et de cendres ? Une puissance aérienne écrasante y a certainement contribué, mais sur le terrain, deux éléments ont été particulièrement marquants : du personnel volontaire, comme le bon rabbin, et un équipement adapté.

Certaines modifications sont cependant nécessaires pour transformer un bulldozer Caterpillar D9 fabriqué aux États-Unis en D9 blindé. C’est la société Israel Aerospace Industries (IAI) qui propose une “gamme étendue de solutions innovantes” pour les zones de combat au sol. La version blindée israélienne du Cat D9 est équipée d’une mitrailleuse, d’un lance-grenades et d’un lance-fumigènes. Le véhicule est blindé pour protéger le conducteur et a bien sûr été testé au combat pendant des années d’occupation. Le D9 est un engin si courant qu’il a reçu un sobriquet affectueux dans le jargon de l’armée israélienne : le “Doobie”, ou “Teddy Bear” en anglais. C’est l’un d’entre eux qui a écrasé à mort Rachel Corrie. Avec des excavatrices, des tractopelles et d’autres machines lourdes, il est utilisé depuis des années pour démolir des maisons en Cisjordanie. Le D9 peut non seulement démolir des bâtiments, mais aussi créer de nouveaux “couloirs” à Gaza et dégager les zones de sécurité frontalières. Bien que cela ait été très peu rapporté en Occident, des villages entiers au sud du Liban, le long de la frontière israélo-libanaise, ont récemment été rayés de la carte, comme à Gaza.

L’économie israélienne s’est montrée étonnamment résiliente en temps de guerre. L’offensive contre Gaza a donné un coup de fouet à certains secteurs, notamment à ceux qui ont su prendre des initiatives et investir dans du matériel lourd. Outre l’utilisation de ses propres effectifs pour les démolitions, l’armée israélienne a également sous-traité la destruction de Gaza. Les conducteurs d’engins ont ainsi décroché un job très lucratif. Les propriétaires d’excavatrices peuvent ainsi gagner 5 000 shekels par jour. Ceux qui travaillent comme prestataires pour le ministère de la Défense sont payés au nombre de maisons démolies. C’est la guerre comme prolongement des affaires par d’autres moyens, pour reprendre les termes de Brecht. Le rabbin Zarbiv n’est que le porte-parole célèbre de la démolition patriotique. Ceux qui œuvrent à la destruction de Gaza sont si nombreux que les projets d’infrastructure en Israël accusent d’importants retards en raison du manque de main-d’œuvre et d’équipements.

Mais les jours de Zarbiv en tant que spécialiste du D9 pourraient bien être comptés. Outre la plainte déposée contre lui auprès de la CPI pour crimes de guerre présumés, il pourrait bientôt être licencié en raison la récente introduction du Robdozer”, développé par IAI. Il s’agit d’un destructeur de maisons télécommandé, comme un drone, depuis le confort climatisé d’un bureau. Les versions futures devraient être entièrement autonomes. Le génocide et la destruction seront alors encore plus faciles qu’aujourd’hui. Si les pilotes qui larguent des bombes sans discernement sont considérés comme des héros dans la culture militarisée d’Israël, il en va de même pour ceux qui pilotent des drones ou des bulldozers à distance, ou pour ceux qui programment un D9 autonome, sans doute conformément aux valeurs de “l’armée la plus morale du monde”. Ces progrès dans le domaine de la technologie de contrôle à distance risquent de déconnecter encore davantage les Israéliens des conséquences de leurs exactions en temps de guerre.

L’armée israélienne a récemment réceptionné une nouvelle livraison de D9, bloquée précédemment par l’administration Biden. Les Israéliens sont fiers du mythe de la start-up nation. Outre un secteur florissant dans les logiciels et les hautes technologies, Israël a en effet investi massivement dans les machines de chantier, un choix tout à fait approprié pour un État d’apartheid cherchant à contrôler et à façonner le territoire qu’il occupe. Mais il dépend de l’aide extérieure. Dans le récent rapport de la rapporteuse spéciale des Nations unies, Francesca Albanese, sur “l’économie du génocide” d’Israël, Caterpillar Inc. a droit à son propre paragraphe. Cette année, l’entreprise a signé un nouveau contrat de plusieurs millions de dollars avec Israël.

Les démolitions punitives sont une pratique ancrée dans l’histoire de ce conflit. Comme le dit le poète palestinien Mohammed El-Kurd, les bulldozers “détruisent l’œuvre de Dieu” depuis déjà bien longtemps. La nouveauté, c’est leur rôle désormais prépondérant dans cette destruction sans précédent. Autre nouveauté : le montant des profits réalisés dans ce processus, non seulement par les Israéliens, mais aussi par des entreprises internationales produisant des engins de chantier, comme Caterpillar et JCB. Témoins de la destruction de villes, de villages et de hameaux entiers, nous assistons à la disparition de vies humaines, balayées comme des déchets, pour faire place à la prochaine étape du sionisme. Les entreprises et les gouvernements occidentaux en sont les pourvoyeurs et complices.

Anthony Fulton écrit sur Israël et la Palestine. Il a contribué à Countercurrents, Dissident Voice, CounterPunch, Brave New Europe, Antiwar.com, The Times of Israel, Mondoweiss et d’autres médias.

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