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La gauche radicale est sans espoir.
Julian Jackson
Quelques semaines avant l’élection présidentielle américaine, Robert Paxton, le plus éminent historien américain de la France du XXe siècle – et auteur d’un livre classique sur le fascisme – a abandonné son scepticisme antérieur quant à la désignation de Donald Trump comme fasciste. Ce qui l’a fait changer d’avis, c’est le 6 janvier. Pour Paxton, l’assaut contre le Capitole rappelait dangereusement les émeutes antiparlementaires qui ont eu lieu à Paris le 6 février 1934, un événement que de nombreux membres de la gauche française ont considéré comme un coup d’État « fasciste » raté.
Cet exemple devrait nous rappeler que, bien que les gens associent généralement le fascisme à l’Allemagne et à l’Italie, il y a aussi une histoire française. Ernest Nolte, l’un des premiers historiens à avoir étudié cette idéologie, a publié en 1963 un ouvrage intitulé Three Faces of Fascism (Les trois visages du fascisme), dans lequel il affirmait que l’Action française, un mouvement nationaliste antisémite fondé en France à l’époque de l’affaire Dreyfus, était le précurseur du fascisme moderne. La plupart d’entre eux n’étaient pas d’accord : L’Action française est un mouvement contre-révolutionnaire qui n’a pas le radicalisme dynamique du fascisme.
Cela n’a pas empêché Zeev Sternhell, un universitaire israélo-polonais, de situer les origines du fascisme européen non pas en Italie, mais dans la convergence de la gauche antilibérale et de la droite antilibérale dans la France de la fin du XIXe siècle. D’autres historiens ont débattu de la question de savoir si le soi-disant Parti social français (PSF), un mouvement de masse authentique qui aurait pu remporter les élections en 1940, pouvait également être fasciste. Il n’est certainement pas surprenant que le slogan du parti, « Travail, Famille, Patrie », ait été adopté par le gouvernement collaborationniste de Vichy du maréchal Pétain.
Après l’effondrement de Vichy, la politique d’extrême droite est discréditée en France. Le mouvement populiste d’après-guerre du poujadisme s’est avéré être un feu de paille. Les extrémistes qui ont eu recours au terrorisme contre la politique de de Gaulle consistant à accepter l’indépendance de l’Algérie n’ont bénéficié que d’un faible soutien populaire. Ce n’est qu’en 1983 que l’extrême droite est redevenue une force électorale, lorsque le Front national de Jean-Marie Le Pen, qui plonge ses racines dans plusieurs traditions d’extrême droite, a remporté ses premières victoires électorales. Aujourd’hui, ce parti, rebaptisé Rassemblement national (RN), semble en mesure de remporter la prochaine élection présidentielle en France.
Cette situation alarmante fait l’objet de l’analyse marxiste d’Ugo Palheta, Why Fascism Is on the Rise in France : De Macron à Le Pen. Les interprétations marxistes du fascisme l’ont toujours lié à l’économie. Dans l’entre-deux-guerres, la Troisième Internationale communiste a toujours souligné que le fascisme était le résultat de la crise du capitalisme, la bourgeoisie ayant recours à des méthodes extrêmes pour préserver son pouvoir. L’argument était que, puisque le capitalisme était en crise terminale, les partis communistes devaient se tenir à l’écart de toute tentative de consolidation de la démocratie : les socialistes démocratiques étaient des ennemis au même titre que les nazis. Cela facilite la prise de pouvoir d’Hitler en Allemagne. En France, les communistes ont rapidement fait marche arrière et se sont alliés aux socialistes et même aux libéraux dans ce qu’on appelle le Front populaire. Il s’agissait d’une version actualisée de la vieille politique de « défense républicaine » remontant à l’affaire Dreyfus, dans laquelle des partis de différentes tendances politiques unissaient temporairement leurs forces pour la cause supérieure de la défense de la démocratie.
La lecture du livre de Palheta suscite un étrange sentiment de nostalgie, car tous ces débats rances du siècle dernier nous reviennent en mémoire. Dans les années soixante-dix, nous dit-on, la « crise du capitalisme » a poussé la bourgeoisie à opter pour des solutions « néolibérales », ce qui a ouvert la voie au « néofascisme » . Puis, dans les années 80 et 90, le « triomphe du capitalisme » a permis à l’extrême droite de renaître et de s’enraciner, avant qu’une « crise du capitalisme » ne « remette le fascisme à l’ordre du jour » en érodant « les fondements de l’hégémonie bourgeoise » et en poussant les « classes dirigeantes » à opter pour des solutions plus autoritaires. L' »autoritarisme centriste » de Macron, nous dit-on avec confiance, est le dernier souffle avant que le fascisme à part entière ne puisse émerger sous la forme d’une victoire du RN. Etc, etc, etc.
En réalité, il existe des différences significatives entre ce qui était autrefois considéré comme le « fascisme » et le RN. Si l’on peut légitimement se méfier de la sincérité de la désintoxication du parti de Marine Le Pen, celle-ci ne montre aucune tendance insurrectionnelle. Rien n’indique qu’il ait l’intention ou la capacité de démanteler les institutions de la démocratie française et d’imposer une dictature. La comparaison avec Meloni en Italie pourrait être instructive à cet égard. Cela dit, que l’on veuille ou non le qualifier de fascisme, l’autoritarisme ethnonationaliste et identitaire extrême du RN constitue une menace réellement préoccupante. Entre autres choses, une politique planifiée de « préférence nationale » conditionnerait l’accès aux droits sociaux, y compris les soins de santé, à ceux qui ont la citoyenneté française. Dans le même temps, Mme Le Pen pourrait finir par discriminer activement le million de citoyens musulmans de France, notamment en raison de son enthousiasme passé pour l’interdiction du foulard islamique dans les espaces publics.
Il y a des différences significatives entre ce qui était autrefois considéré comme du « fascisme » et le RN.
Dans quelques années, la France pourrait donc être confrontée à un mélange de trumpisme, d’orbanisme et de pétainisme, comme le montrent clairement les sondages. Entre les élections de 2017 et de 2022, le vote final du RN est passé de 34 % à 41 %. Il est possible que Marine Le Pen elle-même soit inéligible, à moins que sa récente condamnation pour fraude financière ne soit annulée. Mais son « dauphin », l’inexpérimenté Jordan Bardella, n’en est pas moins populaire, et ses politiques ne se distinguent guère des siennes.
Comment combattre cette menace ? Le livre de Palheta apporte une brève réponse dans le dernier chapitre. Il propose de mettre en place des « structures de défense populaires, antiracistes et pro-féministes » et des « comités locaux » pour lutter en faveur de la « démocratie réelle ». Etc, etc, etc. Qui organiserait et mobiliserait ce militantisme de base ? La suggestion semble être que seul le mouvement populiste La France Insoumise (LFI) de Jean-Luc Mélenchon offre la « rupture antilibérale et anti-productiviste » qui pourrait bloquer le chemin vers le fascisme. Mais si Palheta a raison de dire que LFI est le seul espoir, alors il n’y a pas d’espoir.
Néanmoins, cette perspective déprimante suscite au moins quelques réflexions sur l’histoire de la gauche française en général. Dans l’entre-deux-guerres, Léon Blum, leader du Parti socialiste français et le leader le plus moralement inspirant de l’histoire du socialisme européen, a désespérément tenté de s’accrocher à l’idéologie marxiste du parti, en partie parce qu’il craignait d’être débordé par les communistes sur sa gauche. Il a résisté à toutes les idées « révisionnistes » qui proposaient un programme non marxiste plausible. Pendant tout ce temps, Blum s’est fait des nœuds en faisant la distinction entre ce qu’on appelle « l’exercice du pouvoir » et la « conquête du pouvoir ». Mais ce qu’il a manifestement omis de faire, c’est de réfléchir au type de politiques que les socialistes pourraient mener une fois au pouvoir. Selon le dogme marxiste, il ne s’agit en effet que d’une étape provisoire vers la révolution finale.
Les révisionnistes qui tentent d’échapper à ce carcan binaire de la réforme ou de la révolution sont rejetés comme hérétiques. Ce fut le sort du plus brillant des socialistes de l’entre-deux-guerres, le Belge Henri de Man ( ), qui jouissait d’une grande popularité en France. Le rejet de ses idées l’a poussé, ainsi que certains de ses disciples, vers le fascisme. Il finit par collaborer avec les Allemands.
Après 1945, en partie à cause de l’exemple de personnes comme Henri de Man, le parti socialiste français a refusé de repenser sa théorie marxiste tout en participant en pratique à des gouvernements qui ont pratiqué la torture en Algérie. Il n’y a jamais eu en France, comme en Allemagne, de « moment Bad Godesberg », lorsque le SPD a abandonné le marxisme en 1959. Sur les rives occidentales du Rhin, la « social-démocratie » est restée taboue. En 1971, cependant, le défunt parti socialiste est détourné et reconstruit par François Mitterrand, un homme qui n’avait aucune conviction ou culture socialiste. Pourtant, ses compétences politiques suprêmes lui ont permis de déjouer les plans de Michel Rocard, la figure du parti qui proposait une nouvelle version du révisionnisme. Rocard est un représentant de la « deuxième gauche », qui propose une vision moins étatiste. Il n’a rien à voir avec la rhétorique de la « rupture avec le capitalisme » prônée par Mitterrand, qui, lui, est politiquement cynique et économiquement analphabète.
Le résultat était prévisible. Mitterrand, élu en 1981, avait abandonné la plupart de ses politiques en l’espace de deux ans, sans pour autant proposer une quelconque refonte doctrinale. Il est passé du socialisme dans un pays à l’ultra-libéralisme en moins d’une décennie. C’est le début de la fin du Parti socialiste français. Le râle d’agonie a pris la forme de François Hollande, dont le Mitterrand intérieur l’a incité en 2012 à tenir un discours enflammé sur son ennemi, « l’argent », avant de faire complètement marche arrière moins d’un an après son élection.
Ce vide à gauche a offert une opportunité à Mélenchon, ancien membre du Parti socialiste. C’est ainsi qu’est née La France Insoumise, qui a obtenu de bons résultats lors des élections présidentielles de 2017 et de 2022. Pourtant, si LFI identifie Macron comme son principal ennemi, elle est un miroir ironique du macronisme en ce sens qu’elle n’existe que comme une machine à permettre à un seul homme de prendre le pouvoir. La Meute : Enquete sur la France Insoumise, un livre récent de deux journalistes français, a exposé l’autoritarisme, l’intimidation et le sectarisme du parti. La moindre critique à l’égard de Mélenchon entraîne une exclusion immédiate. Il s’agit après tout de l’homme qui a un jour prononcé ces mots : « La République, c’est moi ». L’admiration de Mélenchon pour Chavez et Poutine, ainsi que ses prises de position sur le Moyen-Orient, posent également problème. Il ne faut pas tomber dans le piège qui consiste à qualifier d’antisémites tous ceux qui critiquent le génocide israélien à Gaza : la plupart d’entre eux ne le sont manifestement pas. Mais Mélenchon va au-delà de tout ce dont Jeremy Corbyn a été (peut-être injustement) accusé, notamment lorsque son parti a décrit le massacre du 7 octobre comme « une offensive armée des forces palestiniennes ».
L’idée que cet homme, à ce moment précis, offre une voie vers la « démocratie réelle » dont Palheta a besoin est donc illusoire. Reste, bien sûr, la question du traitement du RN. Malheureusement, il n’y a rien de mieux à proposer que la vieille politique de « défense républicaine ». Le centre libéral s’est tellement déplacé vers la droite, en France comme ailleurs, qu’il va falloir se boucher le nez. Dans les années précédant le Front populaire des années 30, les communistes disaient que le choix entre le centre parlementaire et la droite antiparlementaire revenait à préférer la « peste » au « choléra ». Aujourd’hui, en France, si la situation est devenue grave, elle ne l’est pas à ce point. Pour l’instant, il faut choisir entre la « peste » et peut-être la rougeole ou la grippe. Le RN est définitivement la peste.
Julian Jackson est professeur émérite d’histoire française à Queen Mary, Université de Londres. Il est l’auteur de nombreux ouvrages primés sur l’histoire de la France moderne, dont les plus récents sont une biographie de Charles de Gaulle et une étude du procès du maréchal Pétain en 1945.
